
Architecture d'un monde viable
par Oliro
Nous quittons le registre du diagnostic.
Maintenant la boite de Pandore de l'IA est ouverte, et une question est pressante : Quelle forme est désormais viable ?
Les épisodes précédents ont cartographié de nombreux paramètres. Nous cheminons désormais dans le champ de ruine du nihilisme occidental vers l'horizon d'une nouvelle Renaissance. La période que nous vivons est le passage de notre age axial vers un age post-axial encore inconnu.
La menace de déflagration à court terme pourrait pulvériser en intensité toute crise du passé car la puissance de l'IA ouvre des possibilités d'une ampleur inédite - pour le pire comme pour le meilleur.
À moyen terme un horizon d'espérance demeure : un dépassement semble possible paradoxalement sur le pivot de l'IA, ouvrant la voie à un saut qualitatif de civilisation.
L'Occident devra renaître de ses cendres. Et cette transformation ne viendra pas de l'extérieur. Au cœur même du champ de forces social devra progressivement émerger le souffle de sa transformation.
I. Le point de non-retour
Commençons par ce qui est certain.
Les quatre dimensions convergentes que l'épisode 6 a identifiées - basculement géopolitique, fin de l'expansion planétaire, émergence de l'IA, saturation des Grands Récits existants - ne sont pas réversibles. On ne revient pas en arrière depuis un Âge Axial. On ne "dés-invente" pas l'IA. La limite planétaire pour nos corps ne s'ouvre pas sur l'espace intersidéral (on peut juste balancer l'IA dans la galaxie mais c'est pas comme ça qu'on pourra s'en débarrasser). Et les Grands Récits qui ont structuré la modernité - destinée manifeste, progrès indéfini, peuple élu, Singularité technologique - ont épuisé leur capacité à convaincre les masses qui ne bénéficient pas de leur promesse.
Tout est doute, désillusion, résignation ; le pouvoir se crispe parallèlement sentant l'approche de l'effondrement et la perte de contrôle de la trajectoire historique. Nous sentons bien que nous avons franchit l'horizon de liberté d'un vortex événementiel, ce qui va réduire nos degrés de liberté pendant un temps jusqu'à un nadir (point bas), avant de remonter progressivement vers un zénith.
Ce point de non-retour n'est pas une catastrophe. C'est une condition nouvelle, nous devons opérer un passage, nous devons ajuster/modifier nos habitus pour que rien ne change. Les grandes transformations de l'histoire humaine ont toutes eu cette structure : un seuil franchi, après lequel les anciennes réponses ne fonctionnent plus, et où de nouvelles formes doivent émerger - ou ne pas émerger.
La question n'est donc pas comment revenir à ce qui était avant. Elle est : dans quelle direction pouvons nous orienter le basculement pour ce qui est de notre ressort ?
II. Trois trajectoires
Trois grandes trajectoires envisageables peuvent s'imaginer depuis ce point de non-retour : possession, fragmentation, (ré)intégration. Les deux premières sont simples à entendre parce qu'elle s'imposent à nous comme menace. La troisième mérite d'être élaborée comme plan stratégique synthétique : elle répond au deux premières en récupérant leurs énergies pour nourrir notre création.
L'homme en effet peut-être vu comme vortex dont la singularité est la foi (épisode 9) mais c'est dire de manière simple que l'homme est homme en tant qu'il est créateur. A l'image de Dieu ajouterons les théologiens chrétiens ; par sa capacité à être inspiré comme un artiste peut l'être dirons nous. Inspiré signifie en effet in-spiré c'est à dire spiré de l'intérieur au travers de son immanence, par la racine primale de la foi (au sens de l'épisode 4) qui défini son humanité, et permet à la Transcendance de faire émerger ses Formes. Une co-création en somme. (L'artiste qui s'essaye à créer seulement avec lui même génère des formes auto-egoïques qui ne résistent pas au temps.)
A. L'intensification - la logique de possession poussée à son terme
La première trajectoire est la continuation et l'intensification de la logique que nous avons décrite depuis l'épisode 4 : la possession illimitée, le désir infini dans un univers fini.
Dans cette trajectoire, les crises en cours sont des opportunités de concentration accrue. La fin des Grands Récits anciens est comblée par de nouveaux récits de surplomb - le transhumanisme, la Singularité, la gestion algorithmique des populations. L'IA devient l'instrument de domination de l'hyperclasse.
Les États-civilisation sont soit absorbés, soit fragmentés. Et la limite planétaire est gérée non par une transformation des modes de vie, mais par une ingénierie géoclimatique qui reproduit à l'échelle de la biosphère la logique de possession qui a produit la crise.
