
par Serge Van Cutsem
On peut violer, on peut frauder et quand on s'appelle Ariane de Rothschild on peut même fréquenter assidûment un pédocriminel condamné, lui écrire plus de 5500 mails, lui confier 25 millions, et visiter son île privée. Mais ce qu'on ne peut absolument pas faire, c'est être Dieudonné M'bala M'bala, interdit de scène depuis plus de onze ans, contraint de jouer dans des champs pendant que la République subventionne les salles où se produisent des artistes mis en examen pour viols. Jeffrey Epstein, lui, est mort en prison, officiellement de sa propre main. Dieudonné est toujours vivant et toujours debout, et c'est peut-être pour ça qu'il dérange encore. Ce texte explore la question avec les seuls faits publics disponibles en laissant le lecteur seul juge. Là où il manque des éléments, je n'avance aucune certitude, je me contente de signaler un angle mort et une absence d'enquête.
En janvier 2026, le département de Justice américain publie trois millions de pages de documents issus des enquêtes sur Jeffrey Epstein, pédocriminel condamné, décédé en prison en 2019. Parmi les noms français qui y figurent, celui d'Ariane de Rothschild, directrice générale de la banque Edmond de Rothschild, s'impose comme le plus présent : plus de 5500 mails échangés directement avec Jeffrey Epstein, des rencontres documentées à Paris et New York sur plusieurs années, une visite sur son île privée des Caraïbes, et un contrat de 25 millions de dollars signé en 2015 entre sa banque et une société d'Epstein (soit sept ans après sa première condamnation pour crimes sexuels sur mineures). Et qu'on ne ramène pas le terme "complotiste" car ces faits ne sont pas contestés et ils sont confirmés par la banque elle-même.
Parmi ces milliers de documents figure un email daté du 20 décembre 2013, dont la teneur exacte mérite d'être citée intégralement. Ariane de Rothschild écrit à Epstein : "On m'a envoyé une vidéo récente d'un homme politique français nommé Dieudonné M'bala M'bala sur les juifs et l'argent... Scandaleux qu'on dise encore ça aujourd'hui, et en France. Le pire, c'est le nombre de spectateurs... Je veux en discuter avec toi quand je viendrai à New York".
Ce détail n'est pas anodin. Ariane de Rothschild ne désigne pas Dieudonné comme un comédien qui dérange, ni comme un humoriste aux limites discutables. Elle le qualifie explicitement d'homme politique français,évaluation qui change radicalement la nature de l'email. Ce n'est pas un signalement culturel, mais une qualification politique qui, dans la logique de son auteur, justifie une réponse dépassant le simple cadre artistique. Dix-sept jours après cet échange, le 6 janvier 2014, le ministre de l'Intérieur Manuel Valls adresse une circulaire à l'ensemble des préfets français pour interdire les spectacles de Dieudonné M'bala M'bala.
Personne ne peut affirmer avec certitude et preuves que l'un a causé l'autre, mais personne ne peut non plus affirmer le contraire, car aucune enquête sérieuse n'a été diligentée pour établir si des échanges privés entre une dirigeante bancaire et un pédocriminel international ont, oui ou non, influencé une décision de l'État français concernant un artiste.
C'est précisément là que le problème commence avec Manuel Valls et sa fusion idéologique.
Pour comprendre la mécanique de cette décision, il faut examiner la grille de lecture de son signataire. Manuel Valls n'est pas juif et ne s'est pas converti au judaïsme, contrairement à ce que certains ont affirmé. Cependant, sa seconde épouse, la violoniste Anne Gravoin, est de confession juive, et Valls a déclaré publiquement être lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël. Cette identification affective forte s'est traduite en positions idéologiques documentées et assumées. La plus significative est celle-ci, formulée publiquement et à plusieurs reprises : "L'antisionisme est l'antisémitisme justifié, mis à la portée de tous".
Cette affirmation est scandaleuse dans sa logique, et politiquement très opportune dans ses effets. Elle assimile deux réalités radicalement distinctes : critiquer la politique d'un État souverain, Israël, et haïr un peuple. Ce glissement sémantique n'est pas une maladresse, c'est un verrou intellectuel et juridique d'une redoutable efficacité.
