En ce moment même, nous assistons à un transfert sans précédent de ressources, qui sont détournées des investissements nationaux aux États-Unis vers le complexe militaro-industriel (autrement dit, la machine de guerre). La seule période comparable de notre histoire remonte à la période précédant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les États-Unis ont dû faire face à un puissant adversaire, l'Allemagne nazie, qui avait pour ambition de contrôler non seulement l'Europe, mais le monde entier. L'escalade actuelle est d'une ampleur vertigineuse et aura sans aucun doute des conséquences dévastatrices, non seulement sur la politique étrangère et intérieure de ce pays, mais aussi sur les perspectives économiques des Américains moyens.
Source : TomDispatch, William D. Hartung
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Lorsque, en 2023, mon collègue Ben Freeman et moi-même avons commencé à envisager notre livre, The Trillion Dollar War Machine (La machine de guerre à mille milliards de dollars), il était pour nous en partie un avertissement sur l'ampleur que pourrait prendre le budget du Pentagone dans les années à venir (en l'absence de contestation de la part du Congrès et des contribuables). Cependant, lorsque notre livre est sorti en novembre 2025, le budget du Pentagone avait déjà dépassé la barre des 1 000 milliards de dollars et, tout récemment encore, le président Trump a proposé d'ajouter immédiatement 500 milliards de dollars à ce chiffre déjà vertigineux, et ce en l'espace d'une seule année. Et imaginez un peu : cette augmentation proposée à elle seule est déjà supérieure au budget militaire total de n'importe quel autre pays sur Terre. Rappelons que les niveaux élevés actuels de dépenses ont déjà financé une intervention inutile et provocatrice au Venezuela ainsi qu'une guerre à large échelle au Moyen-Orient, et que les coûts considérables de tout cela, en termes de vies humaines et de dommages causés à l'économie mondiale, ne manqueront pas de marquer la vie de chacun d'entre nous à l'échelle mondiale pour les années à venir.
Pour couronner le tout, le Pentagone a annoncé qu'il demanderait une dotation supplémentaire de 200 milliards de dollars pour financer sa guerre contre l'Iran, laquelle s'est étendue à tout le Moyen-Orient. Ces 200 milliards de dollars s'ajouteraient aux 1,5 milliard de dollars proposés pour le futur budget du Pentagone. Selon une analyse de Stephen Semler, expert budgétaire du Pentagone, la guerre contre l'Iran, qui a débuté le 28 février avec des frappes aériennes israéliennes et américaines, a coûté aux États-Unis plus de 28 milliards de dollars rien que pour les deux premières semaines. Et pour mettre cela en perspective, 28 milliards de dollars, c'est plus de trois fois les budgets annuels proposés par l'administration Trump pour les Centres de contrôle et de prévention des maladies et l'Agence de protection de l'environnement (alors même que nous vivons un moment où la crise climatique et la nécessité de prévenir de futures pandémies sont essentielles pour la santé et la sécurité de tous les Américains). Pire encore, tout cela pour une guerre complètement absurde qui n'aurait jamais dû être déclenchée.
Alors que le président Trump oscille entre la poursuite des négociations visant à mettre fin à la guerre et les menaces de rayer l'Iran de la carte, ou même simplement de se retirer pour bombarder un autre jour, certaines informations indiquent que la demande de budget supplémentaire destinée à financer la guerre contre l'Iran serait réduit pour passer de 200 milliards de dollars, comme initialement proposé, à 98 milliards de dollars. Et ces 98 milliards de dollars couvriront d'autres postes en plus des coûts de la guerre, notamment l'aide aux sinistrés et la modernisation de l'aviation.
L'État-militaire et le règne des profiteurs de guerre
Pendant la campagne électorale de 2024, Donald Trump s'était engagé à chasser de Washington les "profiteurs de guerre" et les "bellicistes", laissant entendre qu'ils aimaient la guerre parce que "chaque missile coûte 2 millions de dollars", tout en se vantant de n'avoir mené "aucune guerre" au cours de son premier mandat.
