17/05/2026 reseauinternational.net  27min #314170

L'invention des notions de « peuple élu » et de « terre promise »

par Aline de Diéguez

"L'organisation sociale des hommes ressemble beaucoup à celle des rats qui, eux aussi, sont, à l'intérieur de la tribu fermée, des êtres sociables et paisibles mais se comportent en véritables démons envers des congénères n'appartenant pas à leur propre communauté". ~ Konrad Lorenz, L'agression, une histoire naturelle du mal

1 - Histoire réelle et histoire mythique

Qui sont les rédacteurs de la fiction biblique appelée Ancien Testament, dans quel but, quand et dans quel contexte cette fiction a-t-elle vu le jour ? Quelles sont les circonstances qui ont présidé à la rédaction du Deutéronome, le texte fondateur de la mythologie juive, puis des autres "livres" de cet ensemble ?

Il est désormais admis avec une quasi certitude que c'est durant les cinq siècles qui s'étendent entre les - Xe et -Ve siècles avant notre ère, et dans un contexte politico-social précis sur lequel je reviendrai et qu'il est essentiel de connaître, que fut élaboré le grand roman théologico-politique que constituent les écrits bibliques. Il est admis que de nombreux versets du Deutéronome, de la Genèse, de l'Exode, des Nombres, du livre de Josué ont été rédigés durant l'exil en Mésopotamie à des dates variables entre le sixième et le IVe siècle avant notre ère.

En résumé, on apprend dans ce grand roman politico-théologique, qu'un notaire intergalactique aurait "promis" à un groupe de fuyards-fantômes, conduits par un guide spirituel imaginaire, lequel avait confié l'achèvement de sa mission à un chef de guerre tout aussi fictif. Celui-ci avait réussi l'exploit de faire s'écrouler les murailles d'une ville qui n'en avait plus à l'époque supposée des évènements.

Or, le Deutéronome est réputé texte fondateur de l'hénothéisme hébraïque, c'est-à-dire du culte rendu à un dieu particulier (en l'espèce Jahvé), tout en ne niant pas l'existence de collègues. C'est dans ce Livre que furent introduits dès l'origine de leur rédaction les thèmes de "peuple élu" et de "terre promise" qui détermineront de manière définitive les relations politico-psychiques de ce peuple avec ses voisins et avec "le reste du monde".

Les Biblia - les Livres - constituant un ensemble aujourd'hui appelé "Ancien Testament", sont donc un patchwork de parties hétérogènes rédigées à des époques différentes par des scripteurs différents et réunies dans un ordre grossièrement chronologique à une date parfaitement connue afin de donner à l'ensemble un semblant de cohérence. Mais ces textes sont à l'histoire de cette population ce que la légende arthurienne est à l'histoire de la France.

Il ne s'agit évidemment pas de jeter négligemment dans les "poubelles de l'histoire" les récits non historiques de l'Ancien Testament et de n'y voir qu'un tissu de mensonges. Les récits bibliques sont une loupe qui permet non seulement de lire, mais de comprendre le présent. Littéralement parlant, il s'agit, en effet, d'affabulations pour certaines des péripéties relatées, de grossissements volontaires à des fins politiques ou religieuses d'un petit évènement réel pour d'autres et enfin, de mythes intemporels empruntés aux civilisations environnantes plus avancées sur le plan civilisationnel pour les plus intéressants.

2 - La puissance du mythe

Le mythe n'est pas dans l'histoire. Il est l'histoire, car il crée l'histoire. Il est hors du temps ordinaire car il est le temps universel et il dévoile une vérité universelle. Le récit n'est que le support matériel de circonstance destiné à véhiculer cette vérité. C'est pourquoi le mythe ne recherche pas la vraisemblance. Peut-on voler le feu du soleil ? Prométhée n'est pas un vrai voleur d'un vrai feu, Icare n'avait pas de vraies ailes de cire qui auraient fondu parce qu'il s'est imprudemment approché du soleil, Sisyphe n'a pas passé sa vie à soulever un vrai rocher et une femme nommée Sara, vieille épouse d'un homme appelé "Père de la multitude" - Abraham - n'a pas enfanté à l'âge canonique de cent ans.

Les évènements miraculeux ne sont pas des matériaux historiques au sens premier, mais ils révèlent la vérité profonde du psychisme des habitants des lieux et sont constitutifs de leur roman national. Ainsi rien n'est plus révélateur de la réalité profonde d'hier et de celle d'aujourd'hui de l'État d'Israël que le mythe des deux enfants d'Abraham. Apparemment, le mythe parle de la parturition miraculeuse d'une vieille épouse légitime et de celle simultanée d'une jeune servante. Un Abraham centenaire, mais toujours vert, est donc, dans le récit mythique, le père physique des deux nourrissons.

