
Leila Seurat
Venise et sa Biennale sont le terrain d'une vraie lutte avec un véritable enjeu politique, et la mobilisation de multiple avec force. Le but : expulser la représentation israélienne, qualifiée de "génocidaire", d'un très haut et très ancien lieu de la culture universelle.
À l'inauguration de la Biennale de Venise 2026, la contestation de la présence israélienne a transformé l'événement en scène politique mondiale. Entre grèves de pavillons, mobilisations d'artistes et tensions institutionnelles, la manifestation révèle les contradictions du soft power culturel et l'incapacité des instances internationales à traiter la question du génocide.
L'ouverture de la 61e Biennale de Venise, le 9 mai, a été marquée par une situation inédite : en réponse à la présence d'un pavillon israélien, contestée depuis plusieurs mois, la plupart des exposants se sont mis en grève et n'ont pas ouvert leurs portes au public[1]. Des tracts ont été distribués, des bannières brandies et des drapeaux palestiniens déployés un peu partout dans la Biennale, y compris sur certaines œuvres. L'inauguration a également été marquée par la mobilisation de milliers de manifestants défilant le long du canal des Giardini jusqu'à l'Arsenal. Les images de la répression policière ont immédiatement circulé sur les réseaux sociaux, alors que les regards du monde étaient tournés vers Venise.
Cette situation de blocage était prévisible. Loin d'être spontanée, la manifestation du 8 mai avait en effet été programmée le 24 avril dans un communiqué appelant également à la grève. Depuis plusieurs mois, l'Art Not Genocide Alliance, (ANGA), un collectif international d'artistes et d'acteurs du secteur culturel[2] crée lors de l'édition 2024, qui s'était déjà déroulée sur fond de génocide, se mobilise activement. Dès le 20 janvier un appel enjoignait tous les pavillons à signer une pétition visant à exclure Israël. Le 19 mars, le collectif s'adresse à la direction, annonçant que 182 signataires ont déjà exprimé leur refus de la présence israélienne. Plusieurs artistes commencent alors à signer en leur nom propre. Le 22 avril, c'est le jury, composé exclusivement de femmes (Elvira Dyangani Ose, Zoe Butt, Marta Kuzma, Giovanna Zapperi et Solange Farkas) qui prend à son tour position contre la direction en déclarant que les pavillons de pays dont les dirigeants font l'objet de mandats d'arrêt de la part de Cour pénale internationale pour crimes de guerre ne seront pas pris en compte dans la compétition, ajoutant de facto la Russie à cette liste. Le 28 avril, le jury démissionne, ce qui conduit la direction à prendre une décision sans précédent dans l'histoire de la Biennale : désormais, le public désignera lui-même les lauréats. Des "Visitors Lions" seront attribués à l'issue d'un vote des détenteurs de billets, de mai à novembre, des prix qui pourraient donc être remportés par n'importe quel pays participant.
Cette situation inédite que vient de connaître la plus ancienne et prestigieuse manifestation d'art au monde, invite à réfléchir à sa signification politique. Venise, qui abritera jusqu'en novembre quatre-vingt-dix-neuf pavillons, accueille en réalité autant de pays, chacun utilisant l'évènement comme un instrument de soft power. Pourquoi et comment Israël s'obstine-t-elle, malgré la contestation massive, à maintenir sa présence au cœur de la plus prestige exposition d'art internationale ? Comment les différentes manifestations culturelles en viennent-elles à devoir réguler la présence d'Israël et de ses crimes en leur sein ? Car la Biennale apparaît en effet comme le miroir de ce qui se joue depuis 2023 : le discrédit d'un système dont les valeurs ont été mises en porte-à-faux par son soutien à Israël.
S'imposer parmi les nations
Lors de l'édition précédente, en 2024, Israël avait préféré annuler sa participation. En pleine guerre contre Gaza, le pavillon était déjà la cible de multiples organisations et associations d'artistes appelant à son boycott. Il avait ainsi choisi de rester fermé, prétextant officiellement que tant qu'il n'y aurait pas de libération des otages ni de cessez-le-feu, il ne pouvait raisonnablement participer à l'événement[3].