Et son discours de champion incontesté de la paix s'est poursuivi pendant son second mandat, alors même qu'il a bel et bien déclenché des guerres irresponsables, destinées à remplir les caisses des "profiteurs de guerre" contre lesquels il s'était insurgé pendant la campagne électorale. Il s'est toutefois également engagé à aider l'industrie de l'armement à quadrupler la production de bombes de ce même type de "bombes à 2 millions de dollars" qu'il dénonçait pendant la campagne, sans oublier, ce qui est encore mieux pour les fabricants d'armes, les intercepteurs de missiles qui coûtent jusqu'à 12 millions de dollars chacun. Plus grave encore, face aux exigences liées à la guerre actuelle contre l'Iran, auxquelles s'ajoutent le soutien à la guerre menée par Israël contre Gaza et les efforts de l'Ukraine pour se défendre contre la Russie, le Pentagone et les géants de l'armement crient au désastre : si les États-Unis n'augmentent pas radicalement leur production d'obus d'artillerie, de bombes et de missiles, les stocks pourraient bientôt être épuisés.
Bien sûr, remplir à nouveau ces arsenaux à coups de sommes colossales est très précisément la plus mauvaise solution. La réponse à la pénurie actuelle de munitions ne consiste pas à agrandir encore davantage le complexe militaro-industriel de ce pays, mais à s'abstenir de fournir les armes qui sont utilisées par Israël pour commettre un génocide à Gaza et un nettoyage ethnique au Liban, ou pour alimenter des guerres non justifiées comme le conflit actuel avec l'Iran. La meilleure politique pour éviter que ces stocks de matériel militaire ne s'épuisent serait, bien sûr, d'adopter une approche plus sélective en matière d'aide militaire et une approche plus modérée de la politique étrangère américaine et de la conduite de la guerre (au sens large).
Washington devrait, en fait, donner la priorité à la diplomatie et ne recourir à l'action militaire qu'en cas de menace réelle pesant sur les États-Unis eux-mêmes. Nous avons besoin d'une politique plus avisée en matière d'achats militaires et de stratégie militaire, et non d'un État-garnison avec son "complexe militaro-industriel" contre lequel le président Dwight D. Eisenhower nous avait mis en garde il y a plus de soixante ans.
En outre, il va sans dire que le Pentagone doit réorienter sa stratégie d'approvisionnement afin de produire des armes plus fiables à un coût plus raisonnable, tout en évitant toute complexité inutile, de sorte qu'elles puissent être produites, être prêtes à l'emploi et passer moins de temps en maintenance. Ce principe était le mot d'ordre du comité bipartite du Congrès chargé de la réforme militaire dans les années 1980, qui comptait à un moment donné plus de 100 membres du Congrès et qui a contribué à mettre un frein aux excès du renforcement militaire lancé par le président Ronald Reagan.
Baisse des retombées économiques générées par les dépenses du Pentagone
Dans une étude détaillée à paraître pour le Transition Security Project et dans ses propres écrits, la journaliste d'investigation Taylor Barnes, d'Inkstick Media, a mis en évidence la baisse du rendement lié aux dépenses du Pentagone. Malgré un budget de ce dernier en forte hausse, les emplois directs dans la production d'armement ne représentent plus qu'un tiers de ce qu'ils étaient il y a 30 ans, passant de trois millions à l'époque à 1,1 million aujourd'hui, selon la propre association professionnelle de l'industrie de l'armement. Les taux de syndicalisation dans le secteur de la production d'armement ont également fortement chuté, certaines grandes entreprises d'armement comme Northrop Grumman affichant des taux de syndicalisation inférieurs à 10 %. S'inscrivant dans cette tendance, Lockheed Martin a délocalisé la production de son chasseur F-16, un pilier des exportations d'armes à l'étranger, vers l'État de Caroline du Sud qui a des lois pour restreindre le syndicalisme [État qui interdit l'appartenance à un syndicat comme condition d'embauche, NdT].
Pire encore, de nombreux États accordent des allègements fiscaux particuliers et d'autres subventions pour attirer ou retenir les usines d'armement, et cela s'ajoute aux centaines de milliards de dollars provenant des impôts fédéraux. Dans l'Utah, le gouvernement de l'État a catégoriquement refusé de révéler combien d'emplois Northrop Grumman avait promis de créer en échange des subventions de l'État, un responsable affirmant que cela "compromettrait" les intérêts de l'entreprise. Parallèlement, le travail de Northrop Grumman sur le Sentinel, le tout dernier missile balistique intercontinental (ICBM), est devenu l'exemple type d'un développement d'armes dysfonctionnel, le coût estimé de l'ensemble du programme ayant augmenté de 81 % en seulement quelques années. Le problème venait en partie du fait que Northrop Grumman avait, on ne sait comment, ignoré le fait que son nouveau missile serait trop volumineux pour tenir dans les silos existants, ce qui allait entraîner de nouveaux travaux de construction particulièrement onéreux.
