Komla YAWO
La junte militaire nigérienne a annoncé en fin de semaine dernière la suspension immédiate de neuf médias français sur l'ensemble du territoire national. La mesure, rendue publique par l'Observatoire national de la communication (ONC) à travers un communiqué lu sur la télévision publique Télé-Sahel, concerne France 24, Radio France Internationale (RFI), l'Agence France-Presse (AFP), TV5 Monde, TF1 Info, Jeune Afrique, Mediapart, France Afrique Media et LSI Africa.
Selon l'ONC, ces organes diffusent des contenus "susceptibles de mettre gravement en danger l'ordre public, l'unité nationale, la cohésion sociale et la stabilité des institutions de la République". La suspension s'applique à tous les canaux de diffusion : bouquets satellitaires, réseaux câblés, plateformes numériques, sites internet et applications mobiles.
Les raisons invoquées
Les autorités nigériennes reprochent régulièrement à ces médias une couverture jugée partiale des questions sécuritaires et politiques au Sahel. Les attaques djihadistes, la gouvernance des États et les transitions militaires sont au cœur des tensions. La junte entend ainsi contrôler le récit médiatique et limiter l'influence des médias occidentaux dans l'espace public.
Une dynamique régionale
La décision du Niger s'inscrit dans une série de mesures similaires prises par d'autres pays de la région. Au Burkina Faso, le 5 mai 2026, Ouagadougou a suspendu TV5 Monde pour "manquements graves et répétés" dans sa couverture sécuritaire, quelques jours après les attaques meurtrières du 25 avril au Mali. Le pays avait déjà interdit France 24 et RFI auparavant. Au Togo, RFI avait été suspendue pour une durée limitée. Pourtant, malgré l'expiration du délai, la radio internationale française n'a toujours pas repris ses émissions dans le pays, signe d'une volonté persistante de contrôle de l'information.
Conséquences pour la liberté de la presse
Ces suspensions traduisent une tendance lourde en Afrique de l'Ouest. Ces pouvoirs cherchent à imposer leur propre narratif sur la sécurité et la gouvernance. Les ONG de défense de la presse, comme Reporters sans Frontières, dénoncent une "répression croissante" et alertent sur le risque d'un "goulag de l'information" dans l'espace sahélien.
Pour les citoyens, cela signifie un accès restreint à une information plurielle et indépendante. Pour les journalistes, ces mesures compliquent la couverture des conflits et des transitions politiques, accentuant l'opacité des régimes.
Relations diplomatiques Niger-France
La suspension des médias français reflète également la dégradation des relations entre Niamey et Paris. Depuis le coup d'État de juillet 2023, le Niger a exigé le départ des forces françaises et s'est rapproché de la Russie et de ses voisins du Burkina Faso et du Mali au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES). La décision du 8 mai 2026 intervient à quelques jours d'un sommet France-Afrique, accentuant la dimension politique et diplomatique de la mesure. Paris dénonce une atteinte grave à la liberté de la presse, tandis que Niamey revendique une souveraineté médiatique et accuse les médias français de "désinformation".
La suspension des neuf médias français au Niger illustre une fracture croissante entre les régimes militaires sahéliens et leurs anciens partenaires occidentaux. Elle marque un tournant dans la bataille de l'information au Sahel, où la liberté de la presse se retrouve de plus en plus menacée, et où l'espace médiatique devient un terrain de confrontation diplomatique.
