19/05/2026 reseauinternational.net  3min #314351

 Série : Les Équilibristes du Vide - Comment la politique est devenue un numéro de funambule

Les équilibristes du vide : 4 - L'ennemi utile

Comment la politique est devenue un numéro de funambule Petit manuel de décryptage des postures politiques contemporaines 4 - L'ennemi utile

par Isaac Bickerstaff

Pourquoi ces dirigeants ont besoin d'un méchant

Tous les dirigeants de notre galerie ont un point commun : ils ne gouvernent pas avec des alliés, ils gouvernent contre des ennemis.

L'ennemi n'est pas un adversaire politique. L'adversaire est légitime ; on le combat, mais on reconnaît son droit d'exister. L'ennemi est hors du pacte commun. Il est une menace existentielle. Il ne peut y avoir de paix avec lui, seulement sa défaite ou la nôtre.

Pourquoi ce besoin vital de l'ennemi ?

Nous l'avons vu : ces dirigeants ne peuvent exister que dans la tension, la lutte, le conflit. L'ennemi est leur béquille ontologique. Sans ennemi, ils s'effondrent.

La raison est simple. Une identité politique normale se construit sur un projet, des valeurs, un contrat. Une identité politique "équilibriste" se construit sur une opposition. Elle ne sait pas ce qu'elle est, elle sait ce qu'elle n'est pas. Elle est "contre". Contre l'establishment, contre les élites, contre l'étranger, contre l'islam, contre les juges, contre les journalistes.

Qui sont les ennemis typiques ?

  1. L'étranger extérieur : La Chine pour l'Inde, le Pakistan, le rival stratégique. L'ennemi extérieur permet de souder la nation autour du chef en état de siège permanent.
  2. Le traître intérieur : Le "cosmopolite", le "sans-patrie", le "citoyen du monde". Celui qui est d'ici mais qui pense comme l'ennemi. Chez Modi, c'est le musulman soupçonné de loyauté envers le Pakistan. Chez Trump, c'est le démocrate accusé de haïr l'Amérique. Chez Macron, c'est le "populiste" accusé de détester l'Europe.
  3. Le contre-pouvoir institutionnel : Le juge, le journaliste, le professeur d'université. Celui qui prétend avoir une vérité indépendante du chef. Il est l'ennemi parce qu'il refuse de fusionner avec la foule ; il maintient une extériorité.

Comment le reconnaître ?

  1. La rhétorique du complot : L'ennemi n'est jamais seul ; il est un réseau, une pieuvre, un "système".
  2. La disproportion des attaques : Une critique banale est traitée comme une agression. Parce qu'elle est, pour la structure fragile du chef, effectivement une menace existentielle.
  3. L'absence de trêve : Avec l'ennemi, on ne négocie pas. On l'écrase.

La faille secrète

Quand l'ennemi désigné s'avère moins menaçant que prévu, ou pire, quand il tend la main, c'est tout l'édifice qui vacille. Si l'ennemi accepte le dialogue, le chef n'a plus de raison d'être. C'est pourquoi ces régimes entretiennent soigneusement leurs ennemis, et en inventent s'il le faut.

Grille de lecture

Quand un dirigeant parle plus de ce qu'il combat que de ce qu'il propose, quand il désigne des boucs émissaires à chaque crise, quand il semble plus à l'aise dans l'affrontement que dans la construction, demandez-vous : cet homme aurait-il encore un rôle sans son ennemi ?

 1 - Le syndrome du super-héros bodybuildé
 2 - Le regard de la foule
 3 - Le "en même temps" ou l'art de ne pas choisir

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