Les maigres recettes fiscales sont consacrées aux missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), que l'ancien secrétaire à la Défense William Perry a un jour qualifiés de "l'une des armes les plus dangereuses dont nous disposons." Après tout, un président pourrait littéralement n'avoir que quelques minutes pour décider de les lancer après avoir été averti d'une attaque ennemie potentielle, ce qui augmente considérablement le risque d'une guerre nucléaire accidentelle provoquée par une fausse alerte. Et depuis l'avènement de la technologie nucléaire, on a connu de nombreuses fausses alertes et de nombreux accidents nucléaires (même si le monde n'a pas encore été frappé par une véritable attaque nucléaire), comme le montre de manière très détaillée le livre de référence Command and Control d'Eric Schlosser.
Et puis il y a le système de "défense" antimissile Golden Dome, un fantasme du président Trump qui, en réalité, ne pourrait jamais offrir la protection "sans faille" promise contre des armes allant des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et des missiles hypersoniques aux drones volant à basse altitude. À l'heure actuelle, plus de 40 ans après la promesse du président Ronald Reagan d'une défense parfaite contre les ICBM dans son discours "Star Wars" de 1983, il devrait être on ne peut plus évident qu'un tel bouclier infaillible est concrètement impossible, puisque les ICBM ennemis équipés d'ogives nucléaires arriveraient à une vitesse de 24 000 kilomètres par heure - non non, ce n'est pas une erreur d'impression ! - et pourraient être noyés au milieu d'un grand nombre de ballons leurres impossibles à distinguer d'une ogive lorsqu'ils flottent dans l'espace. En cas d'une attaque nucléaire à grande échelle on pourrait compter des centaines de telles ogives. Pour avoir ne serait-ce qu'une chance de toutes les intercepter, un système de défense devrait déployer jusqu'à 1 600 intercepteurs afin d'abattre les missiles entrants. Une analyse réalisée par l'American Enterprise Institute, un think tank conservateur, estime que la construction d'un bouclier "Golden Dome" complet pourrait coûter à elle seule 3 600 milliards de dollars.
En réalité, le concept du "Golden Dome" est tellement farfelu qu'il ne mérite guère une critique approfondie, même si de nombreuses analyses de ce type existent. Il serait bien sûr plus judicieux de le traiter avec dérision.
Ben Cohen, cofondateur de Ben & Jerry's et initiateur de la campagne "Up in Arms" visant à réduire les dépenses du Pentagone, a adopté exactement cette approche. Le 1er avril, il a installé sur le National Mall une statue intitulée "Golden Hole-in-Dome" représentant Donald Trump, entièrement vêtu, trempé par l'eau s'écoulant à travers un faux bouclier en forme de dôme doré. Le titre de l'article du Daily Beast consacré à cet événement résumait bien l'esprit de cette journée : "Le cofondateur de Ben & Jerry's humilie Trump devant chez lui."
Pendant ce temps, la liste des systèmes d'armement défaillants figurant sur la liste d'achats du Pentagone ne cesse de s'allonger. Prenons l'exemple de l'avion de combat F-35 de Lockheed Martin, qui était censé être capable de tout faire (et ne fait rien) correctement. Il a fallu 23 ans pour développer cet avion, dont le coût pourrait s'élever à 2 000 milliards de dollars pour environ 2 500 appareils si les plans initiaux du Pentagone sont maintenus, et qui ne fonctionne toujours pas comme prévu, passant près de la moitié de son temps dans son hangar pour maintenance.
Comme l'a souligné Dan Grazier, du Stimson Center, il en est de même avec le porte-avions USS Gerald Ford, qui a récemment dû accoster à Chypre après plusieurs incidents, parmi lesquels des toilettes bouchées qui projetaient des excréments sur le pont d'envol, c'est un cauchemar à 13 milliards de dollars, bourré de technologies sophistiquées, non vérifiées et coûteuses qui, bien trop souvent, ne fonctionnent pas comme prévu. Comme il le souligne, un porte-avions plus viable et moins coûteux aurait pu être construit si des technologies éprouvées n'avaient pas été remplacées par des fantasmes high-tech. Malheureusement, ce n'est généralement pas ainsi que fonctionnent les marchés publics du Pentagone de nos jours.