Naturellement, le récit d'aucune de ces deux naissances n'a la moindre vraisemblance. Abraham est une métaphore du Créateur-géniteur. Il est donc le père symbolique de tous les peuples de la terre, notamment des peuples de la région. Mais attention, les "fils", donc les peuples, ne sont pas égaux, dit le mythe : l'un est le fils de la femme légitime, tandis que l'autre est né d'une union ancillaire.

Contrairement aux codes antiques les plus respectés, qui donnent automatiquement la préséance à l'aîné, c'est le cadet, Isaac, qui deviendra le fils préféré, puis le successeur du père, donc le nouveau maître des lieux. Ismaël, issu d'une servante, sera, dit le mythe, son domestique et devra lui obéir.

Isaac officiera "en-haut" et Ismaël sera relégué "en-bas.

Le mythe de la naissance des enfants d'Abraham contient donc en germe la politique actuelle de l'État d'Israël et celle des guerres qui ravagent actuellement le Moyen-Orient. Il donne son sens rétroactif à l'arrogance originelle des Israéliens qui, matérialisant mythes et concepts, se posent en descendants du fils de la femme légitime, donc en maîtres, face aux Palestiniens en particulier et à tous les Arabes en général, considérés par eux comme étant les descendants d'une domestique et donc destinés à servir le peuple légitime.

De plus, le mythe se vante de ce que le"peuple élu"n'est jamais un arbre si desséché qu'il ne parviendrait plus à reverdir. Les deux vieux époux centenaires sont toujours assez gaillards pour s'adonner aux plaisirs de la chair et rien ne leur est impossible. Même un pied dans la tombe, le peuple miraculeux continuera à copuler joyeusement et à enfanter.

En revanche, les récits concernant David et Salomon ne sont pas des mythes, mais de faux récits historiques relatant des exploits outrageusement gonflés à partir de légendes transmises oralement, embellies, romancées et destinées à offrir à une nation en train de se créer un glorieux passé auquel se référer.

Dans les récits bibliques, je n'ai donc pris en considération que les éléments du dogme qui se traduisent aujourd'hui encore par des conséquences politiques sur le terrain - à savoir les notions de"terre promise"et de"peuple élu". Ces deux faveurs du dieu national ont scandé l'arrière-monde mythologique du judaïsme antique. Elles sont le pivot autour duquel tourne tout l'édifice des récits bibliques et talmudiques, lesquels ne font qu'illustrer les péripéties liées à la réalisation de ces deux"promesses"du Dieu Jahvé.

Concentrées à l'origine dans les cinq Livres du Pentateuque - ces deux notions sont la pierre d'angle sur laquelle repose tout l'édifice psychologique du judaïsme politique dont le sionisme contemporain est l'héritier direct. C'est pourquoi il est absurde de prétendre que le sionisme n'est qu'une idéologie politique sans rapport avec la Bible.

Certes, tous les peuples se donnent une origine para-mythologique et se réfèrent à une histoire légendaire originelle plus ou moins riche, plus ou moins originale, mais toujours fondatrice de leur existence et de leur identité ; car l'unificateur mythique est le créateur et le gardien de l'identité des groupes humains.

L'empire romain s'était inventé l'histoire de Rémus et de Romulus nourris par une louve afin d'autojustifier son installation sur les collines du mont Palatin par une manière d'intervention divine. La civilisation grecque est née de la légende homérique qui a mythologisé la guerre de Troie. L'empereur du Japon est réputé être le"fils du soleil". Le"messianisme"révolutionnaire d'une France"patrie des droits de l'homme"a remplacé celui des rois, dont le"sang bleu"d'origine christique en faisait"la fille aînée de l'Eglise"depuis le baptême de Clovis. Mais toutes ces mythologies nationales demeurent abstraites, non belliqueuses ou exclusivistes et ne débordent pas sur le territoire des voisins.

En revanche, les États-Unis, peuplés à l'origine de leur existence en tant qu'État par des protestants calvinistes dont l'esprit était modelé par l'Ancien Testament, se sont proclamés la"nouvelle Jérusalem"ou le"nouveau Canaan". Ils se vivent, à l'instar des Israéliens, comme un nouveau"peuple élu"laboratoire d'un futur mirobolant. Leur nouveau Moïse - Thomas Jefferson, auteur de la Déclaration d'indépendance des États-Unis - affirmait que cette nation était"the world's best hope". Bien que se proclamant athée, mais en réalité franc-maçon déiste, Jefferson partageait la mythologie biblique de ses contemporains et voyait dans le nouvel État un fanal pour les autres peuples.