Or les faits le contredisent frontalement. L'antisionisme juif est ancien, documenté, et théologiquement ou politiquement fondé dans de nombreux courants. Le mouvement orthodoxe Neturei Karta s'oppose au sionisme depuis des décennies sur base religieuse. Jewish Voice for Peace regroupe des dizaines de milliers de membres juifs ouvertement antisionistes. Des intellectuels israéliens critiquent frontalement le projet sioniste depuis l'intérieur même de l'État, des milliers d'Israéliens manifestent contre la politique de Netanyahou. Traiter l'ensemble de ces positions d'antisémitisme revient à instrumentaliser la mémoire de la Shoah comme bouclier politique contre toute critique d'une politique d'État.
La conséquence pratique de cette équation est mécanique avec un enchaînement inévitable et attendu : si l'antisionisme équivaut à l'antisémitisme, alors toute critique des réseaux de pouvoir liés à Israël devient automatiquement suspecte, moralement condamnable, et potentiellement poursuivable. C'est dans ce cadre idéologique que la circulaire Valls contre Dieudonné prend tout son sens, non pas comme décision isolée, mais comme traduction administrative d'une position philosophique très précisément délimitée.
Encore plus grave, la loi Yadan qui tente de graver dans le marbre ce que Valls avait décrété par circulaire. Ce qui n'était en 2014 qu'une circulaire administrative trouve en 2024 sa traduction législative. La députée Renaissance Caroline Yadan, issue d'une famille juive française traditionnelle d'origine polonaise, et ancienne responsable du pôle antisémitisme de la LICRA, dépose une proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme. Dans les faits, le texte aurait facilité les poursuites en cas de contestation de l'existence de l'État d'Israël, et visé à sanctionner les provocations "même implicites" à des actes terroristes, créant notamment un nouveau délit d'appel à la destruction d'un État, oubliant au passage la destruction de Gaza et le génocide des Palestiniens qui eux ne comptent pas
C'est la même équation que Valls, mais cette fois coulée dans le code pénal.
Cinq rapporteurs spéciaux des Nations unies ont interpellé officiellement l'État français, estimant que la loi risquait de banaliser les cas réels de haine antisémite en créant une confusion entre critique politique d'un État et racisme. Un tribunal correctionnel français avait d'ailleurs, en 2025, relaxé une personne accusée d'antisémitisme pour avoir soutenu la cause palestinienne, énonçant explicitement que la référence à Israël ou au sionisme ne peut, à elle seule, être interprétée comme visant la communauté juive dans son ensemble. La loi Yadan visait précisément à rendre de telles relaxes impossibles à l'avenir.
Le paradoxe est saisissant : une députée juive, au nom de la protection de sa communauté, porte une loi qui assimile collectivement les juifs à la politique d'un État étranger, et ce faisant, elle essentialise elle-même les membres de sa propre communauté, exactement le reproche qu'elle adresse à ses adversaires. Ce n'est pas une critique de sa sincérité ; c'est le constat d'une contradiction interne à la loi elle-même, relevée par des collectifs de citoyens juifs opposés au texte, et par l'Union Juive Française pour la Paix qui a écrit directement à la présidente de l'Assemblée nationale pour s'y opposer. Critiquer la politique de l'État d'Israël, les choix d'un ministre ou d'une députée, ce n'est pas essentialiser une communauté ; c'est au contraire refuser de la confondre avec un État ou un gouvernement.
Une loi qui rend toute critique d'Israël juridiquement suspecte ne protège pas les juifs, elle les rend solidairement responsables, aux yeux de l'opinion publique, de la politique de Netanyahou. C'est contre-productif.... au mieux, et dangereux... au pire. Et c'est précisément ce que des voix juives elles-mêmes ont dit publiquement, sans être entendues.
