Par Claude Zurbach
Le mouvement de solidarité avec la Palestine a toujours présenté le génocide perpétré à Gaza comme la préfiguration des exterminations à venir pour toutes les populations et communautés jugées indésirables. L'intelligence artificielle dans sa version militarisée participe de ce processus et il devient urgent de s'emparer de ce sujet.
La notion d'IA, aujourd'hui tellement répandue, résulte d'un choix de communication fait par un groupe de chercheurs il y a plusieurs dizaines d'année, alors qu'ils étaient à la recherche d'un message fort devant attirer capitaux et financements pour leurs travaux. Pour dire les choses simplement, la définition de l'intelligence est une question ouverte, philosophique, qui reste largement en débat aujourd'hui, et par conséquent il est abusif d'accoler le qualificatif « artificielle » à un concept aussi abstrait et mal défini.
Donc cette IA (on utilisera ce raccourci par commodité) nous est assénée à présent avec un objectif commercial précis, afin de promouvoir et vendre des outils générant des flux financiers, mais aussi pour présenter comme innovant et réduire à un concept unique ce qui est le résultat d'années de travaux et de recherches. Cet aspect n'est pas négligeable : cette IA est voulue omniprésente puisque parvenue à sa version grand public, et elle est promue comme une réalité incontournable, énième « nouvel Eldorado technologique et financier ».
Trois aspects doivent être relevés dans cette introduction :
- le concept d'IA dans sa version largement diffusée est un « fourre-tout » regroupant autant des systèmes généralistes avec lesquels nous interagissons par le biais d'agents conversationnels (type ChatGPT ou DeepSeek), qu'un nombre infini de systèmes automatiques spécialisés comme un ordinateur de bord de voiture ou un système de reconnaissance faciale au niveau d'une ville, où un ouvre-porte un peu sophistiqué... Pour ne citer que ceux-là.
- la partie émergée de cet iceberg consiste en une sorte de service grand-public, répondant à tout et n'importe quoi, dont la créativité est absente et l'intérêt social quasi nul, alors que la partie immergée comprend des systèmes clairement orientés vers la surveillance et la domination de populations entières, terriblement productifs et rapides et déjà exploités dans les conflits militaires d'aujourd'hui
- et enfin, l'impact environnemental des techniques utilisées est des plus problématiques en termes de consommation de ressources rares, de besoins énergétiques et de production de CO2... Mais sans que ces impacts soient comptabilisés dans les évaluations des coûts de dispositifs qui se déclinent en centres de stockage de données, de centres de calcul et de réseaux de communication.
Nous rappellerons d'abord - et rapidement - les fondements techniques de l'IA, simplement dans le but de déconstruire un peu cette « boîte noire » et de la présenter telle qu'elle est, à savoir un dispositif que l'on peut décrypter si l'on s'en donne un minimum les moyens, et dont on peut saisir les implications à toutes les échelles. La compréhension de ce sur quoi on s'interroge (et de ce à quoi on s'attaque) est la première nécessité. Et ce d'autant plus que le « décollage de l'IA » s'est appuyé principalement, ces dernières décennies, sur les besoins en reconnaissance faciale et en traitement de la voix, deux piliers dans les dispositifs de surveillance de masse.
L'IA sera ensuite présentée dans ses objectifs répressifs, policiers, militaires en s'appuyant sur ses outils dédiés et son exploitation à grande échelle par l'axe israélo-US dans sa guerre ouverte contre l'Iran, lancée le 28 février dernier.
Puis nous traiterons du cas de la Palestine, terrain d'expérimentation sans limites pour l'occupant israélien, lequel n'hésite pas à pousser à l'extrême les systèmes d'identification et de surveillance en Cisjordanie, tout en créant d'immenses listes de cibles pour procéder au génocide en cours dans la bande de Gaza. Cet ainsi-nommé « terrain d'expérimentation » est un des principaux arguments de vente pour l'industrie militaro-industrielle israélienne, et contribue à donner à l'état sioniste la place incontournable qui est la sienne en pourvoyeur d'outils répressifs et mortifères pour tous les états répressifs de la planète... Et aussi hélas, pour ceux qui se targuent d'être « démocratiques ».
L'IA : principaux concepts
Avant tout, il est important de se représenter les éléments fonctionnels et matériels de cette IA. Une représentation dite fonctionnelle correspond à ce que nous en percevons dans l'usage qui est fait de l'outil.
