17/05/2026 reseauinternational.net  18min #314167

 Macron au Kenya : quand l'opération séduction vire à la Bérézina

Macron à Nairobi : le jour où la France a voulu se découvrir panafricaniste

Nairobi ou le moment où l'ancien centre impérial tenta de convaincre l'Afrique qu'il était soudain devenu le gardien naturel de sa souveraineté

par l'Honorable Aboubacar Sidick Fomba

"Les empires ne meurent pas toujours lorsque leurs armées reculent ; ils commencent souvent à mourir lorsque les peuples qu'ils prétendaient guider cessent définitivement de croire à leurs récits".

Il existe des moments historiques où une puissance révèle davantage son affaiblissement par les mots qu'elle choisit que par les territoires qu'elle perd, et Nairobi restera probablement comme l'un de ces moments où l'ancienne France africaine, non plus sûre d'elle-même mais encore incapable de se dépouiller de ses vieux réflexes, s'est avancée sur la scène continentale avec le costume neuf du partenariat, le vocabulaire brillant de l'innovation, les gestes polis de la coopération, les slogans modernes de l'égalité, mais avec, sous le tissu diplomatique fraîchement repassé, la même vieille ossature mentale : celle d'une puissance qui ne parvient pas à comprendre que l'Afrique n'a plus besoin qu'on parle pour elle, qu'on pense pour elle, qu'on trie ses partenaires à sa place, qu'on classe ses indignations, qu'on valide ses souverainetés, qu'on moralise ses choix ou qu'on lui explique encore, depuis Paris, ce que doit être son propre avenir.

Le sommet Africa Forward de Nairobi, coorganisé par la France et le Kenya, se voulait une grande vitrine de la coopération, de l'investissement, de l'innovation et d'un prétendu nouveau partenariat avec le continent africain ; il devait montrer une France renouvelée, plus horizontale, plus attentive, plus moderne, moins prisonnière de son ancienne géographie francophone, et surtout capable de s'adresser à une Afrique anglophone comme pour prouver au monde que Paris n'était pas seulement en train de perdre le Sahel, mais qu'elle pouvait encore réinventer sa place ailleurs sur le continent. Or, c'est précisément ce que Nairobi a révélé malgré lui : non la renaissance d'une relation, mais l'épuisement d'un vieux logiciel qui, ne pouvant plus parler le langage assumé de l'Empire, tente désormais de se survivre en parlant la langue même de ceux qui le contestent.

Le sommet réunissait dirigeants, responsables économiques, acteurs culturels et représentants de la jeunesse autour d'une rhétorique officielle de partenariat renouvelé ; mais l'épisode du rappel à l'ordre d'Emmanuel Macron à l'Université de Nairobi, lorsqu'il interrompit une séquence pour demander sèchement le silence à une salle jugée trop bruyante, a immédiatement cristallisé les critiques sur le ton, le geste et la symbolique d'une autorité française encore perçue par beaucoup comme verticalisée face à un public africain.

Il faut être juste : demander le silence dans une salle bruyante n'est pas en soi un crime diplomatique ; tout responsable politique peut vouloir préserver la qualité d'un échange public. Mais en politique internationale, un geste ne flotte jamais dans le vide ; il tombe toujours dans une mémoire, une histoire, un rapport de force, une blessure, un soupçon, une accumulation. Ce qui aurait peut-être été lu comme un simple rappel à l'ordre dans une université européenne a été reçu, par une partie des opinions africaines, comme une scène supplémentaire dans une longue série de gestes macroniens où la parole française semble encore croire qu'elle peut naturellement corriger, réprimander, expliquer, recadrer, sermonner et rappeler à la discipline des publics africains que l'Histoire a déjà trop longtemps placés en position d'élèves face à l'ancien maître.

