17/05/2026 mondialisation.ca  13min #314175

Encore plus de guerres et de rumeurs de guerres

Par  Philip Giraldi

Le président Donald Trump est de retour de son voyage d'affaires en Chine, marqué par de nombreuses ambiguïtés sur des questions comme Taïwan, sans avoir porté préjudice ni apporté grand bénéfice aux intérêts américains. Le voyage s'est terminé par la décision des participants américains de  jeter tous les cadeaux reçus des Chinois dans une grande poubelle sur le tarmac avant de monter à bord de leur avion. Et en l'absence du président, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a annoncé, à la surprise générale, qu' il annule le projet de déployer 4 000 soldats américains supplémentaires basés au Texas en Pologne pour une rotation de neuf mois prévue de longue date, comprenant une formation avec les alliés de l'OTAN. Cette mission était également initialement destinée à constituer une ressource potentielle au cas où la situation entre la Russie et l'Ukraine se propagerait aux pays voisins de l'OTAN. Les troupes étaient déjà en train de prendre position et de déployer leur équipement dans leurs nouvelles bases polonaises lorsque l'ordre d'annulation surprise a été donné, peut-être en réaction aux menaces de Trump à l'encontre de l'OTAN pour son manque de soutien à la guerre des États-Unis contre l'Iran. Compte tenu de la situation actuelle en Europe de l'Est, la Russie a averti que l'implication croissante de l'OTAN dans le conflit, par le biais de l'envoi d'armes, de renseignements et même de troupes au sol, a déjà franchi plusieurs lignes rouges susceptibles d'être considérées comme des actes de guerre.

On pourrait voir d'un œil positif la décision de ne pas envoyer de soldats américains dans une région déjà en proie au bellicisme, mais cette interprétation est peut-être prématurée. Il faut reconnaître que l'administration Trump est presque toujours encline à opter pour la solution la plus agressive, que ce soit ce que ses adversaires considèrent comme des "négociations" de politique étrangère ou en termes de soutien à des alliés encore plus enclins à la violence, comme Israël. En effet, deux autres dossiers de politique étrangère actuellement à la une des journaux concernent la volonté renouvelée d'envoyer davantage de soldats au Groenland, vraisemblablement à titre de nouvelle étape vers l'annexion, et l'apparente  intention d'envahir Cuba d'ici peu et de renverser son gouvernement socialiste.

Cuba est actuellement soumise au blocus américain et souffre d'une pénurie totale de carburant, entraînant des troubles cyniquement exploités, tout comme la Maison Blanche a manipulé la situation en Iran où les émeutes populaires dues aux pénuries dues aux sanctions occidentales ont été présentées comme les signes annonciateurs d'une chute imminente du gouvernement. Et l'administration Trump s'apprête à sortir un autre lapin de son chapeau au sujet de Cuba,  en se préparant à inculper l'ancien président cubain Raúl Castro pour des faits liés à des crash d'avions il y a 30 ans, une manœuvre semblable à la mise en accusation de l'ancien dirigeant vénézuélien Nicolás Maduro avant son récent kidnapping par les commandos de la Delta Force américaine.

Les négociations avec Cuba ont en fait été lancées après que Trump a suggéré une "prise de contrôle à l'amiable" de ce qu'il a qualifié de "nation en faillite", tandis que le secrétaire d'État Marco Rubio, lui-même réfugié cubain, a déclaré que le pays devra non seulement revoir ses politiques économiques, mais aussi prendre ses distances du régime actuel, qu'il a qualifié à la fois d'"incompétent" - ce qui, il faut bien l'avouer, rappelle plutôt le cabinet Trump - et de communiste.

Et comme si cela ne suffisait pas, on parle même à Washington de faire du Venezuela le cinquante et unième État, même si force est de constater que les Vénézuéliens, déjà victimes de la générosité yankee avec l'enlèvement de Maduro, n'ont pas été consultés sur cette éventualité.

Mais le plus grand défi auquel est confronté Trump à son retour concerne la guerre contre l'Iran, ce monstre auquel il était confronté bien avant son départ pour Pékin, amenant de nombreux observateurs à penser qu'il a sans doute cherché une issue au conflit avec l'aide de la Chine, qui, dans ce contexte, s'est contentée de lui conseiller de "mettre fin à la guerre". Que le conflit ait été déclenché par choix, sous l'influence et les mensonges de ses "meilleurs amis" les Israéliens, est à l'origine des derniers développements. Trump rentre dans la confusion engendrée par des négociations sans issue autour d'un cessez-le-feu largement considéré comme une simple pause dans les hostilités.

Trump s'est peut-être rendu en Chine en espérant obtenir du gouvernement chinois une solution lui permettant de sauver la face et de sortir les États-Unis du bourbier iranien, mais si tel était le cas, il s'est amplement fourvoyé et la Chine ne lui a pas proposé d'issue acceptable pour sauver la face. La Chine, pour sa part, comme la Russie, se réjouit sans aucun doute que les États-Unis soient enfin tombés de leur piédestal de superpuissance mondiale par excellence. Le président Xi Jinping, pour ne citer qu'un exemple illustrant clairement à quel point la Chine est consciente de son statut de grande puissance à égalité avec les États-Unis, a clairement fait savoir à Trump que Pékin ne tolérera aucune ingérence américaine à Taïwan que les Chinois considèrent comme partie intégrante de leur pays, ce que Trump n'a pas su contester.