Nous posons, dans le langage qui est le nôtre, une question à une interface - ou agent conversationnel - et nous obtenons une réponse formulée dans le même langage, ou un nouvel objet tel qu'une image de composition, un enregistrement audio ou vidéo etc... Cette perception fonctionnelle est celle, basique, des utilisateurs que nous sommes.
Si l'on se place à l'intérieur de cette « boîte noire » qu'est l'IA, les approches fonctionnelles sont également multiples au sens où elles ne reposent pas forcément sur une structure matérielle unique, mais sur un ensemble de dispositifs qui interagissent à travers un réseau. Pour exemple, une requête pour extraire une statistique fera appel à des données et à des calculs, en s'affranchissant de la question de la localisation de ces mêmes données et ressources en calcul, qui peuvent être réparties - distribuées - en des lieux différents y compris à l'échelle de la planète.
La forme de la requête et la forme que prendra le résultat pour être ensuite restitué à l'utilisateur, dépendront d'un Modèle de données, lequel décrit le domaine sur lequel une interrogation est portée. Cette notion de Modèle pour les données est centrale puisqu'elle détermine l'exploitation qui peut en être faite.
Il est aussi beaucoup question de « réseaux neuronaux » en IA ; mais en dehors de l'aspect marketing de cette appellation puisqu'elle renvoie implicitement à la notion d'intelligence en la liant à une image de neurones, il faut simplement retenir qu'il s'agit d'une organisation fonctionnelle des calculs qui demandent en général une très forte parallélisation. Pour exemple, on imagine bien que dans le domaine de la reconnaissance faciale, il est impératif de traiter en parallèle les pixels d'une photo, et non pas en séquence.
Une représentation matérielle correspond à une architecture physique de l'ensemble du dispositif IA, et celle-ci se réduit à des éléments simples : des centres de stockage des données, ou Data Centers, des centre de calcul, ou Data Computing Centers, et des réseaux, ou Networks, terrestres et/ou hertziens pour rendre ces centres interopérables. Sans oublier les accès en bout de chaîne pour les utilisateurs (G4/G5, Wifi, ou filaire vers un opérateur réseau quelconque).
Les ressources mobilisées pour ces architectures matérielles sont gigantesques - en consommation énergétique, en espace, en besoin d'eau pour leur refroidissement - et sont un véritable problème environnemental qui pourrait bien s'avérer être à l'avenir le principal facteur bloquant dans l'extension de l'IA. Pour mémoire, la France dispose déjà de près de 350 Data centers mis à disposition des grandes entreprises technologiques (ou BigTech) dont font partie Amazon, Oracle, OpenAI, Google, MicroSoft et d'autres. Une simple politique de l'offre - en vantant le nucléaire - qui équivaut à une véritable soumission à ces géants
Donc c'est l'intention et le type de données que l'on exploite qui déterminent l'usage civil ou militaire de l'IA. Certaines données sont disponibles et dites ouvertes (tout ce à quoi on accède librement sur Internet, dont les réseaux sociaux) et d'autres fermées, ou dites aussi privatives. Souvent ces deux types de données se juxtaposent dans les systèmes de surveillance de masse, ce qui pousse à dire que la différence entre le civil et le militaire/répressif tend à s'estomper.
C'est pour cette raison que les centres de données ou de calcul se sont transformés - fort logiquement - en cibles militaires pour l'armée iranienne (par exemple à Bahreïn et au Qatar) dans la guerre ouverte lancée par les Etats-Unis et Israël fin février dernier.
En résumé, l'IA est une véritable catastrophe environnementale, consommatrice de ressources gigantesques, et très dépendante dans son développement des applications militaires et répressives.
Les applications militaires de l'IA et la guerre lancée contre l'Iran
Avec le projet Maven en 2017, les États-Unis ont commencé à mettre en œuvre des formes avancées de technologie de l'IA dans la guerre.
Le PDG de Google de l'époque, Eric Schmidt, a soutenu le projet, malgré les protestations publiques de nombre d'employés de Google qui refusaient de travailler pour le Pentagone et ses projets criminels. Le New York Times avait même qualifié Schmidt de « liaison entre la Silicon Valley et le complexe militaro-industriel ».