Alors que le plan Trump a prétendument mis fin à la guerre en octobre 2025, Israël entend cette fois s'imposer, en dépit des contestations réclamant son retrait. Le 12 janvier, Belu-Simion Fainaru est présenté comme l'artiste qui représentera officiellement le pavillon israélien. L'enjeu de sa participation est multiple. Loin de se limiter à une question esthétique, c'est avant tout la question de la normalisation d'Israël qui est en jeu : il s'agit d'éviter de suivre l'exemple de l'Afrique du Sud, qui n'avait pas été admise à Venise jusqu'à l'abolition de l'apartheid en 1993. Implicitement, accepter son exclusion reviendrait à légitimiser cette analogie. On saisit ainsi l'importance qu'impliquerait une éventuelle exclusion de la Biennale, qui, d'une certaine manière ferait jurisprudence dans le champ des institutions culturelles internationales.
Alors que les pétitions se sont multipliées pour demander le retrait d'Israël, celui-ci annonce le 6 février qu'en raison de travaux affectant son pavillon, situé dans les Giardini, l'exposition sera relocalisée dans un nouvel espace à l'Arsenal. Ce statut particulier octroyé par la direction de la Biennale, renforce la contestation de la part des artistes, curateurs et du personnel, qui rebaptisent alors le pavillon le "pavillon génocide"[4]. Il s'agissait sans doute, en partie, de protéger l'exposition de l'artiste Belu-Simion Fainaru qui, isolé dans un pavillon extérieur, aurait risqué d'être quotidiennement la cible des manifestants. Mais, en procédant à une telle réorganisation de l'évènement pour maintenir la présence israélienne, la Biennale accepte que le sort du pavillon israélien se confonde avec le sien propre. Si la question du "vandalisme" a probablement pesé dans ce choix, celui-ci relève aussi - et surtout - d'un gain symbolique : s'intégrer au cœur de l'exposition internationale comme manière d'exhiber son impunité et d'acter une forme de la normalisation du génocide.
Ce statut particulier octroyé à Israël n'est pas sans rappeler celui dont le pays bénéficie déjà dans de nombreuses organisations internationales, qu'il s'agisse du Conseil de sécurité ou des juridictions internationales, souvent perçues comme incapables de rendre justice lorsqu'il s'agit d'Israël. Les institutions culturelles ne font pas exception, comme on l'a montré, par exemple, sa participation maintenue à des compétitions internationales telles que le championnat d'Europe de football ou la prochaine Coupe du monde.
Du procès qui n'a pas eu lieu
À l'instar du juge français à la CPI, Nicolas Guillou, qui, après un long chantage a été placé sous sanctions des États-Unis pour avoir autorisé l'émission de mandats d'arrêt contre Benjamin Netanyahou et de Yoav Gallant, le jury et le staff de la biennale ont été soumis à de fortes pressions[5]. D'après certains sources, Belu-Simion Fainaru aurait proféré des menaces juridiques à l'encontre de la Biennale, invoquant des accusations d'antisémitisme et de discrimination fondée sur la nationalité, peu de temps après que le jury a déclaré qu'il ne prendrait pas en considération les pays accusés de violations des droits humains[6]. Ces menaces seraient à l'origine de la décision du jury de démission le 28 avril.
La mise ne parallèle de la CPI et de la Biennale n'est pas fortuite. Loin de servir uniquement à identifier des dynamiques similaires de pression, elle invite à réfléchir aux circulations entre ces champs et à la manière dont la question non résolue du génocide a migré dans la sphère culturelle, devenue un espace où se cristallisent les défaillances des instances internationales. Sans entrer ici dans les débats sur l'efficacité de ces actions ou leur caractère opportuniste, Venise a rappelé, par la forte mobilisation des acteurs engagés, l'existence d'un procès pour génocide qui n'a pas eu lieu.
À Chaque manifestation culturelle internationale, l'image des massacres de masse de Palestiniens réapparaît. Les sociétés civiles se saisissent alors de ces "moments" pour réclamer l'application du droit international et instituer leur propre tribunal symbolique, comme on a pu le voir récemment avec le cas du réalisateur Wim Wenders, président du jury de la Berlinale, pris pour cible après avoir déclaré que "le cinéma devait rester en dehors de la politique"[7]. Pour celles et ceux qui prennent position contre Israël, l'objectif ne se limite pas à exclure cet État des manifestations culturelles : il s'agit aussi d'en ternir l'image et de le placer au ban des Nations.
