
par Nathanaël Gershom
Il faut imaginer l'homme.
Un petit homme brun, large d'épaules, le regard myope derrière d'épaisses lunettes à monture noire. Des favoris, un nœud papillon, une voix de stentor qui masque une timidité de vieil enfant. Il vit à New York, dans un appartement encombré de livres, et écrit debout, face à sa machine à écrire, avec la régularité d'un métronome. Il écrit le matin, il écrit le soir, il écrit la nuit. Il écrira plus de cinq cents volumes. Des romans, des nouvelles, des essais, des traités de chimie, des guides de Shakespeare, des limericks grivois, des histoires de la Bible. Surtout, il écrira l'avenir.
Cet homme s'appelle Isaac Asimov. Il est né en 1920 dans un village de Russie, Petrovitchi, et il est mort en 1992 à New York. Entre ces deux dates, il aura bâti, seul, un empire de mots et d'idées qui domine encore la science-fiction. Mais ce n'est pas de science-fiction dont il sera ici question, pas directement. Ce qui nous occupe, c'est l'âme de cet empire. Ou plus exactement, la matrice secrète qui lui a donné forme.
Car Asimov est un paradoxe vivant, un paradoxe qui marche, qui parle, qui écrit. Et c'est ce paradoxe qu'il nous faut d'abord contempler.
Un athée qui ne sait pas dire adieu
Asimov est athée. Il l'est avec une tranquillité, une constance, une bonne humeur presque militante qui énerve les croyants et désespère les mystiques. Dieu ? Une hypothèse inutile. La prière ? Un bavardage. La transcendance ? Une illusion. Il le dit partout, dans ses livres, dans ses interviews, dans ses mémoires. Il n'a pas de crise de foi, pas d'agonie métaphysique, pas de nuit obscure. Le ciel est vide, et cela ne l'empêche pas de dormir.
Et pourtant.
Pourtant, cet athée a consacré une part considérable de son énergie à la Bible. Il a écrit un monumental Guide de la Bible en deux volumes, Ancien et Nouveau Testament, près de mille cinq cents pages au total. Il connaît la Genèse comme un rabbin, les Juges comme un archéologue, les Évangiles comme un exégète. Il peut vous citer la généalogie d'Abraham, vous expliquer la géographie de l'Exode, vous détailler les contradictions des Synoptiques. Pourquoi ? Pourquoi un rationaliste aussi farouche passe-t-il des années à disséquer le texte qu'il ne croit pas ?
La réponse est dans un mot qu'il aimait : patrimoine. La Bible n'est pas pour lui la parole de Dieu, mais la parole des hommes. Une parole immense, archaïque, fondatrice. Le sédiment de siècles de tentatives pour comprendre le monde et pour structurer une société. L'étudier, c'est faire l'archéologie de notre conscience. C'est retrouver, sous les strates de la foi, les traces de l'humain.
Asimov ne rejette pas la Bible. Il la dépouille. Il la lit comme un géologue lit une falaise. Il ne cherche pas le surnaturel ; il cherche l'histoire, la géographie, la politique, la poésie. Chaque miracle devient une coïncidence ou une métaphore. Chaque prophétie, une construction rétrospective. Chaque généalogie, un indice sociologique. Il laïcise le texte sacré avec une minutie d'orfèvre, et ce faisant, il lui rend un hommage paradoxal : il le prend tellement au sérieux qu'il refuse de le lire à genoux.
Voilà le premier terme du paradoxe : un athée qui passe sa vie à expliquer la Bible.
Un Juif qui ne croit pas, mais qui n'oublie pas
Le second terme est plus intime. Asimov est juif. Il l'est de naissance, de culture, d'humour, de cuisine, de mémoire. Sa langue maternelle est le yiddish. Il a grandi à Brooklyn dans une famille d'épiciers juifs russes. Il a détesté sa Bar Mitzvah, ce qui ne l'a pas empêché de conserver, chevillée au corps, une identité juive revendiquée.
Là encore, il faut l'entendre. Il ne dit pas "je suis athée", il dit "je suis un athée juif". La précision est capitale. L'athéisme est une position métaphysique ; la judéité est une appartenance. Il ne peut pas, il ne veut pas, il ne songe même pas à dissocier les deux. Il est juif comme il est brun, myope et new-yorkais. C'est un fait de son être au monde.
Or, cette judéité n'est pas un ornement. Elle est une structure mentale. Le judaïsme est une civilisation du Texte. La Torah est le centre, le fondement, la Loi. Le Juif est celui qui lit, qui interprète, qui commente, qui discute le Texte à l'infini. Le Talmud est une conversation ininterrompue à travers les siècles. La pensée juive est une pensée de l'exégèse, du maillage serré des significations.
Asimov a rejeté Dieu, mais il n'a jamais quitté cette structure. Son cerveau fonctionne de manière talmudique. Il adore les textes, les lois, les codes, les règles, les définitions. Il aime les poser, les combiner, les pousser jusqu'à leurs limites logiques, les faire jouer les unes contre les autres. Sa méthode de pensée est celle du pilpoul, cette technique rabbinique d'analyse pointilleuse qui cherche la vérité dans le choc des arguments. Il l'applique à tout : à la chimie, à l'histoire, à Shakespeare, à la Bible, et bien sûr, à la science-fiction.