Peter Thiel, président de Palantir Technologies a soutenu le projet aux côtés de Goggle. Le même Thiel s'est rendu en Israël en janvier 2024 pour garantir la fourniture de technologies de renseignement dans le cadre du blocus, de l'assaut et du génocide à Gaza.
Depuis 2017, le développement de l'IA en tant que pionnier de la guerre industrialisée américaine n'a fait que progresser, bien que le système Maven, testé par le 18e corps aéroporté américain en Caroline du Nord, avait alors détecté ses cibles avec un taux de précision d'environ 60 % pour l'identification d'un char - ce taux chutant à 30 % en cas de mauvaises conditions météorologiques.
Maven, s'appuyant sur Palantir, peut se voir comme un système intégré - sur une plateforme s'apparentant à un immense centre de contrôle et de commandes - identifiant des listes de cibles, faisant de la reconnaissance sur images, et proposant des mécanismes automatiques de frappes. Il a été - et est encore - largement utilisé par les Ukrainiens, avec l'assistance de personnel américain, dans leur conflit avec la Russie.

15 mars 2026 - En Iran, des familles passent les soirs du ramadan sur les tombes des enfants tués à l'école primaire Shajareh Tayyiba le 28 février - Photo : agence de presse Mehr
Depuis, le Pentagone a agrégé le système Claude, la solution de la société Anthropic, avec d'autres outils annexes. La solution d'Anthropic a servi à l'attaque sur le Vénézuela et au kidnapping du couple présidentiel Maduro, les 2 et 3 janvier 2026.
S'inspirant de la solution du Pentagone, les Israéliens ont développé leur propre système, Lavender, puis ont effectué pour la première fois un carnage par IA avec une campagne de bombardements sur Gaza en mai 2021. Tel-Aviv déployait alors publiquement une technologie d'IA avec pour cibles des Palestiniens enfermés dans la plus grande prison à ciel ouvert du monde.
L'attaque sur l'Iran, lancée par l'axe israélo-US le 28 février 2026, est le premier cas d'attaque à grande échelle exploitant d'immenses listes de cibles, de tous types, civils et militaires, avec pour objectif déclaré de provoquer « choc et effroi » et d'annihiler toute velléité ou possibilité de riposte venant de l'adversaire. Une sorte de Blitzkrieg réactualisée, exploitant les outils de l'IA et les moyens les plus modernes de bombardement... Un archétype de la guerre dite moderne.
Le premier jour de l'attaque, ce sont près d'un millier de cibles qui ont été visées en Iran, ce qui équivaut à l'ensemble des cibles frappées pendant toute la seconde guerre du Golfe contre l'Irak.
Fait important, ce modèle a rapidement montré ses limites, l'Iran s'imposant, par sa riposte et son endurance, comme une puissance régionale disposant d'un ensemble d'atouts qui compensent, en partie, le déséquilibre strictement militaire des forces en présence.
Le massacre commis par les Etats-Unis dans l'école de filles de Minab le 28 février 2026, illustre dramatiquement le fait que ces systèmes d'identification de cibles fournissent des approximations, contenant obligatoirement des erreurs. Ce n'est pas l'outil lui-même qui est à dénoncer - en invoquant par exemple la « malchance » - mais bien les criminels qui ont décidé de son utilisation dans le cadre de l'offensive contre l'Iran. Le risque de commettre des crimes de guerre a forcément été intégré par les décideurs américains dans leurs calculs et leurs projections. Ce sont eux les coupables !
En résumé, les technologies d'intelligence artificielle aident les armées à accélérer à l'échelle de quelques minutes, voire de secondes, la production d'une « Kill chain » [chaîne de destruction], c'est-à-dire à accélérer dramatiquement le processus consistant à identifier, valider et frapper des cibles. Un résultat du même ordre nécessitait auparavant des dizaines de milliers d'heures de travail, mobilisant des équipes considérables d'agents aux qualifications diverses et avec des compétences en analyse de données.
Quant à la société Palantir, elle dégage aujourd'hui des milliards de dollars de bénéfices pour la Silicon Valley grâce à ce qui, en fin de compte, revient à tuer des gens dans des contrées lointaines et qu'il est ensuite facile d'oublier
L'IA en Cisjordanie : une surveillance généralisée
La surveillance de masse est une histoire ancienne en Cisjordanie. Au contraire de Gaza où l'état sioniste s'est vu contraint en 2005 de redéployer son occupation en dehors de l'enclave, la Cisjordanie est restée soumise à tous les moyens imaginables de surveillance à grande échelle.
