Par Olivier Pironet
Depuis les premières revendications sionistes du début du XXe siècle jusqu'aux différentes offensives militaires menées par Tel-Aviv de 1948 à aujourd'hui, la stratégie israélienne au Sud-Liban obéit à une logique constante : s'emparer de ses ressources hydrauliques, fragmenter le pays du Cèdre selon ses lignes communautaires et y imposer un État vassal. Derrière ces visées sur le Liban méridional se dessine également un projet idéologique et colonial plus large, ancré dans le projet expansionniste du "Grand Israël".
Loin de se réduire aux seuls affrontements armés ou aux justifications "sécuritaires" avancées par Tel-Aviv, les ambitions israéliennes au Sud-Liban remontent aux premiers temps du sionisme, plusieurs décennies avant la création d'Israël (14 mai 1948). Dès 1916, lors des négociations Sykes-Picot (novembre 1915-mai 1916) tenues entre le Royaume-Uni et la France pour se partager les possessions arabes de l'Empire ottoman agonisant, les représentants du mouvement sioniste David Ben Gourion et Chaim Weizmann demandent à Londres d'établir la frontière nord de la future Palestine mandataire britannique (1920-1948) jusqu'au bassin sud du fleuve Litani, le plus long cours d'eau du Liban, autrement dit bien au-delà de l'actuel territoire israélien. Deux ans plus tard, Ben Gourion et Yitzhak Ben-Zvi affirment dans l'ouvrage à quatre mains Eretz Israël au passé et au présent que "[leur] pays" doit englober les contreforts du mont Hermon (Jabal Al-Sheikh), situé à cheval sur le Liban et la Syrie, et même la rivière Wadi Al-Awaj, au sud de Damas.
En février 1919, lors de la Conférence de paix à Paris (janvier-août 1919), la délégation sioniste présente la carte du "foyer national juif" que leur a promis le chef de la diplomatie anglaise, Arthur Balfour, le 2 novembre 1917 : outre la totalité de la Palestine historique, celle-ci inclut la majeure partie du Sud-Liban, de Saïda (au nord-ouest du Litani) jusqu'au mont Hermon en passant par Tyr, Nabatieh, etc. Mais en 1923, la France, puissance mandataire au Liban et en Syrie (jusqu'en 1946), oppose une fin de non-recevoir aux prétentions territoriales sionistes au pays du Cèdre. L'accord franco-britannique Paulet-Newcombe (mars 1923) trace une "frontière" de 80 kilomètres entre la Palestine et le Liban qui maintient le Sud libanais dans ses limites - elle servira de ligne de démarcation lors de l'armistice entre Beyrouth et Tel-Aviv signé en mars 1949 à l'issue de la première guerre israélo-arabe (1948-1949).