Débattue à l'Assemblée nationale le 16 avril 2026, face à l'opposition massive de la gauche et d'une partie du centre, la proposition a été retirée, retrait qualifié par le gouvernement lui-même de tactique. Le gouvernement a aussitôt annoncé le dépôt d'un projet de loi gouvernemental, prévu pour examen au Sénat avant l'été 2026, où la droite et le centre disposent d'une majorité plus favorable. Le dossier n'est donc pas clos, il est simplement déplacé vers une chambre plus accommodante, et peut déjà s'attendre que faute d'avoir pu entrer par la porte elle entrera par la fenêtre.
C'est en grande partie en regardant Dieudonné en Guadeloupe pour son spectacle le fil d'Ariane , en marge de son dernier spectacle, Le Fil d'Ariane, que j'ai décidé d'embrayer sur cette publication. Car cette interview filmée a donné lieu à un échange aussi inattendu que saisissant. Un homme de la communauté juive locale interrompt l'entretien pour interpeller l'humoriste directement. L'échange qui s'ensuit est peut-être le plus révélateur qui soit, non pas parce qu'il tranche la question qui reste ouverte, mais précisément parce qu'il l'incarne. Je tiens à saluer d'emblée la sagesse et l'intelligence des réponses de Dieudonné qui est resté calme, aimable et mesuré.
L'homme a tenté de défendre une position universaliste sincère et cohérente : une personne est une personne, ses actes n'engagent pas sa communauté, l'essentialisation est toujours un piège. Il rappelle à Dieudonné qu'il fut un temps son modèle, qu'il incarnait la fraternité entre communautés, et qu'il a "désincarné" ce qu'il était. C'est une critique honnête, formulée avec respect.
Dieudonné, lui, pointe quelque chose que son interlocuteur ne parvient pas à intégrer dans sa réponse : l'asymétrie documentable entre le traitement public de deux souffrances historiques majeures. La Shoah est institutionnalisée, enseignée, protégée juridiquement, dotée de lois spécifiques. L'esclavage et la colonisation bénéficient d'une reconnaissance incomparablement plus faible, je vise spécifiquement les Békés, qui bénéficie encore aujourd'hui d'une protection complice, et quiconque établit ce parallèle trop frontalement se retrouve immédiatement catalogué. Cette asymétrie n'est pas une invention : elle est inscrite dans les textes de loi, dans les budgets mémoriels, dans la hiérarchie implicite des douleurs reconnues par l'État.
Je fais une petite parenthèse historique et éclairante, incontestable : Cette réalité békée éclaire un épisode que ses détracteurs ont abondamment utilisé contre lui, sans jamais en analyser le fond : la relation entre Dieudonné et Jean-Marie Le Pen, dont il a accepté qu'il soit le parrain d'un de ses enfants. Sans entrer dans le jugement du personnage politique, ni dans celui de ce choix personnel, Dieudonné rappelle un fait que personne ne conteste sérieusement : Jean-Marie Le Pen fut le seul homme politique français d'envergure nationale à s'élever publiquement contre le régime de privilèges accordés aux Békés aux Antilles françaises - ce système économique anachronique, héritage direct de l'esclavage, que la République française tolère et perpétue en silence.
Le paradoxe est savoureux et mérite d'être relevé sans ironie excessive : c'est un homme d'extrême droite, que toute la gauche française a combattu pendant des décennies au nom de l'égalité et de la lutte contre les discriminations, qui a pris la défense des descendants d'esclaves antillais face à leurs anciens maîtres. Pendant ce temps, cette même gauche, prompte à brandir les grandes causes mémorielles, s'est tue sur le sujet avec une constance remarquable. Dieudonné ne défend pas l'ensemble du corpus politique de Le Pen. Il pointe une cohérence factuelle que personne ne veut regarder en face - et qui dit, en creux, beaucoup sur la hiérarchie réelle des priorités de ceux qui prétendent défendre les opprimés.
Je ferme la parenthèse.
Ce que l'échange révèle n'est pas l'incapacité de l'un ou de l'autre, mais la difficulté réelle à tenir simultanément deux vérités : que l'essentialisation est toujours dangereuse, et que toutes les souffrances ne bénéficient pas du même traitement institutionnel. Ces deux propositions ne s'annulent pas, elles coexistent, et leur tension est précisément ce que le débat public français refuse d'assumer.