Chez nous Malinkés, on dit que : le chien ne change pas sa manière de s'asseoir simplement parce qu'il est chez ses beaux-parents. Or, dans nos cultures, celui qui se trouve chez ses beaux-parents sait qu'il doit être irréprochable, mesuré, retenu, digne, attentif à la forme autant qu'au fond, parce que la moindre maladresse y devient immédiatement un signe de nature profonde. Emmanuel Macron, à Nairobi, se trouvait symboliquement chez les beaux-parents de l'Histoire africaine : il venait sur un continent blessé par plusieurs siècles d'esclavage, de colonisation, d'extraction, de tutelle, de paternalisme et d'ingérences successives ; il lui fallait donc une délicatesse presque sacerdotale, une intelligence de situation supérieure, une conscience historique extrêmement fine. Mais le chien ne change pas sa manière de s'asseoir parce qu'il est chez ses beaux-parents, et le vieux réflexe impérial ne disparaît pas parce qu'on le recouvre de mots anglais, de panels sur l'innovation, de joggings médiatiques et de slogans sur l'avenir.

C'est ici que Nairobi cesse d'être un sommet diplomatique pour devenir une scène d'autopsie.

Car le problème n'était pas qu'un président français parle d'Afrique, tous les présidents français l'ont fait. Le problème était qu'Emmanuel Macron parlait désormais comme si la France avait toujours été naturellement du côté de l'autonomie africaine, au moment même où une partie croissante du continent considère que la grande question historique des soixante dernières années fut précisément celle de la sortie progressive d'un système postcolonial organisé autour de Paris, de ses réseaux, de ses intérêts stratégiques, de ses dispositifs militaires, de ses structures monétaires, de ses relais politiques, de ses instruments économiques et de sa prétention récurrente à définir le raisonnable, le fréquentable, le démocratique, le dangereux, l'extrémiste, le populiste, le souverainiste acceptable ou le partenaire à isoler.

À Nairobi, l'ancien centre impérial a essayé de parler comme s'il était devenu panafricaniste : voilà le vertige, voilà le théâtre, voilà la fêlure.

Comme le résume avec une lucidité presque chirurgicale le Dr Eloi Bandia Keita, dont plusieurs travaux et analyses circulent depuis des années dans les espaces universitaires, mais aussi stratégiques et souverainistes africains depuis l'avènement de l'AES, "l'empire ne devient pas panafricaniste lorsqu'il change de vocabulaire ; il devient seulement plus inquiet lorsque les peuples qu'il expliquait hier commencent enfin à s'expliquer eux-mêmes". Et cette phrase, en réalité, contient probablement l'un des diagnostics géopolitiques les plus importants du moment africain contemporain, parce qu'elle révèle que la crise actuelle dépasse très largement Emmanuel Macron lui-même, dépasse même la seule relation franco-africaine, pour toucher à quelque chose de beaucoup plus profond : la perte progressive du monopole occidental sur la production du récit africain. Car le véritable basculement historique n'est pas seulement militaire, diplomatique ou économique ; il est intellectuel, psychologique et civilisationnel. Pendant des décennies, l'Afrique fut racontée, interprétée, classée, disséquée et parfois même pensée depuis l'extérieur ; aujourd'hui, elle commence lentement, imparfaitement, parfois brutalement, parfois confusément, mais irréversiblement, à produire elle-même ses propres grilles de lecture du monde, ses propres analyses, ses propres récits historiques, ses propres doctrines souverainistes et ses propres centres de gravité intellectuels. Et un continent qui recommence à penser par lui-même devient déjà beaucoup plus difficile à gouverner mentalement depuis l'extérieur.

Lorsque le crocodile sort du fleuve et demande aux poissons de croire qu'il n'est qu'un bois flotté venu protéger la rivière, le problème n'est plus seulement le crocodile ; le problème devient la mémoire des poissons. Or l'Afrique contemporaine n'a plus la mémoire courte, elle sait que l'on ne décolonise pas une relation par un logo, que l'on ne transforme pas une histoire par un slogan, que l'on ne lave pas plusieurs décennies de soupçons, de dépendances, de réseaux opaques, de bases militaires, de monnaies contestées, d'ingérences et de discours professoraux simplement en remplaçant l'ancien sommet Afrique-France par une bannière moderne appelée Africa Forward. Changer le nom du décor ne change pas la structure de la pièce.