Pour Israël, la principale stratégie de contournement consiste à se comparer à la Russie. Cette mise en parallèle permet non seulement d'atténuer la singularité de sa situation en donnant l'impression que plusieurs États se trouvent sur le banc des accusés, mais aussi d'éluder la question de sa responsabilité. En mettant en symétrie ces deux cas, le génocide tend à disparaître comme enjeu spécifique. Un article paru dans Le Monde sur ce sujet est à cet égard révélateur. Intitulé : "Biennale de Venise : le jury démissionne, après la polémique sur la participation de la Russie", il relègue Israël au sous-titre : "Cette démission intervient une semaine après que le jury a annoncé qu'il exclurait la Russie et Israël des prix, en raison de l'émission par la CPI de mandats d'arrêt pour crimes de guerre à l'encontre de leurs dirigeants"[8], alors même que le pays est au cœur de la controverse. Certes, le jury demandait l'exclusion conjointe d'Israël et de la Russie de l'édition 2026, mais cette position visait aussi à dénoncer l'asymétrie de traitement entre les deux pays et mettre l'Europe face à sa politique de "deux-poids-deux mesures", régulièrement adopté lorsqu'il s'agit d'Israël. Le cas de Venise l'a encore montré, puisque le 23 avril, l'Union européenne annonçait réduire son financement à la Biennale en raison de la réintroduction de la Russie[9], sans qu'aucune mesure comparable ne soit envisagée pour Israël.
Une autre stratégie de contournement consiste à affirmer la nécessité de maintenir l'art en dehors de la politique. Dans un communiqué, les organisateurs ont en effet affirmé que la Biennale devait rester "un lieu de trêve au nom de l'art, de la culture et de la liberté artistique". Pourtant, la Biennale - qui a cette particularité d'incarner une forme de rendez-vous des nations à l'échelle de Venise - est l'un des évènements culturels les plus politiques qui soient, précisément parce qu'elle donne à voir la manière dont chaque État se met en scène.
Venise, limite des mises en scènes nationales
La Biennale, espace culturel singulier, reste entièrement sous contrôle étatique. L'attention portée à chaque pavillon permet en effet de mettre en exergue les tensions entre les choix des équipes curatoriales et ceux des autorités ministérielles d'un pays, qui restent in fine les ultimes décisionnaires. La question s'est posée pour le pavillon sud-africain lorsque, dès le 10 janvier 2026, la ministre de la Culture d'Afrique du Sud est revenue sur le choix de l'artiste G. Goliath pour représenter le pays, huit jours seulement avant la date limite à laquelle les pays doivent finaliser la composition de leurs pavillons. En réponse, le comité de sélection du pavillon sud-africain a réagi dans un communiqué : "Nous rejetons donc sans réserve toute tentative visant à contraindre des artistes ou des commissaires à modifier leurs propos artistiques pour servir des discours politiques"[10]. L'artiste, qui se dit porteuse d'un projet "féministe noir décolonial", avait prévu de travailler sur les meurtres de femmes et de personnes queer en Afrique du Sud, ainsi que les crimes commis contre des femmes en Namibie par les forces allemandes lors du génocide du début du XXe siècle. Le projet comprenait également une section consacrée aux textes d'Hiba Abu Nada, poétesse gazaouie tuée avec son fils lors d'une frappe en octobre 2023. Gayton McKenzie, le ministre sud-africain de la Culture, a justifié cette décision en affirmant que l'œuvre était "de nature hautement clivante et se rapportait à un conflit international en cours qui polarise largement l'opinion". De même, le cas du pavillon français illustre ces contradictions : d'un côté la volonté de confier le pavillon à une artiste d'origine marocaine, Yto Barrada, de l'autre, la tentation de verrouiller toute critique qu'elle pourrait exprimer à l'endroit d'Israël. Plusieurs appels ont en effet visé son pavillon en raison de sa signature du communiqué d'ANGA appelant à l'exclusion d'Israël[11]. S'expriment ici clairement les limites des tentatives étatiques consistant à mobiliser la culture comme instrument de soft power, afin de se présenter sous une façade universaliste, multiculturelle et féministe.
Alors que les pavillons états-uniens et israélien sont restés quasiment vides depuis l'ouverture de la Biennale, l'attention portée aux autres pays permet de mesurer l'état de polarisation autour de la question du génocide, ainsi que la manière dont les États tentent de naviguer entre soutien au mouvement de grève et crainte des conséquences politiques d'un tel positionnement[12]. Si de nombreux pavillons ont annoncé une fermeture symbolique de 24 heures, certains, comme l'Autriche, la Belgique et la France, ont fermé complètement ; d'autres, comme la Grande-Bretagne et l'Égypte, ont fermé puis réouvert ; d'autres encore, comme la Russie, le Maroc, l'Allemagne ou l'Italie, n'ont pas suivi l'appel - le ministre italien de la Culture ayant même exprimé son soutien à l'artiste israélien[13]. L'Espagne, quant à elle, a été le théâtre de fortes tensions internes, fermant ses portes à trois reprises au cours de la journée, après des réouvertures forcées. La Suisse, fidèle à sa prétendue neutralité, a choisi de fermer annonçant manquer de personnel annoncé tandis qu'à l'extérieur du pavillon une affiche stipulait "Nous sommes solidaires de la Palestine car nous savons désormais que la destruction de la Palestine, c'est la destruction du monde"[14].