L'actualité concernant l'Iran a été très riche en l'absence de Trump, notamment aux États-Unis où plusieurs articles parus dans les grands médias suggèrent que les néoconservateurs, très influents sur le plan politique qui d'habitude se réjouissent tant de la domination mondiale de Washington que de tout conflit dirigé contre les ennemis d'Israël, qualifient désormais la guerre contre l'Iran de désastre total, de "coup de maître" de l'Iran et d'"humiliation". Ils vont même jusqu'à affirmer que cette guerre ne mène nulle part. Et ce n'est pas tout : les Saoudiens se joignent également au chœur pour dénoncer  le désastre que cette guerre a représenté pour eux-mêmes et pour les autres États du Golfe. Les Arabes sont désormais convaincus que les États-Unis, qui leur avaient garanti la protection de leur "parapluie sécuritaire", se sont avérés totalement inefficaces. De plus, ils estiment avoir été entraînés sans la moindre consultation préalable dans une guerre inutile et inopportune contre l'Iran par les États-Unis et Israël.

Les néoconservateurs américains ont joué un rôle majeur dans le soutien aux politiques de domination militaire des États-Unis depuis les années 1990, lorsqu'ils ont lancé la dimension internationale de leur courant avec le document A Clean Break: A New Strategy For Securing the Realm en 1996, une déclaration politique préparée par un groupe d'étude dirigé par l'éminent néoconservateur juif Richard Perle pour le compte de Benjamin Netanyahu, alors déjà Premier ministre israélien. Le rapport affirmait que la sécurité d'Israël serait mieux assurée par un changement de régime des pays voisins, mis en œuvre avec l'aide et le soutien des États-Unis. Le "changement radical" rejetait les accords d'Oslo qui cherchaient en réalité à établir un modus vivendi entre Israël et les Palestiniens. Ce document a été complété par le Project For The New American Century (PNAC) en 1997, dont l'objectif déclaré était de "promouvoir le leadership mondial américain". L'organisation affirmait que

"le leadership américain profite à la fois aux États-Unis et au monde",qu'elle décrivait comme "une politique reaganienne fondée sur la puissance militaire et la clarté morale".

Clean Break et le PNAC convergeaient idéalement vers la promotion d'une politique de domination politique et militaire des États-Unis. Et comme la plupart des néoconservateurs étaient juifs, l'un de leurs principaux arguments consistait à soutenir que des États-Unis confiants et agressifs seraient mieux à même de soutenir et de protéger Israël alors que celui-ci s'apprêtait à établir sa domination sur le Moyen-Orient.

L'un des fondateurs du néoconservatisme (et du PNAC) était Robert Kagan, qui vient de publier un long  article le 10 mai dans le Atlantic Magazine, intitulé "Échec et mat en Iran : Washington ne peut ni inverser ni contrôler les conséquences de la défaite dans cette guerre". Il écrit :

"On a du mal à citer un seul exemple où les États-Unis aient subi une telle débâcle dans un conflit, un revers si décisif que la perte stratégique n'a pu être ni compensée ni ignorée. Les pertes catastrophiques subies à Pearl Harbor, aux Philippines et dans l'ensemble du Pacifique occidental au cours des premiers mois de la Seconde Guerre mondiale ont finalement été inversées. Les défaites au Vietnam et en Afghanistan ont été coûteuses, mais n'ont pas causé de préjudice durable à la position globale des États-Unis dans le monde, car elles se sont produites loin des principaux théâtres des rivalités mondiales. L'échec initial en Irak a été tempéré par un changement de stratégie qui a finalement conduit à une relative stabilité en Irak, sans menace pour ses voisins, et a permis aux États-Unis de conserver leur hégémonie dans la région... La défaite dans le conflit actuel avec l'Iran sera d'une nature tout autre. Elle ne pourra être ni corrigée ni ignorée. Il n'y aura pas de retour au statu quo ante, pas de triomphe américain ultime susceptible d'effacer ou de surmonter le préjudice causé... Loin de démontrer la puissance américaine comme l'ont affirmé à maintes reprises les soutiens de la guerre, le conflit a dévoilé une Amérique peu fiable et incapable de mener à bien ce qu'elle s'est engagée à réaliser. Cette situation va déclencher une réaction en chaîne dans le monde entier, alors que alliés et ennemis prennent conscience de l'échec américain".

