
François Vadrot et Fausto Giudice
NdT. L'article de Nikkei Asia que nous vous proposons ici - "L'IA menace les exportateurs de logiciels indiens et la classe moyenne qu'ils ont bâtie", daté du 7 mai 2026 - décrit un séisme dans les classes moyennes éduquées du pays. Mais pour en prendre toute la mesure, il faut le lire à la lumière d'une autre onde de choc qui frappe, elle, les plus pauvres : la fermeture quasi totale du détroit d'Ormuz depuis fin février, conséquence directe de la guerre menée par les USA contre l'Iran.Le 14 avril dernier, nous avions montré une conséquence aussi brutale qu'inattendue du conflit : la flambée du prix du gaz de cuisson pousse des centaines de milliers de travailleurs migrants à quitter les usines et à rentrer dans leurs villages. Dans la seule ville de Surat ("la Ville de la soie"), plus de 250 000 ouvriers sur environ un million ont plié bagage depuis début mars. Le gaz est devenu trop cher pour qu'ils puissent continuer à vivre loin de leur famille tout en économisant. Résultat : l'industrie textile tourne au ralenti, les fabricants de chaussures ont perdu 40 % de leurs effectifs, et il manquerait près de 100 000 ouvriers dans les pôles automobiles de Chennai et Bengaluru. Une pénurie de main-d'œuvre qui paralyse la production, alors même que les coûts des matières premières importées (PVC, EVA, produits pétrochimiques) flambent.
Pendant ce temps, un autre péril, technologique celui-là, s'abat sur l'autre grand pilier de l'emploi qualifié : l'industrie des services informatiques. Comme le montre l'enquête de Nikkei Asia, l'automatisation par l'IA du codage et des tests logiciels remet en cause le modèle de facturation à la main-d'œuvre qui a fait la fortune des géants indiens du secteur (TCS, Infosys, HCL...). L'effectif des vingt plus grands exportateurs de logiciels stagne, les embauches de juniors s'effondrent, et c'est toute la promesse d'ascension sociale par le diplôme d'ingénieur qui s'évanouit. La "pyramide" de l'emploi se mue en "diamant", avec de moins en moins de postes pour les débutants.
Les deux crises se conjuguent aujourd'hui dans les marchés financiers. Un second article de Nikkei Asia, daté du 8 mai et que nous comptons traduire prochainement, révèle que les investisseurs étrangers ont retiré plus de 21,5 milliards de dollars des actions indiennes depuis le début de l'année. L'indice de référence Nifty 50 a cédé 8 %, alors que Tokyo, Séoul et Taïwan - portés par l'IA et les semi-conducteurs - battent des records. Aux yeux des gestionnaires de fonds, l'Inde cumule désormais les handicaps : pas de grands champions de l'IA, une croissance révisée à la baisse (Moody's l'a ramenée à 6 % pour l'exercice 2026-2027), une inflation qui menace de repartir à cause du choc pétrolier, et une monnaie sous pression. Comme le rappellait William Pesek dans Asia Times le 1er mai, la roupie indienne est, avec la rupiah indonésienne, l'une des devises asiatiques les plus malmenées par les retombées de la guerre, au point de faire ressurgir le spectre d'une crise financière à la 1997.
Le tableau d'ensemble est qu'une partie de la main-d'œuvre indienne fuit les usines parce que le coût de la vie l'a chassée, tandis que l'autre, éduquée et anglophone, voit ses débouchés aspirés par les logiciels d'IA. Le premier choc sape les fondations de la consommation populaire, le second menace le mythe de la réussite par la tech. Dans les deux cas, l'Inde paye au prix fort une dépendance extérieure - aux hydrocarbures pour les pauvres, aux clients étrangers et aux cycles technologiques pour les diplômés. /NdT
L'IA menace les exportateurs de logiciels indiens et la classe moyenne qu'ils ont bâtie
Nikkei Asia, Sayan Chakraborty, AI threatens India's software exporters and the middle class it built, 6 mai 2026
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BENGALURU - Au milieu des années 1990, dans le petit appartement d'une pièce de Rajdeep Palchowdhury à Kolkata, dans l'est de l'Inde, les conversations à table tournaient souvent autour de son avenir. Presque à chaque fois, ses parents concluaient qu'il devait travailler dans l'informatique.
Un rêve inculqué à toute une génération

