19/05/2026 ssofidelis.substack.com  7min #314404

la rage en moi

Par  Story Ember LeGaïe, le 18 mai 2026

"Sauver des vies", disait-il. "Toutes".

Et le père berçait la tête coupée de son fils. Habibi. حبيبي

Score.

L'écran vend de la mort entre publicités et louanges mes mains tremblent, bleues de rage

Voici le document complet. L'intégralité des archives. Voilà la phrase contenue dans toutes les autres, celle vers laquelle devoir sans cesse se tourner, qui ne résout rien, ce genre de chose ne résout rien - la solution est un luxe réservé à ceux qui peuvent changer de chaîne.

J'ai vu une publicité pour un match de hockey s'immiscer dans mon flux, une accélération soudaine et artificielle, tandis qu'un père palestinien tient le crâne brisé de son fils et murmure des mots d'amour.

Qu'est-ce qui coagule sous l'écran ? La machine. Qu'est-ce qui embellit le massacre ? La machine. Qu'est-ce qui vend la mort entre deux routines ? La machine. Un match de hockey. Le sourire d'un sponsor. Des drapeaux virevoltant sur une peau lisse. Un hymne emballé de marketing.

Ils ont dépensé de l'argent pour ça. C'est l'aspect sur lequel je veux que vous vous penchiez. Quelqu'un était assis dans une pièce, une pièce lumineuse sans doute, une pièce avec du bon café, un tableau blanc et un budget, et ils ont choisi le mot "sauver des vies".

quelque part dans un studio, quelqu'un a chorégraphié la violence en sport, un clip sur mesure, agressif et court, et j'ai senti la rage monter comme une chose aux dents de gravats.

Ils ont choisi le mot "toutes". Ils ont choisi la police de caractère. Ils ont choisi la musique. Ils ont choisi le moment, la mi-temps, l'entracte, la pause entre un type de violence et un autre, et ils l'ont placé là, délibérément, devant une foule déjà ivre de bière, de loyauté et de cette amnésie spécifique qu'exige le nationalisme.

une publicité pour un match de hockey, tout en drapeaux et en dents étincelantes des rires purs cousus sur la machinerie en dessous pendant ce temps, un père à Gaza s'agenouille dans une tombe de brume mes mains tremblent, bleues de rage, j'enrage

"Sauver des vies", disait-il.

Pendant ce temps, un père rassemble ce que le régime a laissé de son fils, morceau par morceau, en tremblant, l'appelant habibi l'appelant mon beau, l'appelant pour qu'il revienne de la ruine rouge bien qu'il sache qu'il sache

que le garçon à l'écran sourit de toutes ses dents, mais que le fils du père ne sourira plus jamais, ne respirera plus jamais.

Et un père est à genoux dans les décombres de ce qui fut autrefois sa maison, autrefois son quartier, sa ville avec un nom avant qu'on en parle au passé, et il tenait son fils. Ce qui restait de son fils. La partie de son fils qui avait encore un visage.

il tient la tête de son fils comme pour bercer une lumière brisée comme si, en relâchant les doigts, le monde allait mourir deux fois ce soir Je t'aime, mon beau garçon, repose-toi maintenant, habibi, dit-il et mes mains tremblent, bleues de rage, j'enrage

Et le père prononçait ces seuls mots. Les mots qu'on dit quand le langage se réduit à son essence même, quand la grammaire est balayée et qu'il ne reste que la racine, la substantifique moëlle, le nom que tu as donné à celui que tu aimais le plus quand elle était si nouvelle qu'elle sentait encore comme avant.

Habibi حبيبي

Mon amour. Mon cœur. Ma vie. Ma raison. Le mot qui, en arabe, renferme plus que l'anglais ne peut contenir, le mot qui signifie que j'aurais préféré mourir à ta place, le mot qui signifie que tu étais la preuve que le monde valait la peine d'être vécu, le mot qui signifie que je prononce ton nom parce que je ne peux m'arrêter, parce que m'arrêter signifierait quelque chose que je ne comprends pas encore.

J'enrage contre la simultanéité de tout cela, la façon dont le monde refuse de s'arrêter, refuse de s'arrêter cinq minutes pour assister à la chute. Habibi. حبيبي

l'algorithme me nourrit d'empire puis me nourrit de cendres un parrainage un soda une explosion en un éclair leurs fils d'actualité fleurissent de cadavres entre les louanges des célébrités mes mains tremblent de rage, j'enrage

Qu'est-ce qui se régale pendant que les enfants disparaissent ? La normalité. Qu'est-ce qui conditionne le public à ne pas entendre ? La normalité. Qu'est-ce qui transforme le génocide en une nouvelle année sponsorisée ? La normalité. Les commentateurs gardent la cadence. Les publicités continuent de bourdonner doucement et tristement. Quelque part, des cadres discutent des indicateurs d'engagement tandis qu'un homme à Gaza embrasse un front qui ne lui répond plus. "Je t'aime mon beau garçon, repose-toi maintenant habibi". Habibi. Repose-toi maintenant. Comme si le sommeil avait quelque chose à voir avec ça. Qu'est-ce qui me lacère les côtes ce soir ? Bats-toi. Qu'est-ce qui brûle si fort que ça m'aveugle ? Bats-toi. Qu'est-ce qui refuse toute leur politesse trop lisse ? Bats-toi. Car la rage est parfois la dernière chose pure dans un monde qui apprend à ne plus rien ressentir. Quel genre de monde passe à la pub après un massacre Quel genre de monde fait de chaque fils et de chaque fille un martyr Quel genre de dieu observe cela et tarde encore à agir Mes mains tremblent, bleues de rage, j'enrage

Score.