Les outils développés et déployés au fil des années en Cisjordanie dans le domaine de la reconnaissance faciale, ont ensuite été massivement utilisés dans la bande de Gaza, une fois le génocide lancé en octobre 2023. Les témoignages sur l'identification des individus aux points de contrôle installés le long de la bande côtière de Gaza, font état des mêmes fonctionnalités que celles mises en œuvre en Cisjordanie : reconnaissance dynamique des individus avec une remontée en temps réel de toutes leurs données associées venant d'une base de données, caractérisation du degré supposé de « dangerosité »... Avec la différence qu'une identification comme résistant effectif ou potentiel conduisait à un kidnapping suivi d'une disparition dans le système carcéral israélien, ou d'une exécution sommaire, le corps jeté dans une fosse commune.
Avec la reconnaissance faciale, Israël a depuis plusieurs années interdit aux Palestiniens de Cisjordanie, puis à présent de Gaza, tout semblant de vie privée.
Notons que le mépris affiché pour les victimes dans les vocables utilisés pour ces outils (Blue Wolf, Wolf Pack, Nimbus etc) témoigne d'une déshumanisation complète de ceux qui sont soumis à ces dispositifs criminels.
A partir de 2020, l'armée israélienne a mis au point un nouveau et vaste projet de surveillance en Cisjordanie pour contrôler ses habitants en intégrant la reconnaissance faciale dans un réseau sans cesse grandissant de caméras et de smartphones servant de terminaux.
Ce projet de surveillance repose en partie sur une technologie pour téléphones mobiles appelée Blue Wolf, qui capture et transmet en temps réel des photos de visages de Palestiniens et les compare à une base de données d'images si considérable qu'elle a été qualifiée de « Facebook pour Palestiniens », réservé à l'armée d'occupation. Cette base de données contient aujourd'hui des dizaines de milliers d'images associées à des données personnalisées, et elle représente une version simplifiée d'une autre base de données plus vaste, appelée Wolf Pack, qui contient les profils de pratiquement tous les Palestiniens de Cisjordanie, avec leur photo, leurs histoires familiales, leur niveau d'éducation et une « cote de sécurité » pour chaque individu.
Aujourd'hui, lorsqu'un soldat prend la photo d'une personne à un point de contrôle [checkpoint] fixe ou volant, l'application enregistre une correspondance avec un profil existant dans le système Blue Wolf, puis clignotera alors en jaune, rouge ou vert pour indiquer si la personne doit être retenue pour interrogation, arrêtée immédiatement ou autorisée à poursuivre son chemin. Quant aux caméras installées aux checkpoints, elles permettent de faciliter la reconnaissance des Palestiniens avant même que ceux-ci ne présentent leur pièce d'identité.

Des Palestiniens franchissent un poste de contrôle militaire israélien séparant Jérusalem-Est occupée de la Cisjordanie. Ce qui était un cauchemar pour Orwell dans son roman « 1984 » est en train de devenir la norme en Palestine occupée - Photo : Emil Salman via imeu.org
Afin de constituer la base de données Blue Wolf, les soldats israéliens ont participé à des compétitions pour photographier des Palestiniens auparavant identifiés, dont des enfants et des personnes âgées, avec des prix pour le plus grand nombre de photos recueillies par chaque unité. Il s'agissait d'une véritable phase « d'apprentissage » pour ce nouveau système de reconnaissance automatique.
Pour étendre les fonctions de Blue Wolf, l'armée israélienne a installé des caméras à reconnaissance faciale dans des villes de Cisjordanie comme Hébron [Al-Khalil] afin de faciliter la reconnaissance des Palestiniens dans leurs déplacements les plus habituels. Toujours dans le cas d'Al-Khalil, un réseau plus large de caméras en circuit fermé, baptisé « Hebron Smart City », permet de surveiller en temps réel la population de la ville et même dans certains cas, de voir dans les maisons privées. L'armée avait alors mentionné « Hebron Smart City » dans un article de 2020 sur son site Web. L'article, qui montrait un groupe de femmes soldats appelées « scouts » devant des écrans d'ordinateur et portant des lunettes de réalité virtuelle, décrivait l'initiative comme une « étape majeure » et une technologie « révolutionnaire » pour la sécurité en Cisjordanie. Le document précisait qu' « un nouveau système de caméras et de radars avait été installé dans toute la ville », capable de documenter « tout ce qui se passe autour » et de « reconnaître tout mouvement ou bruit inhabituel. »
Le système Blue Wolf mis en œuvre par la société israélienne AnyVision - initialement assistée sur ce projet par MicroSoft - permet donc de façon quasi-immédiate, l'identification et la « caractérisation » par l'occupant de tout Palestinien, où qu'il soit en Cisjordanie. Un dispositif antérieur et aux fonctionnalités approchantes avait été mis en place au début des années 2000 pour la surveillance de la population de Jérusalem-Est.