En conséquence, l'État né sur les terres indiennes s'est donné pour devise :"Per aspera ad astra". Il s'est immédiatement employé à exterminer systématiquement les habitants autochtones qui vivaient sur ces terres depuis la nuit des temps. Derrière l'étendard du"Manifest Destiny"et de la mission évangélique de porteurs des valeurs d'un"Bien"et d'un"Mal"censés universels, mais définis par leurs soins, les nouveaux missionnaires bottés se sont approprié leurs terres et leurs richesses, et continuent aujourd'hui leur"mission civilisatrice"et bombardent selon leur bon plaisir - pour le fun comme vient de le déclarer l'actuel occupant de la Maison-Blanche - sous le prétexte de délivrer le monde de l'oppression des tyrans et tout en se proclamant les messagers du Progrès et de Démocratie. C'est ainsi que l'un de leurs anciens dirigeants - le président, G.W. Bush - n'avait pas hésité à affirmer urbi et orbi : "Nous sommes exceptionnellement bons. Nous sommes le peuple élu".

L'installation des colons originaires d'Europe et notamment d'Angleterre sur les terres du Nouveau Monde et celle des colons juifs en Palestine présentent donc un parallélisme saisissant. Elle explique l'alliance psychologique étroite et profonde entre une Amérique baignant dans une religiosité vétéro-testamentaire et l'État sioniste actuel. Elle ne peut donc se réduire à la seule influence, certes très importante, des généreuses contributions financières de riches notables juifs américains destinées à influencer ou à corrompre les décideurs politiques ou économiques et offertes par les groupes de pression de l'AIPAC ou de la loge maçonnique B'nai Brith réservée aux membres qui peuvent attester de leur appartenance au judaïsme.

3 - Où l'on voit Samson essayer d'ébranler les colonnes du temple

Décrypter les métaphores relatées dans le texte biblique tel qu'il nous est parvenu, afin d'accéder à la réalité historique originelle que le récit a triturée, mâchouillée et métamorphosée pour les besoins de la mobilisation psycho-théologique du groupe, tel est le travail de fourmi auquel se consacrent les Argonautes de la vérité. Mais il leur faut, pour cela, quitter les brillances et les fausses évidences des représentations offertes sur le devant de la scène du théâtre mental sur lequel s'agitent les marionnettes, et pénétrer dans les coulisses et les sous-sols des motivations conscientes et inconscientes des scripteurs talentueux de la fiction, afin de démêler les ficelles qui mettent en branle le gigantesque mécanisme qui mouline la pseudo"vérité"et qui crée, depuis deux millénaires et demi, l'illusion qu'il s'agit d'un texte historique.

L'exemple d'Abraham et de son périple est particulièrement révélateur de la manière dont ont procédé les rédacteurs des livres bibliques.

Des tribus d'Hébreux nomades ont certes pérégriné dans cette région durant la préhistoire et les débuts des temps historiques. Mais le nom générique d'"Hébreux"- les Ibrim,"ceux de l'autre côté","ceux qui ont passé le fleuve [Euphrate]"- s'appliquait à l'origine à de nombreuses peuplades : Ammon, Edom, Moab, Ismaël, Jébuséens, Madianites, etc. pour ne citer que celles qui se trouveront évoquées beaucoup plus tard dans les textes bibliques.

Ainsi, des dizaines de tribus hébreux plus ou moins nomades erraient, commerçaient, trafiquaient, guerroyaient, établissaient et rompaient des alliances entre elles dans la région allant de la Syrie à la Phénécie - la région côtière exceptée, les nomades n'aimaient pas la mer en laquelle ils voyaient un manque, un vide de la création. On en trouve une trace jusque dans l'Apocalypse (21,1). Dans un monde parfait, la mer aura disparu :"Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre ; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n'était plus".

Toutes ces peuplades parlaient des dialectes proches les uns des autres et se comprenaient parfaitement. En revanche, les Kenaanis ou Chananéens, beaucoup plus influencés par la civilisation et les mœurs des Égyptiens, étaient haïs par les groupes hébreux, bien qu'ils parlassent un idiome semblable au leur.

Ces tribus nomades se rattachaient au mythe d'un même père fondateur. Ab-Orham, devenu Ab-ram,"le haut Père", ou Abraham,"le Père de beaucoup de peuples", était une sorte de patriarche éponyme mythique, d'origine assyrienne, commun à tous les nomades de la région. Lorsque le récit de la Genèse trouvera sa rédaction définitive, les scribes du temps de l'exil babylonien des Judéens au -VIe siècle jetteront toutes leurs forces dans l'entreprise qui consistait à donner au petit groupe de la tribu des Béni-Israël un statut suréminent par rapport à tous les groupes concurrents.