Ainsi, l'exposition de l'impunité israélienne à Venise a été a été en grande partie éclipsée par la présence politique et symbolique de la Palestine. Hier, ce sont près de soixante-dix artistes qui annoncent se retirer du concours en solidarité avec la démission du jury[15]. La Biennale s'en trouve profondément discréditée par le statut particulier qu'elle a choisi d'accorder à Israël. Ce ne sont plus seulement les principes du droit et de la justice qui sont mis en cause, mais les mécanismes mêmes de représentations et de diffusion des valeurs sous médiation occidentale. En utilisant les institutions culturelles pour s'imposer malgré la contestation massive, Israël fait perdre sa légitimité à l'ensemble de l'infrastructure politico-culturelle de l'Occident déjà contestée par à la montée des anciennes colonies qui se présentent désormais comme les nouvelles gardiennes des droits humains. L'incapacité des Cours internationales de justice à juger Israël a contribué à la migration du procès vers la sphère culturelle. Simultanément, le génocide des Palestiniens s'est lui aussi déplacé dans l'espace médiatique culturel où les crimes israéliens sont récurrents dans les colonnes des arts et des sports.
Parmi les 99 nations présentes à Venise, la plus visible a sans doute été la Palestine, bien que non reconnue par l'Italie et dépourvue de pavillon officiel. En miroir des troubles générés par l'exposition de l'impunité israélienne, une initiative de l'American Palestine Museum a permis de présenter la Palestine dans "Gaza-No words" présentant la Tapisserie du génocide. Ce projet lancé en 2011 visait à retracer l'histoire de la Palestine[16]. La tapisserie a ajouté le chapitre du génocide raconté par des femmes palestiniennes des territoires occupés et de la diaspora. Elles ont via leurs points de croix, tissé les témoignages du génocide toujours en cours à gaza.
Leila Seurat
NOTES
[1] Il n'y a pas eu de mouvement de grève depuis 1968.
[2]The Art Newspaper, "Les personnels travaillant pour la Biennale de Venise appellent à la grève contre la participation d'Israël", 6/5/2026, consulté le 12/5/2026, à l'adresse : artnewspaper.fr
[3] Beaux Arts Magazine, "À la Biennale de Venise, le pavillon israélien restera fermé", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : beauxarts.com
[4] Hyperallergic, "Hundreds Protest Israel's 'Genocide Pavilion' at Venice Biennale", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : hyperallergic.com
[5] Hyperallergic, "Israeli Pavilion Artist Made Legal Threats Before Venice Biennale Jury Resigned", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : hyperallergic.com
[6] Hyperallergic, "Israeli Pavilion Artist Made Legal Threats Before Venice Biennale Jury Resigned", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : hyperallergic.com
[7] France Info, "La directrice de la Berlinale appelle à garder la tête froide face aux injonctions à prendre position", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : franceinfo.fr
[8] Le Monde, "Biennale de Venise : le jury démissionne après la polémique sur la participation de la Russie", 30/4/2026, consulté le 12/5/2026, à l'adresse : lemonde.fr
[9] The Independent, "Article sur la Russie, Milan et la Commission européenne", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : independent.co.uk
[10] ARTnews, "South Africa Cancels Gabrielle Goliath Gaza Venice Biennale Project", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : artnews.com
[11] Le Quotidien de l'Art, "Venise : 20 000 personnes signent une lettre contre la présence d'Israël", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : lequotidiendelart.com
[12] Metropolis M, "Frustrating the Infrastructure : The Venice Biennale 2026 Strike", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : metropolism.com
[13] Les artistes italiens ont quant à eux fait grève, lisant par terre dans un jardin adjacent.
[14] Metropolis M, "Frustrating the Infrastructure : The Venice Biennale 2026 Strike", consulté le 12/5/2026, à l'adresse : metropolism.com
[15] The Art Newspaper, "More Than 70 Venice Biennale Artists Withdraw from Awards", 11/5/2026, consulté le 12/5/2026, à l'adresse : theartnewspaper.com
[16] Al Jazeera, "'Soul of My Soul' : Israeli Shelling Kills Gaza Grandfather Who Moved World", 16/12/2024, consulté le 12/5/2026, à l'adresse : aljazeera.com
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