Voilà pourquoi la séquence de Nairobi a produit autant de malaise : elle est arrivée après Ouagadougou, après les phrases trop sûres d'elles-mêmes, après les leçons, après les plaisanteries maladroites, après les références à l'ingratitude africaine, après les commentaires sur les dirigeants africains, après les tentatives répétées de redéfinir la relation par le haut, après les humiliations diplomatiques subies au Sahel, après le départ forcé des forces françaises de plusieurs espaces où Paris croyait disposer d'une profondeur historique presque naturelle. Ce n'est donc pas un incident isolé ; c'est une scène de plus dans un long effondrement symbolique, un effondrement beaucoup plus grave que la perte d'une base militaire.

En effet, les empires ne tiennent pas seulement par les armées, les contrats, les banques, les bases, les ports, les monnaies, les conseillers et les réseaux. Ils tiennent aussi par l'imaginaire. Ils tiennent par la croyance des peuples dominés que l'ancien centre reste indispensable. Ils tiennent par cette petite voix installée dans la tête des élites périphériques qui murmure que rien de sérieux ne peut se faire sans validation extérieure. Or cette voix est en train de mourir dans une partie croissante de l'Afrique.

Hier, Paris expliquait l'Afrique ; aujourd'hui, l'Afrique répond, elle conteste, elle accuse, elle reformule, elle dénonce, elle exagère parfois, elle simplifie parfois, elle se trompe parfois, mais elle parle désormais avec sa propre voix. Or, une Afrique qui parle avec sa propre voix est déjà une Afrique qui échappe psychologiquement à l'ancien centre impérial.

Il existe dans les savanes africaines une scène ancienne dont la brutalité naturelle éclaire peut-être mieux le XXIe siècle que bien des traités de relations internationales : l'aigle qui fond sur les poussins ne le fait pas parce qu'il est animé par une haine particulière contre la basse-cour ; il le fait parce que, quelque part dans les hauteurs d'un arbre, ses aiglons ont faim. Les puissances impériales fonctionnent souvent ainsi, elles ne pillent pas toujours parce qu'elles détestent les peuples qu'elles affaiblissent ; elles le font parce que leurs industries, leurs banques, leurs complexes militaro-industriels, leurs réseaux financiers, leurs besoins énergétiques, leurs marchés et leurs appareils stratégiques ont faim. Mais si l'aigle chasse parce que ses aiglons ont faim, alors la mère poule n'a pas le droit de passer sa vie à dénoncer la cruauté de l'aigle pendant que ses poussins disparaissent un à un. Elle doit organiser la protection, la vigilance, l'abri, l'alerte, la cohésion et la défense collective.

C'est exactement là que se trouve l'Afrique aujourd'hui.

La plainte morale contre l'impérialisme ne suffit plus, elle est légitime, mais insuffisante. Il faut l'organisation, l'unité, la discipline, l'intégration. Il faut la capacité de transformer la colère historique en architecture stratégique.

C'est ici que selon Pr. Eloi Bandia Keita, Macron mérite, par une ironie terrible de l'Histoire, une avenue dans chaque capitale de l'AES. Oui, une avenue Macron à Bamako, une avenue Macron à Ouagadougou, un Boulevard Macron à Niamey, non pas pour célébrer l'homme, non pas pour remercier la politique française, non pas pour effacer les blessures, mais pour rappeler, avec le sourire froid des peuples qui ont compris, que l'arrogance macronienne, sa suffisance, son paternalisme, sa dangerosité stratégique perçue lors de la crise nigérienne, son incapacité à entendre l'exaspération africaine et sa manière de pousser les peuples à choisir entre humiliation et rupture ont probablement accéléré l'une des évolutions les plus décisives de l'histoire contemporaine du Sahel : la naissance de l'Alliance des États du Sahel, l'unité grâce à Macron, malgré lui.

L'AES n'est pas seulement née contre une menace extérieure ; elle est née aussi contre une manière ancienne de traiter l'Afrique comme un espace disponible, disciplinable, punissable et réorganisable au gré des intérêts des autres.