C'est ainsi qu'Isaac - nom éponyme et symbole des Béni-Israël - sera le fruit miraculeux de deux vieillards légendaires soudain reverdis. En revanche, ces mêmes scribes affecteront aux groupes tribaux voisins et rivaux les pires turpitudes et des origines subalternes ou méprisables telles la légende d'Agar et de son fils Ismaël (Gen.16, 17) - nom éponyme des Ismaélites - ou l'histoire des autres"fils"d'Abraham - c'est-dire des tribus qui se réclament de sa descendance - avec une nouvelle femme, Qetoura, si insignifiante que les auteurs se sont contentés de donner un nom (Gen.25) sans aucun autre renseignement sur sa personne. Il faut y voir un procédé classique destiné à montrer que les autres peuplades de la région alliées ou rivales des Beni-Israël,3 ne méritent pas qu'on s'attarde à leur généalogie ou à leur descendance. Sans oublier les nations censées nées de la fornication incestueuse de Loth et de ses filles (Gen. 19).

Lorsqu'elles choisirent de se sédentariser, ces tribus se taillèrent le territoire qui correspondait à leur puissance et à leurs alliances. La province convoitée par les Béni-Israël était déjà peuplée ; il a donc fallu conquérir le territoire et expulser les premiers occupants. Il faut évidemment oublier la légende de Josué et ses trompettes miraculeuses. Les envahisseurs israélites guerroyèrent alors victorieusement contre les Amorrhéens, les Moabites, puis les Cananéens déjà installés dans cette région. Traduit ultérieurement en langage biblique, cet épisode est devenu, comme je l'ai cité ci-dessus (n° 2) : Lorsque Jahvé, ton Dieu, t'aura fait entrer dans le pays dont tu vas prendre possession, et qu'il aura chassé devant toi beaucoup de nations..."(Dt 7, 1) C'est donc le généralissime en chef divin qui s'est chargé du travail, nous dit le texte.

S'étant divisés en deux branches rivales, les Israélites établis au sud, dans la région de ce qui deviendra le "Royaume de Juda" et qui aura Jérusalem pour capitale, ne représentaient qu'une toute petite partie de l'actuelle Palestine. C'est là que fut conçu le dieu protecteur qui n'aimait qu'Israël, un dieu qui ne pensait qu'à sa nation bien-aimée, un dieu "d'une partialité révoltante pour Israël", d'une "dureté affreuse pour les autres peuples", comme l'écrira Ernest Renan.

Les mœurs rustiques et cruelles de l'époque transparaissent sous la teinture théologique de la notion de "désobéissance aux commandements du dieu" puisque dans Ezéchiel (20, 25-26) il est fait état de sacrifices d'enfants commandés par un dieu-Moloch sadique qui châtiait "son" peuple en le forçant à se punir lui-même : "C'est pourquoi je leur ai donné des lois qui leur étaient funestes et des commandements qui ne pouvaient les faire vivre. Je les ai souillés par leurs offrandes quand ils sacrifiaient tous leurs premiers-nés, pour les frapper de stupeur afin qu'ils reconnaissent que je suis l'Éternel".

Quant au Royaume du Nord - l'Israël originel - il a disparu de l'Histoire avec la fin de la Maison des Omrides au VIIIe siècle avant notre ère. Sa florissante capitale, Samarie, fut détruite par le puissant empire assyrien en -722. Le petit Royaume de Juda, autour de la cité-État de Jérusalem a connu un certain éclat pendant une courte période au septième siècle avant notre ère. Il survécut en paix pendant cent vingt ans en se reconnaissant vassal des Assyriens, c'est-à- dire en acceptant de payer un tribut annuel. Mais le brassage des populations en Samarie et en Judée au fil des tribulations politiques de la région et des invasions par les grands empires voisins, ainsi que la présence immémoriale d'autres ethnies sur les lieux rendent les prétentions théologiques et génétiques des actuels immigrants venus du monde entier et fondées sur les fictions bibliques, politiquement farfelues et historiquement infondées.

4 - Du polythéisme à l'hénothéisme, une déité mixte

La religion hébraïque originelle n'a jamais été une religion universelle. Le polythéisme était la règle et Jahvé, un dieu parmi d'autres, a cohabité pendant des siècles avec ses collègues, y compris à l'intérieur du petit Royaume de Juda et chaque divinité était honorée en un lieu particulier, principalement sur des hauteurs.