Mais les données d'identification associées aux images, ne sont qu'une des nombreuses bases de données stockant tout ce qui a trait à la vie des Palestiniens en Cisjordanie occupée. Les données issues des communications téléphoniques, des réseaux sociaux, de tout type d'échanges sur Internet sont également stockées et exploitées dans le cadre du projet Nimbus, avec l'assistance des compagnies Amazon et Google. En parallèle, l'ensemble des GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft] et d'autres opérateurs de réseaux sociaux ne rechignent pas à livrer aux Israéliens leurs informations les plus privées sur l'usage de leurs systèmes par les Palestiniens. Dont bien évidemment les données de géo-localisation.
Toutes ces collectes de données privées sont d'autant plus aisées que les opérateurs israéliens de télécommunications possèdent et contrôlent l'intégralité des systèmes de communication entre la Cisjordanie et le monde extérieur. Bien qu'il existe une société palestinienne de télécommunications - PalTel - celle-ci dépend en dernier ressort des systèmes israéliens.
Quant aux smartphones entrant en Cisjordanie par les postes-frontières israéliens, ils sont alors équipés de « mouchards » - véritables « chevaux de Troie » - garantissant un espionnage de tous les instants.
La vie privée est une notion totalement obsolète en Cisjordanie et à Jérusalem-Est sous occupation. Le profilage des individus s'appuie sur la totalité des données concernant leur vie privée comme leur vie publique, leurs activités sociales et professionnelles et même les plus intimes. Les listes des arrestations opérées quotidiennement en Cisjordanie depuis des années, sont issues du traitement automatique de ces mêmes données et dépendent des priorités du jour, selon les profils ciblés : militants politiques et associatifs, personnel médical ou enseignant, employés d'agences des Nations Unies, étudiants...
Dans cet univers orwellien, dystopique et appelé à s'étendre en dehors de la Palestine si l'on n'y prend garde, les individus sont traités comme des cobayes, des sujets d'expérience dans un terrain d'expérimentation qui servira ensuite de moyen de promotion pour les systèmes oppressifs et meurtriers testés et validés en Palestine occupée.
La place centrale qu'occupe Israël dans les systèmes de domination à l'échelle internationale ne s'explique pas par une technicité hors du commun - puisque tous les outils utilisés dépendent d'avancées réalisées dans la Silicon Valley - mais par la totale liberté qui est attribuée à l'occupant de pousser ces systèmes de domination à leurs pires extrémités.
Ce qui soulèverait un tollé général ou au moins des protestations, dans n'importe quel pays, est ici imposé, de façon sanglante et totalement désinhibée, à une population dominée, dépourvue de droits, à qui toute protestation est interdite.
L'IA et son rôle dans le génocide à Gaza
Dans son rapport de juin 2025, Francesca Albanese, Rapporteur spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés, met en évidence une évolution de la complicité internationale dans la situation en Palestine.
Avant le 7 octobre 2023, les profits des entreprises internationales participaient de ce qui était qualifié « d'exploitation de la colonisation » : les profits de ces entreprises étaient et sont toujours liés aux activités d'expropriation des terres et des ressources, de colonisation, de surveillance et d'oppression à une échelle de masse, sans parler des achats et ventes d'armes pour lancer des massacres réguliers dans les pays de la région (Iran, Liban, Syrie, Yémen, Irak) ainsi que dans la bande de Gaza.
Après le 7 octobre, nous sommes entrés dans l'ère de « l'économie du génocide ». Depuis octobre 2023, les entreprises israéliennes et internationales ont directement contribué à l'accélération du processus d'expulsion et d'effacement des Palestiniens, tout au long de la campagne militaire qui a ravagé Gaza.