Un autre parrain néoconservateur, Max Boot, a planté le décor en précédant Kagan dans un  article d'opinion publié le 8 avril dans le Washington Post et intitulé "Le cessez-le-feu avec l'Iran n'était qu'un TACO Tuesday, et tant mieux : Trump peut prétendre que ses terrifiantes menaces auront fonctionné, mais il concède bien plus que Téhéran". [Ndt : TACO, pour " Trump Always Chickens Out", littéralement "Trump se dégonfle toujours", en référence au "Taco Tuesday", une stratégie marketing américaine visant à dynamiser les ventes de tacos et de plats tex-mex, généralement servis dans une tortilla, le mardi]. Kagan et Boot sont tous deux bien connus et respectés au sein du mouvement néoconservateur. Kagan est l'époux de la détestable Victoria Nuland qui, à titre de diplomate américaine, a grandement contribué à déclencher la crise politique en Europe de l'Est et au conflit actuel entre la Russie et l'Ukraine. Kagan et Boot ne comptent pas parmi les admirateurs de Donald Trump, mais sont de fidèles sympathisants d'Israël et de tous ses agissements, un élément à ne pas négliger concernant leurs écrits et discours sur l'Iran, qu'ils ne verraient que trop volontiers détruit.

Les Kagan, en particulier, adorent fomenter des conflits alors que d'autres options sont envisageables. Le frère de Robert, Frederick, est chercheur résident à l'American Enterprise Institute, un think tank néoconservateur. Sa femme, Kimberly, est fondatrice et directrice de l'Institute for the Study of War, dont le titre est on ne peut plus évocateur. Et, cela ne fait aucun doute, le cœur des Kagan n'appartient qu'à Israël...

On peut raisonnablement se demander ce que Kagan cherche à obtenir en dénigrant la guerre de Trump. À mon avis, il dépeint bien sûr délibérément et de manière exagérément dramatique les conséquences d'un potentiel"scénario catastrophe" si Trump cédait à la panique, ignorait les exigences d'Israël et décidait de mettre fin à la guerre. En adoptant une position antagoniste, il joue plutôt la carte de la personnalité de Trump en mettant l'accent sur la vulnérabilité évidente du président à considérer rationnellement les options politiques. En l'occurrence, Kagan comme Boot cherchent à humilier Trump en soulignant à quel point le statu quo est une défaite désastreuse, car le véritable objectif consiste à tirer parti des capacités mentales limitées et du code moral inexistant d'un fou furieux pour l'amener à changer son discours sur son échec personnel en poursuivant la "pire ligne de conduite" aux yeux de nombreux observateurs, à savoir une guerre totale contre l'Iran à l'aide de toutes les armes disponibles, y compris le nucléaire, pour l'anéantir définitivement !

D'autres néoconservateurs reconnaissent également que la guerre contre l'Iran tourne au désastre, mais sont moins ambivalents quant aux options envisageables, à savoir se concentrer publiquement et clairement sur la nécessité de redoubler d'efforts pour remporter la victoire. Danielle Pletka, de l'American Enterprise Institute  ne préconise le succès qu'en cas de changement de personnel au sein et autour de la Maison Blanche, associé à un durcissement des intentions de victoire de Trump. La Foundation for the Defense of Democracies (FDD), un groupe néoconservateur focalisé sur l'Iran, réclame également davantage de guerre, quel qu'en soit le prix pour détruire les Perses.

Dans l'ensemble, certains néoconservateurs comme Kagan et Boot appellent à ne pas poursuivre une guerre mal gérée et inutile, car ils estiment qu'un Trump humilié et motivé par son ego cherchera à réparer et à inverser le cours de sa réputation ternie et que c'est précisément ainsi qu'il agira. Et c'est exactement ce qu'ils attendent de lui ! N'oubliez pas que Trump subit de fortes pressions de la part du lobby israélien et de ses donateurs milliardaires comme Miriam Adelson pour poursuivre la guerre. Sans compter les appels téléphoniques quasi quotidiens du Premier ministre Benjamin Netanyahu qui poursuit le même objectif, à savoir maintenir les États-Unis sur le front pour éliminer l'Iran. On peut donc supposer que si Trump veut réellement sortir du bourbier iranien, les raisons qui l'en empêchent ne manquent pas. Ce qui, malheureusement, ouvre la voie aux pires prévisions. Comment ne pas envisager que des fanatiques comme Trump et Netanyahu considèrent que s'ils s'en sortent avec une guerre sans fin qui ruine l'économie mondiale, ils peuvent pousser le bouchon un peu plus loin et finir le boulot une bonne fois pour toutes à coups de bombes nucléaires !

Philip Giraldi

Article original en anglais :  More Wars and Rumors of Wars, The Unz Review, le 16 mai 2026.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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Philip M. Giraldi, Ph.D., est directeur exécutif du Council for the National Interest, une fondation éducative qui milite en faveur d'une politique étrangère américaine au Moyen-Orient davantage axée sur l'intérêt national.. Son site web est  councilforthenationalinterest.org, et son adresse électronique est  email protected

Il est associé du CRM (Centre de recherche sur la Mondialisation)

La source originale de cet article est  The Unz Review

Copyright ©  Philip Giraldi,  The Unz Review, 2026

Par  Philip Giraldi

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