À l'époque toutes les tribus possédaient leur dieu protecteur. Les Moabites avaient Camos - orthographié parfois Kemosh - les Tyriens avaient Melqarth, Hadad était la divinité de Bagdad et Jahvé, successeur du Jéhovah célébré dans le royaume du nord, devint le protecteur militaire de la tribu des Béni-Israël.

Son culte fut localisé à Jérusalem où il supplanta les autres divinités particulières.

Du polythéisme primitif, cette religion a conservé le dieu local. Elle a progressivement suivi le mouvement d'évolution qui fut celui de tous les autres dieux vers le monothéisme, mais un monothéisme particulier puisque, dans le Deutéronome, il est demeuré racial et déclaré dieu unique du royaume de Juda par Ezéchias, puis par Josias. Il n'est devenu un Créateur cosmique - donc, en principe, universel, mais en fait au service exclusif d'Israël - que dans les Livres rédigés ultérieurement, après l'exil en Babylonie, comme nous le verrons plus loin.

On aboutit alors à la bizarrerie théologique, donc anthropologique, d'un groupe humain qui se déclare protégé par un dieu particulier, mais néanmoins cosmique, lequel ignorerait superbement les autres peuples et aurait créé le ciel et la terre uniquement en vue d'en assurer la jouissance à ses seuls adorateurs hébreux. Cet hénothéisme (heno=un) est un stade intermédiaire entre le polythéisme et le monothéisme. Le monde existe pour Israël et le reste de la planète doit lui être subordonné.

Les autres dieux nationaux de l'époque avaient probablement la même mentalité que Jahvé. Comme lui, ils n'avaient en vue que le bien de la nation dont ils assuraient la prospérité. Mais la vitalité des théologiens yahvistes, la psychologie de ce groupe humain et le talent littéraire des auteurs du récit ont su garder ce dieu-là en vie alors que tous les dieux rivaux ont disparu avec la défaite politique des villes et des royaumes qu'ils n'avaient pas su protéger. En effet, il était admis que la défaite d'une ville tantôt signait l'acte de décès de son dieu, tantôt était considérée comme le signe de la volonté du dieu de punir son peuple.

La description des frontières de la "Terre Promise" correspond d'ailleurs aux limites des terres connues par les Judéens du -VIIe siècle. Dans leur esprit, c'était donc la terre entière que Jahvé leur aurait "promise". Voilà bien la preuve absolue de sa puissance exceptionnelle par rapport aux autres divinités. Mais ce désir est surtout un puissant révélateur de la psychologie de la population qui s'est crue - et qui continue de se croire - la bénéficiaire de ce cadeau.

5 - Le dieu de la tribu

Il faut suivre à la trace l'histoire stupéfiante de la tribu qui, depuis la nuit des temps s'est éprouvé si différente du reste de l'humanité qui l'environnait qu'elle s'est sculpté progressivement, laborieusement au fil des péripéties politiques auxquelles elle a été mêlée, la statue du dieu spécifique auquel elle a prêté les mêmes sentiments de répulsion et de haine à l'égard des autres humains que ceux qu'elle éprouvait elle- même. Puis, elle a ordonné à la statue : "Et maintenant marche devant nous...".

Code destiné à règlementer la multitude de rites à observer si l'on veut maintenir les bonnes dispositions du Dieu envers la communauté, le Deutéronome est aussi et avant tout un texte politique, adapté aux circonstances politiques de l'époque.

Ezéchias et son petit-fils Josias, les vrais créateurs du dieu de la tribu, furent de grands rois et de fins politiques et ils savaient d'instinct qu'il est beaucoup plus efficace pour tout pouvoir de faire passer ses lois par le détour d'un Dieu unique et que la pluralité des dieux de l'époque présentait un grave inconvénient pour le pouvoir. C'est pourquoi le premier texte rédigé de la Thora - le Deutéronome - pullule de commandements concrets concernant à la fois l'exécration des autres dieux et la gestion quotidienne d'une cité : le statut des dettes entre les particuliers, la répartition des terres, la manière dont il convient de se partager le butin conquis sur les voisins, le statut des esclaves ou celui des femmes enlevées lors des rezzous en dehors des frontières.

Mais il s'agit également d'un code civil qui fait interdire par la voix du Dieu les vices qui rendraient impossible la vie policée d'une cité - le meurtre, le vol, l'adultère, l'irrespect à l'égard des parents - ainsi que toutes les formes de débauche individuelle - la paresse, la luxure, la goinfrerie, etc. Cependant il était prévu que ces vices auraient toute licence de s'exprimer à l'égard des étrangers qu'on avait le droit de massacrer et de voler. Il était également permis de faire des femmes enlevées lors des campagnes militaires des maîtresses ou des esclaves.

