14/05/2026 ismfrance.org  5min #313824

78 ans après la Nakba et l'effondrement du projet sioniste

 Sayid Marcos Tenorio, 11 mai 2026. - Pendant des décennies, le projet sioniste a vendu au monde une image soigneusement construite : celle d'une démocratie moderne, militairement invincible, moralement supérieure et promise à une pérennité historique. Aujourd'hui, ce récit s'effondre sous les yeux du monde entier. Mais cette crise ne date pas d'hier.

"Nous ne partirons pas".- Des élèves palestiniens peignent des graffitis lors d'une commémoration organisée dans une école à Hébron, en Cisjordanie (Palestine), à l'approche du 78e anniversaire de la Nakba, le 10 mai 2026. [Wisam Hashlamoun - Agence Anadolu]

À l'approche du 78e anniversaire de la Nakba - la catastrophe palestinienne de 1948, qui a vu l'expulsion massive de centaines de milliers de Palestiniens, la destruction de villages entiers et la consolidation formelle d'un projet colonial de peuplement sur la Palestine historique - il est impossible de dissocier la crise actuelle de ses racines fondatrices.

Ce à quoi nous assistons à Gaza n'est pas une rupture avec l'histoire d'Israël. C'est la continuation radicale de la logique même sur laquelle il a été fondé.

Ce qui est en crise, ce n'est pas seulement Benjamin Netanyahu ou un gouvernement extrémiste d'une brutalité exceptionnelle. Ce qui s'effondre, c'est le projet sioniste lui-même, structure politique fondée sur l'occupation, l'apartheid, la suprématie ethno-religieuse et la guerre permanente.

Netanyahu n'a pas créé ces contradictions. Il n'a fait que les accélérer, les radicaliser et les exposer au grand jour.

Pendant des années, une partie de l'establishment politique occidental a entretenu la fiction selon laquelle Israël était une démocratie dynamique, temporairement prise en otage par l'extrême droite. Ce récit ignore une vérité fondamentale : aucune démocratie authentique ne peut se construire sur le déni systématique des droits d'un peuple autochtone.

Le premier effondrement majeur est militaire. Pendant des décennies, Israël a cultivé le mythe de l'invincibilité. Son armée était présentée comme technologiquement inégalée, moralement exemplaire et capable de remporter des victoires rapides et décisives. Gaza a brisé ce mythe.

Après des mois de dévastation massive, la destruction d'hôpitaux, d'écoles, d'universités et de camps de réfugiés, Israël n'a pas atteint ses objectifs déclarés. La résistance palestinienne demeure active. La multiplication des fronts de confrontation a révélé des vulnérabilités stratégiques sans précédent. Lorsqu'un régime doit massacrer des civils à une échelle industrielle pour simuler sa force, c'est que sa force réelle a déjà commencé à décliner. Mais la crise dépasse largement le cadre du champ de bataille.

Les projets coloniaux ne survivent que tant qu'ils parviennent à convaincre les colons qu'il existe un avenir digne d'être défendu. Ce consensus commence à se fissurer. La peur permanente, l'insécurité et l'érosion de la confiance dans les institutions étatiques engendrent un phénomène dévastateur pour toute entreprise coloniale de peuplement : la fuite.

Lorsque les occupants eux-mêmes commencent à abandonner le projet qu'ils étaient censés consolider, la crise cesse d'être politique et devient existentielle. Et un contraste saisissant apparaît.

Le peuple palestinien, victime de massacres, de déplacements forcés et de destructions systématiques, continue de faire preuve d'un attachement profond à sa terre, de résilience et d'une capacité de résistance inébranlable.

L'occupant, malgré son arsenal militaire écrasant, montre des signes croissants de fragmentation, de peur et de paralysie stratégique. Le paradoxe est brutal : ceux qui ont perdu leurs foyers ont conservé l'espoir ; ceux qui bénéficient d'une supériorité militaire ont perdu confiance en l'avenir.

Sur le plan économique, les fractures s'aggravent également. Les guerres prolongées rongent les économies, font fuir les investissements et compromettent la stabilité matérielle nécessaire à tout projet étatique. Aucun régime colonial ne survit par la seule force militaire. Lorsque l'économie, la sécurité et la légitimité entrent simultanément en crise, l'effondrement cesse d'être temporaire.

Sur le plan diplomatique et moral, le coup est peut-être encore plus dur. Le génocide télévisé à Gaza a anéanti le plus puissant rempart narratif du sionisme : l'image d'une victimisation permanente, utilisée comme défense morale. La perception mondiale a changé.

Pour une large partie de l'opinion publique internationale, Israël n'apparaît plus comme une démocratie assiégée, mais comme un régime d'apartheid, d'occupation et de violence structurelle. En tentant d'isoler Gaza, Israël s'est isolé lui-même.

Jamais le drapeau palestinien n'a été aussi visible dans les rues du monde. Jamais la solidarité internationale n'a été aussi répandue. Jamais la légitimité morale du projet sioniste n'a été aussi ouvertement contestée.

À l'intérieur, l'implosion est tout aussi brutale. La société israélienne est profondément fragmentée. Le consensus politique qui soutenait le régime s'est effondré. Le pouvoir judiciaire a perdu toute crédibilité. Le Parlement est devenu l'otage de la radicalisation extrémiste. La cohésion sociale se détériore rapidement.

Mais la question centrale est peut-être la suivante : Israël n'échoue pas malgré sa nature suprématiste, mais précisément à cause d'elle. Un État fondé sur la suprématie ethno-religieuse, l'expulsion des peuples autochtones et la guerre permanente recèle des contradictions qui, à terme, sont insoutenables.

Le sionisme promettait la sécurité, il a engendré une guerre sans fin. Il promettait la normalité, il a engendré une militarisation totale. Il promettait la pérennité, il a engendré une crise existentielle. À l'approche du 78e anniversaire de la Nakba, l'histoire semble exiger des comptes.

Les projets bâtis sur l'expulsion, la colonisation, l'apartheid et le déni systématique des droits d'un peuple peuvent infliger des souffrances pendant des décennies. Mais ils ne peuvent indéfiniment échapper aux contradictions inscrites dans leurs fondements mêmes.

Netanyahu finira par quitter le pouvoir. Mais la véritable question historique est de savoir si le projet qu'il a incarné peut survivre à la crise qu'il a contribué à accélérer. Ce à quoi nous assistons n'est pas la crise d'un gouvernement, mais la décomposition historique d'un projet colonial suprématiste qui a atteint un point de non-retour.

Article original en anglais sur  Middle East Monitor / Traduction MR

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