Fin de la pub et le post suivant montre un homme brisé,

faisant défiler le vide algorithmique,

les mains tremblantes, la voix brisée,

mon beau garçon, mon beau, beau garçon, repose-toi maintenant, habibi.

La foule s'est levée. Le bâtiment s'est rempli de bruit.

Et les joueurs de hockey ont continué à patiner,

les statistiques ont continué à s'afficher,

la foule a continué à rugir tandis que le monde continuait à ignorer,

les marges bénéficiaires restaient verticales, l'apathie.

L'écran s'est empli de désert, de chameaux et d'une nostalgie cinématographique immaculée et du mot "tout" dans une police de caractère choisie par quelqu'un dans une pièce lumineuse qui n'a jamais porté ce poids et ne le portera jamais, qui est rentré chez lui après la réunion, a préparé le dîner et n'y a plus repensé.

sa voix n'était pas une voix, c'était un corps déchiqueté rampant à travers les fils et enfoui au fond de mon cœur et pourtant les commentateurs sourient dans la brume de l'arène mes mains tremblent, bleues de rage, j'enrage

J'enrage contre les auteurs de cette pub et de la machine,

qui savaient exactement comment orchestrer l'écran,

qui savaient que l'image circulerait aux côtés de membres amputés invisibles.

J'enrage contre ceux qui ont regardé et n'ont ressenti rien d'autre que le frisson,

la musique parfaitement synchronisée, le ralenti, la violence habillée pour tuer.

Beau garçon, repose-toi maintenant, beau garçon, repose-toi maintenant

Voilà ce qu'ils nous vendent,

le calme, l'engouement, ce qu'ils veulent nous faire croire.

La rage que je ressens n'est pas du genre à s'afficher. Ce n'est pas le genre de rage à laquelle une réponse est préparée. Elle n'est pas brûlante. Elle n'est pas bruyante.

La voix du père est la chose la plus réelle entendue de toute la journée,

plus réelle que le drame artificiel de la pièce,

plus réelle que le scénario écrit pour nous faire consommer et rejeter.

Je rage contre l'oubli,

la remise à zéro constante,

les mécanismes d'effacement avant même de nous souvenir de la dette.

Ce n'est pas une rage qu'ils peuvent pointer du doigt et qualifier d'irrationnelle, de dangereuse, d'excessive, pourquoi rendent-ils toujours la conversation si difficile.

Sur la glace, ils ont célébré les bras en l'air,

à Gaza, un père a mis son fils en terre, un désespoir vain,

beau garçon, beau garçon, beau garçon.

La pub passera encore demain, insouciante et lumineuse,

le père tiendra toujours son fils dans la nuit,

le monde appellera cela l'équilibre, un jeu de lumière,

le monde appellera cela le coût regrettable des combats.

Je rage contre le mot "regrettable",

je rage contre la distance oubliable entre un match de hockey et une tombe.

"Mon beau garçon, repose-toi maintenant", a dit le père,

et ailleurs, quelqu'un riait du jeu rondement mené,

quelqu'un nous vend l'idée que c'est normal,

que le deuil n'est qu'une archive, lointaine et formelle,

que nous pouvons garder les deux choses à la fois dans notre tête.

Nous le pouvons,

mais pas sans la rage qui nous habite,

pas sans la certitude que chaque instant de normalité est un couteau,

que chaque instant de spectacle est une profanation systémique de la vie.

C'est la rage de savoir. D'avoir regardé tout cela en face sans détourner le regard. De comprendre que le mot "sauvetage" et le père à genoux coexistent au même instant, sur la même terre, sous le même ciel, et que l'un a été diffusé pendant un match de hockey, et l'autre non.

ce soir, quelque part, un père berce ce que le génocide a laissé derrière lui ce soir, quelque part, le monde continue de défiler, sourd et aveugle et je suis assis ici, étouffé par ces jours fluorescents mes mains tremblent, bleues de rage, je rage la rage que je rage

C'est la rage de devoir le dire.

De l'avoir dit.

De le redire.

"Sauver une vie", disait-il.

Et un père berçait la tête coupée de son fils et murmurait le seul mot qui restait au monde.

Beau garçon, repose-toi maintenant, beau garçon, repose-toi maintenant

يا ولدي الحلو ارتاح هلق يا ولدي الحلو ارتاح هلق

Habibi.

حبيبي

Score.

Traduit par  Spirit of Free Speech

Marginalia Subversiva

the rage i rage

"Lifesaving," it said...

a day ago · 12 likes · 4 comments · Story Ember leGaïe

 ssofidelis.substack.com