"Lorsque Jahvé, ton Dieu, t'aura fait entrer dans le pays dont tu vas prendre possession, et qu'il aura chassé devant toi beaucoup de nations, les Héthéens, les Gergéséens, les Amorrhéens, les Chananéens, les Phéréséens, les Hévéens et les Jébuséens, sept nations plus nombreuses et plus puissantes que toi, et que Yahweh, ton Dieu, te les aura livrées et que tu les auras battues, tu les voueras à l'anathème, tu ne concluras pas d'alliance avec elles et tu ne leur feras point de grâce". (Dt 7, 1-3)

"Jahvé, ton Dieu, enverra même sur eux les frelons, jusqu'à ce que soient détruits ceux qui auront pu échapper et se cacher devant toi. Tu ne t'effrayeras point à cause d'eux ; car Jahvé, ton Dieu, est au milieu de toi, Dieu grand et terrible ! Jahvé, ton Dieu, chassera peu à peu ces nations devant toi ; tu ne pourras pas les exterminer promptement, de peur que les bêtes sauvages ne se multiplient contre toi". (Dt 20-23)

Petit commentaire de ces versets :

"Le pays dont tu vas prendre possession..." : traduite en langage "historique", cette phrase du Deutéronome nous apprend que les Hébreux israélites étaient des envahisseurs en voie de sédentarisation qui se cherchaient un territoire afin de se fixer.

"Il [le dieu] aura chassé devant toi beaucoup de nations" : attribuer à son dieu ses propres désirs et ses actions est un procédé psychologique classique utilisé par tous les auteurs de textes théologiques. La phrase révèle par ailleurs que le territoire choisi était déjà habité par de nombreuses "nations" qui s'y étaient fixées antérieurement. En application de l'immémorial "syndrome du coucou" qui consiste pour un intrus à s'installer dans le nid d'autrui, tout en s'auto-innocentant de toute mauvaise intention, les nouveaux-venus réussirent à s'approprier les lieux. Une pratique drastique de "purification ethnique" s'ensuivit au détriment des habitants autochtones. Ce premier brigandage victorieux devient une action divine et préfigure la politique des sionistes du XXe siècle.

"Tu ne leur feras point de grâce" : les habitants de Gaza et les prisonniers dans les geôles israéliennes peuvent certifier que ce commandement est aujourd'hui scrupuleusement respecté.

On voit à quel point rien n'a changé et à quel point les principes du Deutéronome originel sont rigoureusement mis en pratique aujourd'hui tant en Cisjordanie qu'à Gaza, notamment celui, vicieux et hypocrite, qui conseille l'extermination en douce et par petits paquets : "Tu ne pourras pas les exterminer promptement, de peur que les bêtes sauvages (c'est-à-dire les ennemis) ne se multiplient contre toi"(Dt 20,23). Surtout ne pas réveiller les dormeurs de la "communauté internationale" et autres rédacteurs de rapports sur les droits humains universels, ces "bêtes sauvages" qui ont le mauvais goût de n'avoir pas apprécié la beauté du feu d'artifice des bombes au phosphore blanc illuminant le ciel de Gaza.

6 - Les fondements religieux du comportement de l'État d'Israël établi en Palestine

La légitimation psychologique et anthropologique dont se réclame Israël afin de s'auto-innocenter de ses exactions et de justifier aux yeux du monde entier son installation à la force du poignet et à la pointe des missiles en incitant par tous les moyens des immigrants juifs de venir peupler la Palestine, est religieuse.

Son dieu particulier, Jahvé, aurait donné cette terre à leur tribu et cet acte de donation oral serait tombé dans l'oreille d'un chef nommé Moïse. Un contrat aurait d'abord été consigné sur un morceau de granit, qui s'est révélé moins durable que la pierre de basalte noir du code d'Hammurabi. Mais par un nouveau miracle du dieu, l'acte d'acquisition a pu être reconstitué après moult siècles par une sorte de scribe-notaire aussi informé de la tractation que s'il avait assisté à l'évènement. Tout le monde peut en prendre connaissance, puisque "l'acte de donation" est reproduit dans son intégralité, et scénarisée dans les textes sacrés de cette tribu.

C'est sur le fondement de ce scénario mirobolant que les représentants officiels de l'actuel État d'Israël clament sur tous les tons que "La terre a été donnée par Dieu aux juifs", et que, par conséquent, il ne peut y avoir de compromis avec les Palestiniens, qui sont priés de déguerpir.