Selon la base de données des Nations Unies, ces entreprises complices de l'occupation et du génocide sont près d'un millier, et nous y trouvons l'essentiel des grandes entreprises technologiques, rassemblées sous l'appellation BigTech.
Dans le secteur plus spécifique de l'IA, les grands acteurs tels Amazon, MicroSoft, Google, Palantir, Oracle, OpenAI, Anthropic... et nombre d'entreprises de la Silicon Valley sont très impliqués dans l'assistance active au génocide. Palantir est largement investi dans le système Lavender (« Lavande » !), mis en place par les Israéliens pour constituer une base de données de près de 40 000 entrées, identifiant tous les combattants réels ou supposés dans la bande de Gaza.
D'autres acteurs, comme Amazon et Google, fournissent, dans le cadre du projet Nimbus, leurs ressources de cloud en centre de données et de calcul pour Lavender, mais aussi pour l'ensemble des besoins du secteur militaro-industriel israélien.
Deux cas emblématiques de l'exploitation de l'IA dans le génocide, sont l'exploitation de la « Kill chain » basée sur Lavender et la reconnaissance faciale sur le modèle du système Blue Wolf mis en œuvre initialement en Cisjordanie.
La « Kill chain » ou » chaîne de destruction » - et surtout dans ce cas « chaîne pour tuer » - consiste donc en une liste de cibles humaines construite, à travers le temps, avec toutes les sources de données imaginables. Cette base de données contiendrait entre 35 et 40 000 entrées.
Dans le contexte du génocide, les Israéliens considèrent a priori que tout homme jeune et jusqu'à un certain âge, représente un écueil dans leur projet d'éradication de la population de Gaza, soit pour des actes de résistance réels ou supposés, soit de par ses qualifications et son rôle social (ingénieur, médecin, enseignant, travailleur intellectuel, technicien, agriculteur...). Ensuite selon l'importance de la cible, les meurtres « annexes » voient leur nombre fixé : en général toute la famille réunie puisque se trouve priviligié l'assassinat collectif, mais jusqu'à tout un quartier avec des centaines de victimes, lorsqu'il s'agit d'un responsable d'une organisation de la résistance.
L'identification et le ciblage des victimes - parfois totalement automatisé à l'aide de drones - ne peut être effectif que si leur localisation à un instant donné est connue, ce qui peut se faire par la remontée des données venant des GAFAM ou par la reconnaissance faciale à distance même avec des images de mauvaise qualité fournies par des drones.
Le système gérant ces localisations se nomme « Where is Daddy ? » [où est papa ? (!)] ce qui illustre parfaitement le mépris grotesque, sanglant et glaçant des décideurs israéliens à l'égard de la vie des Palestiniens.
Depuis le début du génocide, la reconnaissance faciale a été exploitée de manière intense lors des immenses déplacements infligés à la population entre les différentes parties du territoire assiégé. Ces ordres de déplacements imposaient en général de suivre la route Salah al-Din qui longe la côte méditerranéenne.
Une photo circulant sur les médias sociaux montre des soldats israéliens forçant les personnes déplacées dans le camp de Jabalia à se diriger vers un point de contrôle, et ciblant ceux qui ne bougent pas avec des tirs de drones et d'artillerie - Photo : médias sociaux
Les différents checkpoints, chaque fois mis en place par l'armée israélienne, ont produit des scènes que l'imagination peine - ou refuse - à se représenter... Ces checkpoints, agissent comme de véritables filtres. Tout individu reconnu automatiquement, de jour comme de nuit, comme faisant partie de la base de données Lavender était extrait du lot, séparé violemment des siens, interrogé et au besoin soumis à la torture, avant d'être sommairement abattu ou de disparaître dans le système carcéral israélien.... Ou dans une fosse commune.
Sans oublier les personnes - enfants ou adultes - abattus dans la foule par des snipers israéliens en quête de distraction.
Que l'on se représente le désarroi, l'angoisse, l'épuisement de ces gens - hommes, femmes, enfants - poussées à n'importe quel moment d'un point à l'autre de l'enclave, la nuit, dans le froid et sous la pluie, soumis à la violence débridée de l'occupant... Le pire instant étant certainement celui où les hommes, les femmes et les enfants sont arrachés les uns aux autres.