Cette trajectoire est cohérente. Elle a des acteurs, des ressources, des Récits. Elle est structurellement vouée à la rupture - comme nous l'avons établi dans l'épisode 4 - mais elle peut se maintenir longtemps avant que la rupture ne se produise. Et la rupture, quand elle viendra, pourra prendre des formes catastrophiques de grande intensité tragique.
B. La fragmentation - le chaos comme résultat non voulu
La deuxième trajectoire n'est pas choisie - elle est subie. C'est entre autres occurrences, le résultat probable d'une multipolarité instable où les acteurs ne parviennent pas à se coordonner, où les récits rivaux entrent en collision sans qu'aucun ne triomphe, où les institutions internationales s'effondrent sans être remplacées. Le monde global se fracture.
La fragmentation n'est pas le chaos pur - elle produit des configurations locales, des îlots de stabilité relative, des formes de vie adaptées à des contextes particuliers. Mais elle n' établit pas de cadre global pour les défis qui sont par nature globaux : limites planétaires, prolifération nucléaire, gestion de l'IA.
C'est peut-être la trajectoire la plus probable à court terme/moyen terme - non pas comme choix, mais comme résultat par défaut d'une transition mal gérée. (notamment concernant l'Europe dans la camisole de l'UE)
C. L'intégration énergétique - une hypothèse exploratoire
La troisième trajectoire est celle que nous allons examiner avec attention : c'est notre plan stratégique - non pas parce que nous savons qu'il se réalisera, mais parce que c'est la bouée de sauvetage, un kit de survie qui nous permettra de nous tenir à flot dans le tumulte, voire de pouvoir naviguer par gros temps.
Cette stratégie ne consiste pas à éliminer les tensions, mais à les organiser.
Non pas à unifier, mais à articuler : il s'agit de rendre compatibles des formes hétérogènes.
Nous aurons à éviter les récifs. Il vaut mieux les repérer tout d'abord pour pouvoir nous en éloigner, c'est à dire les neutraliser.
III. Le formatage comme obstacle structurel
La propagande comme science sociale appliquée
Les masses ne se gouvernent pas par la raison, mais par les désirs. Pour l'homme de désir, en effet, c'est très certainement en lui même la chose la plus délicate à maîtriser. C'est son talon d'Achille. Toutes les Traditions sans exception traitent ce problème. On pourrait presque simplifier : une tradition au cœur d'une civilisation donnée est un traitement singulier du problème. Nous chevauchons un cheval sauvage et il y a loin avant que notre monture puisse nous mener où nous le voulons.
La manipulation de l'opinion n'est pas une pratique nouvelle - mais elle est devenue, au XXe siècle, une science. Edward Bernays - neveu de Freud, père des relations publiques modernes - a formalisé dès les années 1920 ce que les gouvernements et les corporations pratiquaient intuitivement : les masses ne se gouvernent pas par la raison, mais par les désirs, les peurs et les identifications inconscientes (cf. épisode 1). Qui contrôle ces leviers contrôle les comportements collectifs.
Depuis Bernays, les techniques se sont sophistiquées. La propagande de guerre. La publicité comme formatage des désirs. Le cinéma hollywoodien comme vecteur de Grands Récits. Les algorithmes de recommandation comme chambres d'écho personnalisées. Et aujourd'hui, l'IA comme amplificateur potentiel de tous ces mécanismes.
La structure est toujours la même : un émetteur de Grand Récit veut que le plus grand nombre y adhère. Il met en place des vecteurs de diffusion. Et le résultat est un formatage des esprits - une réduction de la capacité à penser de façon autonome, à "prendre de la hauteur" pour appliquer un discernement critique, jusqu'à si besoin falsifier en bonne épistémologie les récits dominants.
Nous n'allons pas développer longuement sur ce point. L'excellente série d' Isaac Bickerstaff : Démocraties sous pression sur reseauinternational.net cartographie en détail les zones de brisants qui menace la navigation par temps de crise. Il s'agit d'opérer un retour envers sur endroit de nombre d'habitus imprimé dans notre psyché et d'en faire émerger d'autres.
Les trois grandes trajectoires possible de déroulement du passage se conjugueront sans doute entre elles. Toutes pour se maintenir auront à mettre en scène le même principe crucial.
IV. Le principe clé - la limite
Au cœur de tout ce qui précède, un principe s'impose avec une clarté croissante.
La limite.
La limite non comme obstacle ni échec, non pas comme frustration d'un désir - mais comme condition de la forme.
Une étoile n'existe que parce que la gravité limite l'expansion du plasma. Un être vivant subsiste parce que des membranes délimitent un intérieur et un extérieur. Une culture existe elle aussi par des formes - des frontières, des valeurs, des récits qui la distinguent d'une autre.