De ce point de vue, Emmanuel Macron aura peut-être rendu au Sahel un service historique involontaire : il aura incarné avec une telle netteté l'impasse de l'ancien rapport franco-africain que les peuples ont vu plus clairement ce qu'ils refusaient. Pour cela, par ironie, il pourrait recevoir la médaille paradoxale du grand accélérateur involontaire de souveraineté sahélienne. Car parfois, dans l'Histoire, les adversaires rendent aux peuples plus de services que leurs amis hésitants : ils les obligent à choisir, à s'organiser, à sortir de l'ambiguïté, à cesser de rêver d'une dépendance confortable.

Mais cette ironie a un prix terrible pour la France, car en voulant conserver son rang sans changer profondément sa posture, Emmanuel Macron a probablement plongé le rayonnement français en Afrique dans un abîme diplomatique dont Paris mettra longtemps à mesurer toute la profondeur. La France ne perd pas seulement des marchés, des bases ou des gouvernements amis, elle perd quelque chose de beaucoup plus difficile à reconstruire : la confiance psychologique d'une génération africaine.

Or la confiance perdue ne se rachète pas par des sommets ; elle se reconstruit par des ruptures réelles, et la France n'a pas encore démontré qu'elle était prête à une telle rupture.

Elle veut être aimée sans renoncer entièrement à ses instruments d'influence. Elle veut être partenaire sans accepter totalement de devenir secondaire. Elle veut parler d'égalité tout en conservant le réflexe du tuteur. Elle veut dénoncer les nouveaux "colonisateurs" tout en refusant d'entendre que beaucoup d'Africains considèrent encore l'ancienne architecture française comme l'un des grands laboratoires historiques de la domination moderne.

Emmanuel Macron a même tenté d'endosser, dans cette séquence, le costume improbable du procureur anticolonial en désignant d'autres puissances comme les nouveaux colonisateurs du siècle, oubliant que l'Afrique n'a pas besoin qu'on lui désigne ses maîtres de demain lorsque les maîtres d'hier n'ont pas encore pleinement répondu devant l'Histoire. Car lorsque Paris prétend distribuer les certificats d'anticolonialisme au reste du monde, la mémoire africaine entend d'abord l'écho d'une contradiction immense : celui d'une ancienne puissance coloniale qui voudrait faire oublier son propre tribunal historique en convoquant celui des autres.

On peut penser ce que l'on veut des nouvelles puissances qui avancent aujourd'hui en Afrique, on peut critiquer leurs méthodes, analyser leurs intérêts, refuser toute naïveté nouvelle, mais l'Afrique aurait tort de remplacer une dépendance par une autre, comme elle aurait tort de croire que l'ennemi de son ancien maître serait automatiquement son libérateur. La souveraineté véritable ne consiste pas à changer de tuteur ; elle consiste à n'en avoir aucun.

Toutefois, lorsque Paris accuse les autres de colonialisme en Afrique, elle oublie que la mémoire africaine n'est pas un tableau effaçable. Les peuples savent, ils comparent, ils regardent l'histoire, ils se demandent : qui a colonisé ? Qui a imposé ses monnaies ? Qui a structuré ses réseaux ? Qui a accompagné, protégé ou remplacé des dirigeants selon ses intérêts ? Qui a bombardé la Libye avec ses alliés avec des intentions calculées, planifiées, de s'emparer du Liptako, en détruisant la Lybie au passage, ouvrant une décompression régionale dont le Sahel paie encore le prix ? Qui a exploité pendant des décennies des ressources africaines stratégiques tout en parlant de développement ?

La question n'est pas de faire des nouveaux partenaires des anges ni de la France un démon métaphysique. La question est de refuser que l'ancien centre impérial se transforme en professeur mondial d'anticolonialisme sans passer par le tribunal de sa propre histoire.

Nairobi a donc révélé une contradiction française majeure : après avoir été contestée en Afrique de l'Ouest, Paris tente de se redéployer vers d'autres espaces africains en se présentant comme partenaire du futur, promoteur de l'innovation, soutien de la jeunesse, de l'intelligence artificielle, de l'économie verte, de la finance et de l'industrialisation. Mais les peuples africains ne sont plus dupes du double langage.