Même si la plupart des dirigeants de cet État ne sont pas des religieux pratiquants, tous sans exception se réclament des deux axiomes religieux qui structurent le "retour du peuple élu" sur sa "terre promise". C'est sur cette fiction théologique digne d'Alice au pays des merveilles que repose la certitude des sionistes d'aujourd'hui que la terre de Palestine leur a été donnée par leur dieu particulier. C'est au nom de ce roman fantastique que les émigrants venus de tous les continents chassent les habitants autochtones de leur patrie et cherchent à faire coïncider le pays de leurs rêves religieux avec le pays réel.

À partir de 1945, s'y est ajoutée une instrumentalisation officielle des souffrances subies en Europe durant la IIe guerre mondiale : "Pendant deux générations, notre politique étrangère a fait de l'Holocauste son principal instrument. La mauvaise conscience du monde déterminait son attitude à l'égard d'Israël. (...) Toute critique des actions de notre gouvernement était automatiquement qualifiée d'antisémitisme et réduite au silence", écrit un connaisseur juif de la politique de cet État. (Uri Avnery, L'Eclair - (A Flash of Lightning))

Les conséquences politiques immédiates de la réfutation historico-archéologique de la folle prétention des nouveaux immigrants seraient évidemment considérables. Pour utiliser une métaphore biblique. Samson ébranlant les colonnes du temple imaginaire ferait voler le rêve sioniste en éclat et réduirait l'édifice théologico-médiatique tout entier à l'état de ruine.

C'est pourquoi les Israéliens de l'intérieur et les juifs de la diaspora refusent les analyses d'exégèse biblique et les découvertes archéologiques scientifiques avec plus de virulence et de constance que l'Église des XVe et XVIe siècle les découvertes de Copernic et de Galilée.

7- Religion et morale

L'illusion du "peuple élu" n'est pas propre au judaïsme ; on la trouve même dans les croyances de tribus archaïques de Nouvelle-Zélande. On en comprend aisément les motivations psychologiques. En effet, la puissance de conviction qu'exerce une idée ou une croyance ne réside nullement dans le fait qu'elle relaterait des évènements qui seraient réellement arrivés. Elle est crue vraie et s'impose grâce à la force de séduction qu'elle exerce sur les esprits et aux avantages que le groupe en escompte. Comment ne pas accepter avec enthousiasme de faire partie d'une tribu si exceptionnelle qu'un dieu aurait fait de vous ses chouchous et vous aurait fait un cadeau foncier ici et maintenant ? Un cadeau immédiat, parfaitement palpable et autrement alléchant qu'une félicité potentielle dans un au-delà virtuel conditionné par la disparition de votre propre carcasse. Et peu importent les incohérences du récit s'il fait de vous un heureux propriétaire terrien.

Le mythe est auto-actif. Il EST celui qui EST pour reprendre la déclaration attribuée à Jahvé - "Je suis celui qui est" (Exode 3,14). Véritable axiome, sa réalité est tout entière contenue dans son affirmation. Le récit censé le démontrer n'a nul besoin de vraisemblance ou de cohérence. Il n'est là que pour théâtraliser l'axiome fondateur et en explorer toutes les facettes. Car le mythe est un théâtre. C'est ce théâtre psychique qui fait sens dans les esprits et entraîne la conviction par l'intermédiaire de son scénario.

Ainsi, au sujet d'un événement aussi capital pour le christianisme que l'est la croyance à la vie éternelle, et donc à la résurrection des corps, l'apôtre Paul dans sa Lettre aux Corinthiens (15,14-15) affirme bien que la croyance précède le fait et en fournit le code d'interprétation : "S'il n'y a point de résurrection des morts, Christ non plus n'est pas ressuscité. Et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine". Le postulat de la résurrection de tous les morts est donc premier et conditionne les déductions théologiques en chaîne, interprétées à la lumière du mythe : l'affirmation de la résurrection du Christ à partir de la constatation que le cadavre n'est plus dans son tombeau ; puis arrivent les prédicateurs chargés de diffuser la "bonne nouvelle" et enfin se répand la foi des fidèles.

Le mythe n'a pas non plus besoin de logique. Le récit emporte dans son flot les contradictions, les incohérences, les innombrables absurdités et les cruautés grossières qui pullulent dans le récit biblique. Ce n'est pas le lieu de les énumérer toutes ici, je n'en retiens que deux. Au sujet d'un point fondamental - la "rencontre" de "Moïse" avec Jahvé au cours de laquelle le dieu est censé avoir dicté la loi - on peut trouver à quelques lignes d'intervalle deux affirmations qui se contredisent. Il n'est pas équivalent de "dialoguer" face à face, donc en égaux, ou d'apercevoir furtivement une forme de dos, ou encore de se sentir à l'ombre d'une gigantesque "main divine".