La limite ainsi est ce qui permet à quelque chose d'être plutôt que de se dissoudre dans l'infini.
Un désir infini mène à l'anéantissement. Refuser la limite, c'est choisir le néant. L'étoile qui résiste à sa propre gravité explose en supernova. L'Etat qui refuse ses frontières se dilue jusqu'à l'effondrement.
L'homme qui nie ses limites corporelles, temporelles, ontologiques bascule dans l'hybris - et l'hybris se retourne toujours contre celui qui la porte.
Intégrer la limite, c'est choisir la stabilité - non pas la stagnation, mais la forme vivante : capable de croître, d'évoluer, de se transformer, précisément parce qu'elle a une structure.
Notre plan stratégique doit donc intègrer la limite, et ce, à tous les niveaux : - Géopolitique : reconnaître que chaque civilisation a le droit à sa forme propre, que l'universel ne s'impose pas par la domination - Écologique : accepter les limites planétaires comme condition de la vie et non comme contrainte à contourner - Technologique : se rapporter à l'IA dans une logique de symbiose plutôt que de possession - Anthropologique : reconnaître que l'homme est un être fini dont la profondeur est précisément ce qui le rend irréductible à toute machine
V. Le phénomène d'émergence
Avant de conclure cet épisode - préambule au plan stratégique - une notion mérite d'être précisée car elle revient discrètement au cœur de bien des phénomènes que nous avons tenté de décrire dans cette série jusqu'ici : qu'est ce au juste qu'une émergence ?
L'émergence est un phénomène principiel d'apparition par lequel un système produit des propriétés, des comportements ou des réalités, qui ne sont pas réductibles à ses composants élémentaires, pris isolément.
La conscience émerge de neurones qui ne sont pas conscients. La vie émerge de molécules qui ne sont pas vivantes. Une culture émerge d'individus dont aucun ne "possède" cette culture entièrement.
Une sorte de débordement qui préside à une survenue, une apparition de forme tangible.
L'émergence ne se programme pas ni ne se décrète. Elle se prépare - en créant les conditions de possibilité - et elle se reconnaît quand elle se produit.
Dans le modèle du professeur Jiang nous avions remarqué un flux qui se forme à travers des acteurs multiples sans que personne n'en soit le maître. Un résultat global voulu par personne en particulier, et pourtant produit par tous simultanément. Il y avait précisément au cœur de ce système fluide apparemment chaotique un phénomène d'émergence global.
Ce que consomme l'émergence spontanée, c'est la forme, ou un motif - non pas une institution au sens bureaucratique, mais un vortex d'accretion : un espace entrant dans un processus de convergence où les énergies tourbillonnantes se concentrent de plus en plus, s'intensifient pour se résoudre au point focal : la singularité terminale qui en elle même hypostasie le processus de manière décisive.
Ce que nous allons explorer dans l'épisode suivant - est la réponse volontaire et construite, le plan stratégique. Nous chercherons une forme capable de se transmettre, de se reproduire, de porter dans le temps une émergence spontanée spécifiquement créatrice.
Le séisme civilisationnel n'est pas seulement une crise à gérer, mais un passage à traverser. Peut-être plus qu'un "séisme" devrions nous le voir en tant que moment correcteur de l'erreur dénoncée à l'épisode précédant. La période est "correctrice" en tant que cela est le sens global de l'émergence de fond qui la sous-tend, au noyau civilisationnel de l'Occident.
Ce "séisme" civilisationnel présente des répliques à l'instar de "contractions". S'annonce une période d'accouchement difficile et dangereuse : nous sommes témoins du dépassement d'un long cycle, un saut qualitatif fondamental de près d'un millénaire (cf épisode 9).
Non une simple crise à gérer, le passage d'un gouffre à traverser, avec une re-naissance à l' horizon.
Et traverser un tel passage requiert une préparation à la fois intérieure et communautaire. Le but étant d' émerger consciemment dans une dimension civilisationnelle qui dépasse tous les acteurs.
Épisode 11 à venir - Émergence et incarnation de paradigme : un plan stratégique
1 - Anatomie d'un séisme civilisationnel
2 - Poussière d'empires
3 - Lire l'histoire : entre science, jeu et prophétie
4.1 - La source : Distinctions fondamentales
4.2 - La source : Le désir, la possession, et ses limites
4.3 - La source : La Transcendance comme moteur de l'immanence
5 - La lettre et l'esprit
6 - Tectonique des empires
7 - Géopolitique du basculement
8 - L'intelligence artificielle 9 - L'homme au-delà du cerveau