Ils voient une France qui parle d'avenir en Afrique de l'Est pendant que son passé demeure brûlant en Afrique de l'Ouest. Ils voient une France qui veut séduire Nairobi après avoir perdu Bamako, Ouagadougou et Niamey dans les cœurs d'une partie importante des opinions sahéliennes. Ils voient une France qui cherche de nouveaux publics au moment même où les anciens publics n'écoutent plus.

Et c'est pourquoi l'épisode de l'Université de Nairobi fut si symbolique. Ce n'est pas seulement Macron demandant le silence à une salle bruyante, c'est l'ancien monde demandant au nouveau monde de se taire quelques minutes encore pour écouter une histoire que celui-ci ne veut plus recevoir dans les mêmes termes.

Le plus grave, pour Paris, est que le problème dépasse désormais Emmanuel Macron. Macron n'est qu'un symptôme, il est la condensation momentanée d'un système historique arrivé au point de rupture.

Il incarne une France qui voudrait tourner la page coloniale sans accepter que l'Afrique puisse écrire seule le chapitre suivant ; une France qui voudrait moderniser le décor sans démonter les structures ; une France qui voudrait passer du commandement direct à l'influence douce sans reconnaître que, pour beaucoup d'Africains, l'influence elle-même est désormais suspecte lorsqu'elle vient avec trop d'insistance de l'ancien centre.

Et pourtant, l'Afrique commettrait une faute immense si elle transformait cette critique nécessaire de l'impérialisme français en simple démission intérieure.

Il faut le dire avec la même brutalité : la Françafrique n'aurait jamais survécu sans relais africains. La dépendance étrangère et la corruption locale ont souvent fonctionné ensemble comme les deux mâchoires d'un même piège. Les prédateurs extérieurs ont trouvé des prédateurs intérieurs, les réseaux étrangers ont trouvé des réseaux locaux, les intérêts impériaux ont trouvé des courtiers africains, les humiliations internationales ont trouvé des complicités nationales.

L'Afrique ne pourra donc pas se libérer de l'impérialisme extérieur en tolérant éternellement ses propres médiocrités intérieures. Il n'est pas raisonnable de vouloir l'excellence, en additionnant la médiocrité à la médiocrité.

Car il y a une autre vérité, plus douloureuse encore : les grandes trahisons africaines ont presque toujours été exécutées par des Africains. Depuis les complicités locales de la traite jusqu'aux manœuvres contemporaines de déstabilisation, l'extérieur a rarement agi seul. Il a trouvé des portes ouvertes, des ego blessés, des élites achetables, des ambitions frustrées, des réseaux prêts à vendre la maison commune pour un fauteuil, une rente, une promesse ou une vengeance. Lorsqu'un homme n'est pas invité au festin de la corruption, trop souvent il préfère renverser la sauce plutôt que nettoyer la cuisine. Cette maladie politique est une catastrophe continentale.

Voilà pourquoi l'unité africaine n'est plus un slogan, elle devient une condition de survie.

L'Afrique divisée est une basse-cour dispersée sous le ciel des aigles ; l'Afrique unie devient une puissance.

C'est ici que l'AES prend une dimension historique. L'Alliance des États du Sahel n'est pas seulement une réponse militaire, elle est un premier réflexe de survie, elle dit que le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont compris qu'isolés, ils sont exposés ; ensemble, ils deviennent plus difficiles à intimider.

Mais cette alliance ne devra pas rester au stade émotionnel, elle devra devenir une architecture : militaire, économique, énergétique, monétaire, industrielle, diplomatique, informationnelle et civilisationnelle. Sans cela, elle restera un symbole puissant mais fragile. Et au-delà de l'AES, c'est toute l'Afrique qui devra tirer la leçon de Nairobi : aucune puissance extérieure ne sauvera un continent qui refuse de s'unir.