A partir d'octobre 2025, un prétendu cessez-le-feu sous instigation américaine, a eu pour effet de changer le rythme et l'ampleur des massacres commis à Gaza, l'extermination se faisant alors par une multitude de moyens « à bas régime » plutôt que par des bombardements massifs difficiles à ignorer par les médias dominants et les pouvoirs politiques. Le délabrement entretenu du système de santé, les pollutions diverses et la propagation de maladies, l'absence d'une alimentation saine, équilibrée et suffisante, la faiblesse chronique des nourrissons et l'impossibilité de se soigner - en particulier pour toute la fraction la plus âgée de la population - ainsi que l'impossibilité de procéder à toute reconstruction, garantit aujourd'hui un taux de mortalité très élevé qui procède d'une volonté ouvertement génocidaire. Ce projet d'extermination n'a jamais été remis en cause - que ce soit à l'intérieur de la société israélienne comme au niveau des pouvoirs politiques et économiques internationaux - à l'exception du mouvement de solidarité avec la Palestine.
Dans la période présente, les mêmes techniques de ciblage continuent à être exploitées, mais appliquées à une échelle moindre. Pour exemple, dans sa volonté de déstructurer - ou démembrer - la société gazaouie en voulant la faire sombrer dans un désespoir sans nom et une lutte fratricide de tous les instants, les Israéliens vont cibler toute ébauche de reconstruction, toute volonté de remettre en marche un collectif, et ils vont en particulier tuer toute force de police que l'administration palestinienne voudra mettre en place.
Cette volonté exterminatrice touche aussi les équipes médicales et de secours, les techniciens et ingénieurs des systèmes de fourniture et d'assainissement des eaux, les enseignants...
De profonds signaux d'alarme
Le mouvement de solidarité avec la Palestine a toujours présenté le génocide perpétré à Gaza comme la préfiguration des exterminations à venir pour toutes les populations et communautés jugées indésirables. Tolérer ce génocide permettra de tolérer tous les génocides à venir, et avec douleur, il a bien fallu acter du fait qu'un monde hyper-connecté et informé n'y changeait rien. Ce qui reste déterminant et s'impose, c'est l'immense complicité des élites et pouvoirs dominants - économiques et politiques - à l'échelle internationale, dont les objectifs restent l'accaparemment des ressources et l'enrichissement sans limite.
Un autre aspect des plus inquiétants est le recouvrement évident entre les domaines militaires et civils. Les données publiques ou encore dites « ouvertes » et disponibles sans réelle contrainte sur Internet, alimentent la machine de l'IA dans la construction des listes de cibles, le profilage des futures victimes, l'installation d'une surveillance accrue de masse. Les données considérées comme « privées » et liées par exemple à des moyens militaires d'observation sont agrégées aux données publiques, étendant le champ de l'IA à tous les domaines touchant à notre vie.
Un autre fait notable est que les responsables des équipes BigTech intervenant au Pentagone sur les différents projets (OpenAI, Palantir, Google, Anthropic...) ont été intégrés dans les cadres de l'armée américaine avec des grades d'officiers. Nous assistons donc à une fusion forte entre le civil et le militaire
La grande progression des ventes d'armes israéliennes au cours de l'année 2024 - donc après le début du génocide - illustre bien la place prépondérante qu'occupe Israël dans le dispositif mondial d'oppression et de surveillance. Pour les nombreux gouvernements au niveau mondial qui utilisent ce savoir-faire « testé sur le terrain » en Palestine, renoncer à soutenir l'état sioniste reviendrait littéralement « à se couper un bras ».
Que faire face à ce « rouleau compresseur » que paraît être l'IA ?
Les recommandations qui suivent ne traitent que de l'IA dans ses aspects militaires. Ses implications dans le champ social, culturel, économique et politique relèvent d'un autre débat, également nécessaire, mais qui ne sera possible qu'à la condition de commencer par « déconstruire » l'IA : saisir sa structure, son organisation, son fonctionnement même élémentaire, ses enjeux.
Aucune technologie n'est neutre. Il est trop facile pour les chercheurs, ingénieurs et techniciens engagés dans les développements des applications informatiques à usage militaire, génocidaire, répressif... de se dégager de leurs responsabilités en invoquant une prétendue neutralité de leur travail. Un principe de précaution doit s'appliquer, donnant le temps de la réflexion pour mesurer les implications malveillantes possibles des outils conçus. Toute technologie n'est pas bonne à produire !