Palchowdhury a donc étudié l'informatique à l'université, alors qu'il rêvait secrètement d'économie. Mais après avoir passé l'essentiel de sa vie professionnelle aux USA, en Malaisie et à Singapour, Palchowdhury, aujourd'hui âgé de 44 ans, remercie sa bonne étoile d'avoir choisi la raison plutôt que la passion.
"Quand j'étais enfant, pratiquement tous les parents voulaient que leurs enfants travaillent dans l'informatique, raconte Palchowdhury. On avait l'impression que rien d'autre que l'informatique ne valait la peine d'être étudié, et qu'aucune autre carrière que l'informatique ne méritait d'être poursuivie... et ça s'est avéré vrai dans une certaine mesure."
L'âge d'or des exportateurs de services informatiques

Au cours des trente-cinq dernières années, les exportateurs de logiciels comme Tata Consultancy Services (TCS), le plus grand exportateur indien de logiciels, et Infosys, le deuxième, sont apparus comme des chevaliers blancs pour des millions de familles indiennes très économes, comme celle de Palchowdhury.
Les emplois dans ces entreprises faisaient rêver : des bureaux étincelants avec des salles de loisirs et de vastes cantines, des salaires confortables et des affectations à l'étranger. Et ils étaient abondants, donnant à la classe moyenne indienne l'espoir qu'une belle vie n'était qu'à un diplôme d'ingénieur de distance.
L'IA ébranle le modèle de la facturation à la main-d'œuvre
Mais ces rêves s'essoufflent sous le poids de l'intelligence artificielle, qui a largement automatisé le codage et les tests logiciels - le pain quotidien de la majorité des employés de ces sociétés de services informatiques. Ce bond technologique menace par conséquent leur modèle économique de base - la facturation à la main-d'œuvre, dite en régie (c'est-à-dire facturer le client en fonction du nombre d'heures travaillées) -, car les clients préfèrent désormais récompenser le résultat plutôt que le volume d'heures fournies.
"Une entreprise aura du mal à grandir si elle facture à l'heure alors que l'effort nécessaire pour fournir le service diminue de moitié", a écrit la semaine dernière Francisco D'Souza, ancien PDG de l'éditeur de logiciels Cognizant, qui dirige aujourd'hui la société de capital-investissement Recognize, dans un billet de blog.
Des patrons lucides face aux revenus traditionnels en déclin
Les principaux dirigeants des sociétés de logiciels indiennes ont reconnu que l'IA grignote leur activité.
K. Krithivasan, PDG de TCS, a déclaré le mois dernier aux analystes qu'il s'attend à ce que "certaines recettes traditionnelles diminuent lentement", même si une augmentation des activités liées à l'IA est susceptible de "surcompenser cette réduction".
Son entreprise a publié un chiffre d'affaires de 30 milliards de dollars pour l'exercice clos en mars, marquant une baisse de 2,4 % à taux de change constants.

Chez son rival Infosys, dont le chiffre d'affaires annuel a progressé de 3,1 % à taux de change constants pour atteindre 20,1 milliards de dollars, un rythme plus lent que la croissance de 4,2 % de l'exercice clos en mars 2025, le PDG Salil Parekh a déclaré que "la compression se situe généralement dans les domaines où les modèles de fondation d'IA et certains outils sont très efficaces".
C. Vijayakumar, de HCL Technologies, a indiqué qu'"environ 40 % du secteur risque d'être perturbé par l'IA et pourrait se contracter de 3 % à 5 % de TCAC (taux de croissance annuel composé) pendant quelques années.""Ces dépenses sont ce que j'appelle"perturbées par l'IA"et concernent des domaines traditionnels comme le support au développement d'applications, l'exploitation traditionnelle des infrastructures, le support client, etc.", a-t-il expliqué aux analystes. "Ensuite, il y a 55 % du secteur qui peut tirer parti de l'IA, comme les données, la cybersécurité, le cloud, et croître sainement d'environ 10 % ou plus", a-t-il ajouté.
Un "trou d'air" plus qu'un crash ?
Les analystes estiment que les exportateurs de logiciels ont rencontré un "trou d'air", mais que la plupart d'entre eux devraient rebondir.
"Les inquiétudes sont exagérées", a déclaré Jimit Arora, PDG du cabinet d'études technologiques usaméricain Everest Group. "Chaque cycle technologique crée des attentes de productivité surdimensionnées, et les gens réalisent ensuite rapidement que la création de valeur n'est pas fonction de la seule technologie... c'est la refonte et la réorientation des processus métier pour générer les bonnes expériences qui créent de la valeur."
La pyramide de l'emploi s'effondre, place au "modèle diamant"
Même si un redressement pourrait être proche, une chose devient claire : les fabricants de logiciels cesseront d'être les généreux créateurs d'emplois qu'ils étaient connus pour être. Les premiers signes de stagnation sont visibles : TCS a réduit ses effectifs de 3,9 % au cours de l'exercice clos en mars, tandis que chez Infosys, le nombre d'employés a augmenté de 1,6 % sur la même période, contre 2 % l'année précédente.