Aucun sommet ne remplacera la liberté de circulation, aucun discours sur l'innovation ne remplacera l'industrialisation réelle, aucun partenariat financier ne remplacera la maîtrise des ressources, aucun allié extérieur ne remplacera une stratégie africaine conçue par des Africains, pour des Africains, avec des institutions africaines disciplinées, des élites responsables et des peuples conscients.

L'unité africaine n'est pas un rêve sentimental ; c'est une arme géopolitique, et peut-être même la seule capable de transformer durablement le rapport de force.

Voilà pourquoi le passeport africain, la libre circulation continentale, les marchés intégrés, les corridors ferroviaires, les industries communes, les universités panafricaines, les banques africaines souveraines, les mécanismes de défense collective, les médias continentaux puissants et les doctrines stratégiques africaines ne doivent plus être traités comme des dossiers techniques ; ils sont les instruments mêmes de la libération.

Un continent de plus d'un milliard d'habitants, fragmenté en dizaines de marchés, de visas, de barrières, de monnaies, de dépendances et de diplomaties dispersées, restera toujours vulnérable aux prédateurs organisés. Mais le même continent, s'il apprend à circuler en lui-même, à commercer avec lui-même, à produire pour lui-même, à se défendre lui-même et à se raconter lui-même, devient une puissance civilisationnelle que plus aucun sommet diplomatique ne pourra traiter comme une salle à discipliner.

C'est pourquoi Nairobi doit être lu comme un avertissement, non seulement pour la France, mais pour l'Afrique elle-même.

La France doit comprendre que l'ancien monde est terminé. Mais l'Afrique doit comprendre qu'il ne suffit pas que l'ancien monde se termine pour que le nouveau naisse automatiquement. Entre la chute d'une domination et la naissance d'une puissance, il existe une zone dangereuse : celle de l'improvisation, de la corruption, de l'incompétence, de la médiocrité, des trahisons internes, des illusions idéologiques et des dépendances de substitution.

C'est dans cette zone que les peuples peuvent perdre la victoire qu'ils croyaient avoir remportée. Alors, oui, Nairobi fut un fiasco symbolique pour Emmanuel Macron.

Mais ce fiasco dit quelque chose de plus grand que Macron ; il dit que la France africaine ancienne est en train de mourir, que les peuples africains n'acceptent plus d'être sermonnés, que les récits impériaux ne fonctionnent plus comme avant, que le centre psychologique se déplace ; il dit que l'Afrique commence à répondre.

Mais il dit aussi que répondre ne suffit pas.

Il faut construire. Il faut unir. Il faut produire. Il faut défendre. Il faut penser. Il faut administrer. Il faut sélectionner les meilleurs cerveaux. Il faut écraser la médiocrité institutionnelle. Il faut assécher les réseaux de trahison. Il faut transformer la colère en puissance.

Macron aura peut-être voulu montrer à Nairobi une France tournée vers l'Afrique du futur. Il aura surtout montré, malgré lui, une France encore prisonnière de son passé africain. Et c'est précisément pour cela que les peuples du Sahel peuvent lui reconnaître, par ironie historique, un service rendu : en incarnant avec autant d'éclat l'impasse du paternalisme français, il a contribué à accélérer la conscience souveraine qui a rendu possible l'AES.

Mais l'Histoire ne s'arrêtera pas là, car l'AES n'est qu'un commencement.

Le véritable horizon, c'est l'unité africaine, non l'unité de façade, non l'unité des discours de sommet, non l'unité protocolaire des communiqués ; mais l'unité réelle des routes, des monnaies, des armées, des industries, des peuples, des cerveaux, des récits et des volontés.

Les empires vieillissants pourront encore ruser, mentir, séduire, financer, diviser, punir, sanctionner, caresser, menacer et promettre. Ils pourront encore tenter de faire croire qu'ils sont devenus les protecteurs de ceux qu'ils ont longtemps enfermés dans la dépendance.

Mais une chose leur échappe désormais : la peur africaine recule.

Et lorsqu'un peuple cesse d'avoir peur de penser par lui-même, l'empire a déjà perdu la moitié de son trône.

envoyé par  Dr. Eloi Bandia Keita

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