Un élément supplémentaire contredit frontalement la narration officielle : les salles de Dieudonné sont pleines depuis trente ans, et son public est divers, y compris des spectateurs juifs, comme en témoignent ceux qui ont organisé ses passages en Belgique. Si l'humoriste était réellement ce que l'État et les médias dominants décrivent, ce paradoxe mériterait au moins une explication sérieuse, mais il n'en reçoit aucune, pour seule réponse ce sont des interdictions à répétition.
Ce double standard est parfaitement documenté. Dieudonné, condamné pour provocation à la haine raciale, car on a considéré une infraction comme étant réelle, donnant lieu à des jugements réels. Le résultat : Dieudonné fait l'objet depuis dix ans d'une surveillance administrative et policière sans équivalent dans le milieu artistique français. Des arrêtés préfectoraux multipliés, des frontières fermées pour ses tournées internationales, une présence policière systématique aux abords de ses représentations. Il joue désormais dans des champs, dans des espaces privés, toujours complets, toujours sous pression.
Dans le même temps, des artistes français mis en examen ou condamnés pour des faits de nature sexuelle continuent de se produire sur les scènes subventionnées de la République, sans qu'aucun préfet n'ait jugé utile de signer un arrêté d'interdiction, bénéficiant même de l'appui de Brigitte Macron qui traitent publiquement les manifestantes de "sales connes"
Cette asymétrie n'est pas une théorie, c'est un constat.
La réponse institutionnelle aux révélations Epstein-Rothschild est, en France, à l'image de cette asymétrie : Un silence médiatique total dans les grands groupes de presse, une absence de réaction parlementaire et un néant judiciaire. La banque Edmond de Rothschild déclare qu'Epstein "n'était qu'un prestataire de services" et que les documents publiés ne révèlent "aucun élément susceptible de mettre en cause l'intégrité du groupe". Circulez, il n'y a rien à voir.
Il est vrai qu'apparaître dans des emails d'Epstein ne constitue pas en soi une preuve de complicité criminelle. Mais ce même principe de prudence épistémique, jamais appliqué avec la même rigueur à Dieudonné, révèle lui-même la mécanique du deux poids deux mesures : pour certains, le faisceau d'indices justifie dix ans de répression administrative. Pour d'autres, il ne justifie même pas une question parlementaire ni un suivi médiatique digne de ce nom.
La preuve juridique absolue, par définition, n'existe jamais dans les affaires d'influence. Quant aux cours d'assises, elles condamnent sur base de l'intime conviction construite à partir de faisceaux convergents et pas toujours de preuves absolues. Le standard que l'on refuse d'appliquer ici n'est pas celui de la rigueur, c'est simplement celui de l'égalité.
Ce texte ne prétend pas démontrer qui a ordonné quoi. Il démontre que les faits publics, pris ensemble, suffisent à rendre le silence scandaleux et l'absence d'enquête, éloquente. Ce n'est pas aux citoyens de démontrer l'invisible, c'est à l'État d'expliquer pourquoi, face à de tels faits publics, il ne pose pas les questions qu'il prétend réserver aux seuls 'complotistes'.
- Les Békés désignent les descendants des colons blancs propriétaires d'esclaves aux Antilles françaises - Martinique et Guadeloupe principalement. Représentant moins de 1% de la population martiniquaise, ils contrôlent encore aujourd'hui une part disproportionnée des terres agricoles, des grandes surfaces et des circuits de distribution. Ce monopole économique, héritage direct de l'esclavage, n'a jamais été sérieusement remis en cause par l'État français. Le scandale du chlordécone illustre parfaitement cette impunité structurelle : pesticide interdit en France métropolitaine depuis 1990, a continué d'être utilisé sur les bananeraies békés jusqu'en 1993, sur dérogation accordée par le gouvernement français, empoisonnant durablement les sols et la population antillaise. Quarante ans plus tard, 90% des Martiniquais adultes ont du chlordécone dans le sang. Aucune condamnation pénale n'a suivi. Le parallèle avec le traitement réservé à Dieudonné n'est pas anecdotique.