Le cabinet d'études Bernstein a indiqué dans un rapport que si la main-d'œuvre technologique indienne est passée de 5,4 millions pour l'exercice clos en mars 2023 à 5,8 millions jusqu'en mars 2025, l'effectif total des 20 plus grandes entreprises de logiciels est resté stable à 1,9 million.
Phil Fersht, PDG de HFS Research, spécialisée dans la technologie, a écrit la semaine dernière dans un billet de blog que l'IA "démantèle structurellement" le modèle de main-d'œuvre en pyramide, constitué d'une armée de cadres juniors. Un "modèle en diamant" est désormais nécessaire, avec beaucoup moins de juniors et davantage de cadres intermédiaires formés à l'IA, "qui comprennent à la fois le domaine métier et la manière de travailler avec l'IA, capables de superviser les flux de travail des agents, d'interpréter les résultats, de prendre des décisions sur les cas limites et de traduire les intentions de la direction en réalité opérationnelle.""La base ne se réduit pas progressivement, elle s'effondre", a écrit Fersht. "La couche intermédiaire disparaît aussi. Les chefs de projet et les spécialistes de niveau intermédiaire qui existaient principalement pour coordonner et superviser de grandes équipes juniors ont progressivement moins de personnel à gérer à mesure que la couche junior s'amincit en dessous d'eux."
Un séisme pour l'emploi des jeunes diplômés et la consommation
Cette transformation radicale n'augure rien de bon pour les près de 6 millions de travailleurs du secteur technologique en Inde - soit environ 7,5 % de la main-d'œuvre indienne en col blanc, selon les estimations de Bernstein - et pour les nombreux autres qui s'échinent dans les quelque 6 000 écoles d'ingénieurs qui ont fleuri à travers le pays pour alimenter la frénésie des logiciels. Selon les estimations du gouvernement, 8,36 millions d'étudiants se sont inscrits dans des écoles d'ingénieurs au cours des cinq années précédant mars 2025.

"Les entreprises de logiciels étaient un vecteur important de création d'emplois", a déclaré Saurabh Mukherjea, cofondateur de Marcellus Investment Managers. "Maintenant qu'elles ont fermé le robinet de l'embauche, cela signifie que le recrutement de diplômés a chuté."
La pénurie d'emplois technologiques aggravera le manque aigu d'emplois en Inde, qui, au fil des ans, a également touché les jeunes diplômés. Un rapport de l'Azim Premji University de Bangalore publié en mars notait que 11 millions de diplômés âgés de 20 à 29 ans étaient au chômage en 2023, contre 4 millions en 2011. La part des diplômés parmi les jeunes chômeurs indiens est passée de 44 % à 67 % durant cette période.
La détérioration du marché de l'emploi, exacerbée par l'assaut de l'IA sur les entreprises de logiciels, pourrait freiner l'expansion économique, qui repose fortement sur la consommation privée. Selon les estimations de Bernstein, le salaire annuel moyen dans les 20 plus grandes entreprises de logiciels indiennes avoisine 2 millions de roupies (environ 21 000 dollars), contre un PIB par habitant d'environ 2 500 dollars ; ces entreprises sont donc un moteur essentiel de la consommation.
Un répit budgétaire au goût de "coup de fouet" temporaire
Les analystes estiment que les initiatives gouvernementales, comme les baisses de taux d'intérêt, ont réussi à stimuler la consommation, mais que l'impact pourrait bientôt s'estomper.
"Il faut reconnaître au gouvernement [et à la banque centrale] le mérite des trois mesures de sauvetage - les réductions de la TPS (taxe sur les produits et services), les baisses d'impôt sur le revenu et les baisses de taux - qui ont contribué à stimuler la consommation, mais je pense que ce coup de fouet va rapidement s'évaporer face aux hausses des prix du carburant qui devraient intervenir à la fin du mois", a déclaré Mukherjea de Marcellus.
La prudence l'emporte jusque dans les choix familiaux
Palchowdhury, le professionnel de l'informatique de 44 ans, diffère un investissement important dans son mode de vie en raison de cette incertitude : l'achat d'une grande maison. Mais surtout, il ne pousse pas son fils de 12 ans vers la technologie, même s'il souhaiterait qu'il finisse dans ce domaine.
"Soyons réalistes, c'est dans la tech et la finance que l'on trouve généralement les meilleurs salaires, dit Palchowdhury. Mais dans un monde d'IA, il est très incertain que les emplois existent sous leur forme actuelle, alors pourquoi imposer ça à un enfant ?"