"Jahvé parlait à Moïse face à face, comme un homme parle à son ami". (Exode, 32,10)

"Tu ne peux voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre ! Voici un endroit près de moi ; tu te tiendras debout sur le rocher. Et quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et je te couvrirai de ma main jusqu'à ce que je sois passé. Puis je retirerai ma main et tu me verras de dos ; mais ma face, on ne peut la voir". (Exode, 33, 20-23)

Pour s'imposer, le mythe doit s'incarner. Encore fallait-il concevoir un chef et un scénario susceptibles de soutenir tout un arsenal de rites, d'obligations, d'interdits, de cérémonies, de dogmes qui forment l'essence des religions primitives.

Toutes les grandes évolutions religieuses se sont faites sous la houlette d'une personnalité éminente, dont les origines seraient surnaturelles et dont la vie serait parsemée de miracles. Mais un héros central ne donne toute sa mesure que porté par une fiction suffisamment convaincante et envoûtante, destinée à rassembler tout le groupe sous sa bannière. D'où l'invention d'un passé glorieux auquel se référer, des gonflements d'évènements minuscules, moult manifestations de la volonté de votre Dieu domestique en votre faveur, d'exhortations à l'obéissance, de condamnations méprisantes des autres dieux, d'exécrations des autres peuples : rien de tel pour souder les énergies de la communauté et stimuler les enthousiasmes. Un premier effort de structurer la théologie israélite autour de ce qui est communément appelé la "loi mosaïque" a été entrepris du temps du roi Josias au - VIIe siècle. J'y reviendrai.

C'est d'ailleurs entre le -VIIe siècle et le -Vème siècle avant notre ère que sont nés sur la terre entière tous les grands mouvements spirituels ou religieux qui, aujourd'hui encore, nourrissent la foi et l'espérance de leurs disciples, chacun d'eux étant le miroir et réflecteur de la société dont il était issu.

L'Inde eut le prince Gautama vénéré comme Bouddha - l'Éveillé ; la Chine connut avec Confucius son éducateur moral et avec Lao Tseu une voie, un chemin, un Tao vers la sagesse ; Zoroastre, que Nietzsche appellera Zarathoustra, fut le précurseur perse d'un monothéisme moral qui influença le christianisme, Socrate et son disciple Platon furent les éducateurs à la fois moraux et intellectuels de la Grèce.

C'est dans cet environnement religieux mondial que naquit la religion dite "mosaïque" et que fut rédigée la première version du récit doublement fictif d'une épopée symbolique qui, dans le texte appelé Deutéronome - la deuxième loi - raconte des évènements censés s'être déroulés environ un millénaire et demi avant d'être couchés par écrit avec la précision journalistique exemplaire d'un témoin visuel en dépit du fabuleux décalage dans le temps. La Première loi était censée, elle, avoir été dictée directement à Moïse lui-même par le Dieu personnel de cette tribu sur un fragment de montagne au cours des nombreuses rencontres de dos ou face à face. Des vestiges de cette Première loi auraient été miraculeusement retrouvés dans les souterrains par les lévites lorsque le roi Josias a procédé à l'embellissement du Temple de Jérusalem commencé par son grand père Ezéchias.

Si un rouleau de parchemin ou de cuir avait bien été découvert du temps de Josias, comme certains historiens le sous-entendent, il ne pouvait s'agir que de l'énumération d'un corpus législatif très bref, conçu et rédigé à l'époque d'Ezéchias et non d'un Moïse virtuel, bien qu'il soit aujourd'hui appelé "loi de Moïse".

Comme toutes les législations antiques - la loi des douze tables publiée à Rome sur douze tables d'airain entre -450 et -451 et qui a régi la vie des Romains jusqu'au premier siècle ou la loi de Moïse qui aurait été conçue du temps d'Ezéchias, le premier roi législateur et réformateur religieux du Royaume de Juda - ces codes législatifs se sont largement inspirés du Code d'Hammourabi rédigé deux mille ans avant notre ère. De nombreux articles de la loi de Moïse et de la loi de Babylone concordent, d'autres ont été adaptés aux conditions sociales de la société judéenne.

Une religion ne détermine nullement le niveau moral d'une société, c'est au contraire le niveau moral du groupe qui prédétermine et dicte les formes que prend sa religion.

 Aline de Diéguez

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