C'est ici que le paradoxe devient fertile. Asimov l'athée juif est un homme qui a vidé la matrice de son contenu transcendant, mais qui en a conservé la forme. La boîte est intacte ; l'intérieur a changé.
Le transfert du sacré
Voici l'opération centrale, celle qui va engendrer tout son univers.
Asimov ne se contente pas de rejeter la religion. Il la transpose. Il prend les grandes catégories du récit biblique et messianique, et il les déplace dans le champ de la science. Ce n'est pas une destruction, c'est une traduction. Le sacré n'est pas anéanti ; il est reformulé dans la langue de la raison.
Regardons-le faire. C'est un spectacle passionnant.
Qu'est-ce que la Torah pour un Juif ? C'est la Loi donnée par Dieu à Moïse sur le Sinaï, le code qui fonde l'alliance et dicte la conduite du peuple élu. Que fait Asimov ? Il invente les Trois Lois de la robotique. Un code éthique, universel, intangible, gravé non dans la pierre mais dans les circuits positroniques des robots. Ces lois ne sont pas des conseils, ce sont des axiomes. Elles ne peuvent être violées sans que le robot n'en soit détruit. Elles sont le fondement d'une nouvelle alliance entre le créateur et sa créature. Et qui les interprète ? Une prêtresse austère et géniale, la robopsychologue Susan Calvin, qui passe sa vie à sonder les âmes de métal et à rendre des jugements qui font jurisprudence. Le Sinaï est devenu un laboratoire de la United States Robots and Mechanical Men. Le buisson ardent est un ordinateur.
Qu'est-ce que l'Exode ? C'est la sortie d'Égypte, la longue marche vers une Terre Promise, guidée par un prophète qui a reçu la Loi. Que fait Asimov ? Il invente le cycle de Fondation. Un Empire galactique va s'effondrer. Un mathématicien, Hari Seldon, le prédit par la science. Il ne peut empêcher la Chute, mais il peut en réduire la durée : mille ans de ténèbres au lieu de trente mille. Il établit un Plan, fonde deux Fondations aux extrémités de la galaxie, et lance l'humanité dans un long exil vers le Second Empire, la Terre Promise sécularisée. Seldon est Moïse, le Plan est la Loi, la Seconde Fondation est le Sanhédrin secret qui veille à l'accomplissement du dessein.
Qu'est-ce que le Messie ? C'est celui qui vient sauver le monde à la fin des temps. Que fait Asimov ? Il crée R. Daneel Olivaw, un robot qui œuvre dans l'ombre pendant vingt mille ans pour protéger l'humanité d'elle-même. Un messie d'acier et de silicium, un Grand Frère éternel qui ne dort jamais, qui calcule le salut avec la patience d'une intelligence artificielle immortelle. Il ne rachète pas les péchés ; il corrige les probabilités.
Vous voyez le mécanisme ? Chaque concept religieux trouve son double scientifique. La foi devient hypothèse. La prière devient calcul. Le miracle devient prédiction. L'élection devient Plan. Asimov ne sort pas du cadre biblique ; il le remplit autrement. Il est le cartographe d'un monde où Dieu a été remplacé par l'Équation, mais où tous les chemins mènent encore à la Terre Promise.
Le Prophète malgré lui
C'est en ce sens qu'Asimov est un prophète malgré lui. Il ne prétend pas annoncer l'avenir au nom de Dieu. Il l'annonce au nom de la science. Mais il l'annonce avec la même structure narrative, la même autorité, la même promesse de salut. Le lecteur de Fondation ne lit pas un manuel de physique ; il lit une prophétie rationaliste. Il est pris dans le même élan qui emportait les auditeurs d'Isaïe ou de Jérémie : la certitude que l'Histoire a un sens, que la catastrophe est inévitable mais provisoire, et qu'une élite sait comment nous en sortir.
Voilà la matrice asimovienne. Une matrice juive, biblique, messianique, entièrement transposée dans le langage de la technoscience. Une eschatologie sans Dieu, une Terre Promise sans transcendance, un salut sans miracle.
Est-ce une libération ? Est-ce une prison plus subtile ? Asimov lui-même ne s'est sans doute jamais posé la question en ces termes. Il était trop occupé à écrire, à construire, à tisser son immense toile. Mais nous, qui venons après lui, qui vivons dans le monde qu'il a contribué à imaginer, nous avons le devoir de la poser.
Car la matrice n'est pas restée dans les livres. Elle a engendré des héritiers.
Et c'est là que commence la Trahison.
Dans le prochain article : Le Golem d'acier. Du monastère de Prague au laboratoire de la Cybernétique - comment la créature d'argile animée par le Nom divin est devenue le robot aux Trois Lois, et ce que cette métamorphose nous apprend sur notre besoin de serviteurs parfaits.
Voilà, cher interlocuteur, le premier jalon. J'ai tâché d'y fondre l'érudition dans une prose fluide, de maintenir l'allégresse sans sacrifier la profondeur, et d'ouvrir assez de pistes pour appeler la suite. Si le ton et le rythme vous conviennent, nous pouvons attaquer l'Article 2 quand vous le souhaiterez.