Il est donc possible pour le mouvement de solidarité avec la Palestine d'exercer une pression sur les laboratoires et les centres de développement de ces technologies mortifères. Comme mentionné ci-dessus, de nombreux employés de Google avait protesté publiquement lorsque leur entreprise avait décidé de se joindre au projet Maven du Pentagone en 2017.
Les agents des entreprises BigTech doivent être interpellés par le mouvement de solidarité, comme doivent l'être ceux des entreprises et universités françaises impliquées dans divers partenariats (directs ou indirects) avec l'état génocidaire israélien. Le monde du travail dispose encore de représentations professionnelles et syndicales qui sont autant de biais par lesquels faire part de nos profonds questionnements, de nos condamnations, et de notre exigence de réponses.
Il est donc essentiel de renforcer les alliances entre les défenseurs des droits et les travailleurs du secteur technologique. Ces coordinations peuvent mettre en lumière des contrats militaires tenus confidentiels, renforcer la collecte de preuves et amplifier la contestation interne au sein de l'industrie.
Il est impératif - dans le monde universitaire et de la recherche - d'attaquer les partenariats impliquant des entités privées ou publiques, qui collaborent au développement et à la mise en oeuvre de technologies militarisées.
En l'absence de cadres réglementaires spécifiques, la militarisation de l'IA se développe très rapidement. Alors que les États continuent de délibérer sur les normes relatives aux armes autonomes aux Nations Unies, aucun traité international ne régit spécifiquement leur développement ou leur usage. Les technologies à double usage, liées aux développements en IA et à l'infrastructure du cloud, et désormais intégrées dans les opérations militaires, sont encore moins réglementées et soumises à contrainte.
Les discussions qui peuvent se dérouler à l'échelle nationale et internationale et les propositions réglementaires qui peuvent être faites concernant l'IA militarisé, se concentrent essentiellement sur la protection de la vie privée et des droits humains, ignorant largement l'impact dévastateur des systèmes d'IA dans les zones de conflit.
Les Principes Directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme (UNGPs), qui définissent les obligations des États et les responsabilités des entreprises concernant les risques liés aux droits humains, sont souvent ignorés par les entreprises technologiques.
Alors que ces principes imposent que les entreprises opérant dans des zones de conflit, traitent comme une question de conformité juridique le risque de contribuer à des violations des droits, les entreprises technologiques continuent pourtant de s'y conformer selon leur bon vouloir.
Après plusieurs dénégations, l'aveu tardif en 2025 par Microsoft de l'utilisation de son infrastructure cloud pour exercer une surveillance de masse à Gaza en est un exemple typique.
Le droit pénal international reste insuffisant pour traiter la complicité des entreprises dans les crimes de guerre. Tant le droit coutumier que le Statut de Rome édicté en 1998, limitent la responsabilité pénale aux personnes physiques, excluant les entreprises en tant que personnes morales. Par conséquent, imposer la responsabilisation des entreprises pour leur implication dans les crimes particulièrement horribles, notamment le génocide, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, constitue une lutte à part entière sur le plan juridique.
Enfin, s'attaquer dans le cadre de la campagne BDS, aux partenariats de recherche impliquant des entités privées, notamment des entreprises commerciales, et des institutions universitaires qui collaborent au développement et à la mise à l'échelle de technologies militarisées, permettra d'exercer une forte pression sur un complexe militaro-industriel israélien structurellement dépendant des capitaux privés et étrangers.
Claude Zurbach
Responsable d'édition du site Chronique de Palestine.
Le 10 mai 2026
Image en vedette via Palestine 13
Sites de référence :
al-shabaka.org
english.almayadeen.net
chroniquepalestine.com
democracynow.org
palestine-studies.org
972mag.com
aljazeera.com
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Claude Zurbach est ingénieur de recherche en astrophysique au CNRS, retraité, responsable d'édition du site CHRONIQUE DE PALESTINE et traducteur de nombreux livres sur la Palestine dont ceux de Ramzy Baroud. Claude a fait de nombreuses conférences sur des thèmes très divers, toujours liés à la Palestine, l'intifada, les prisons et récemment une conférence à Palestine 13, Marseille, sur le thème IA et génocide à Gaza dont nous publions le texte, développé, ci-dessous
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Par Claude Zurbach