Palmer Luckey ne viendra pas à la rescousse
Palmer Luckey, cet ancien concepteur de jeux vidéo de 32 ans qui dirige aujourd'hui Anduril, l'une des principales entreprises de technologie militaire de la Silicon Valley, a fait la une il y a quelques mois lorsqu'il a déclaré à un journaliste de CNBC que, si le Pentagone cessait d'acheter les mauvais équipements, il pourrait assurer une défense solide pour les États-Unis pour un coût d'environ 500 milliards de dollars, soit la moitié du budget actuel et un tiers du montant que le président Trump cherche actuellement à obtenir. On peut supposer que parmi les mauvais choix on compte les avions pilotés comme le F-35 et les navires gigantesques comme le Gerald Ford, et que les bons choix sont les drones, les sous-marins sans équipage et les systèmes complexes de ciblage et de surveillance basés sur l'IA, du type de ceux produits par Anduril et Palantir, la société de Peter Thiel.
Mais une chose est sûre : remplacer les avions de combat pilotés par des essaims de drones ne sera pas forcément moins coûteux, cela dépendra de la taille de ces essaims et de la complexité de leur conception. Dès le début du conflit, l'armée ukrainienne a estimé que les drones fournis par les États-Unis et provenant de la Silicon Valley étaient trop fragiles et trop chers. Elle a donc lancé un programme de drones "faits maison" consistant à équiper de bombes et de caméras des drones commerciaux bon marché venant de Chine. Les fabricants d'armes américains tentent désormais de revenir dans la course en s'associant à des entreprises ukrainiennes pour construire des drones plus sophistiqués. Cependant, ce ne serait pas une surprise si leur prix s'envolait et si leur fiabilité s'effondrait.
Autre raison pour laquelle les armes pilotées par l'IA pourraient ne pas être aussi bon marché qu'on le prétend : Luckey, Thiel et leur joyeuse bande de techno-optimistes déjantés veulent se soustraire à tout contrôle de leurs activités, qu'il s'agisse de tests indépendants de leurs nouveaux systèmes ou de mesures visant à empêcher les pratiques abusives de sous-traitants sans scrupules. À l'heure actuelle, la devise du secteur des technologies militaires est "faites-moi confiance." Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je préférerais que quelqu'un surveille la boutique, afin que les milliardaires de la tech n'en profitent pas pour nous dépouiller.
Bien sûr, qu'est-ce que cela signifierait si la Silicon Valley était capable de fournir des armes de pointe moins chères et plus meurtrières ? Après tout, des systèmes d'intelligence artificielle ont bel et bien été utilisés récemment pour accélérer le ciblage lors de la guerre génocidaire menée par Israël contre la population de Gaza, et ils ont été utilisés au cours de la désastreuse attaque du président Trump contre l'Iran. Et dans aucun de ces cas on n'a assisté à une fin heureuse. Mais c'est justement là que réside le problème. La vérité, c'est que nous n'avons vraiment pas besoin de toujours plus d'armes nouvelles qui tuent encore plus vite. Il nous faut mettre fin aux tueries. Et pour cela, il faut réduire l'influence politique des faucons et des profiteurs de guerre que Donald Trump avait critiqués pendant la campagne électorale de 2024, avant de les accueillir à bras ouverts une fois président.
Et pour replacer tout cela dans une perspective bien sombre, il est aujourd'hui à la tête de ce qui est peut-être le régime le plus corrompu, le plus incompétent et le plus répressif de l'histoire de cette république. Pire encore, certaines de ses politiques les plus désastreuses, comme son soutien sans faille à l'agression israélienne, ont, malheureusement, bénéficié d'un appui bipartisan à Washington. En bref, il a pris certaines des pires politiques américaines existantes et les a accélérées, tout en détruisant les éléments positifs de l'action gouvernementale, comme l'aide fournie par l'Agence américaine pour le développement international (USAID) en matière d'alimentation, d'eau potable et de services de santé publique à l'étranger, ou toute implication plus poussée au sein d'institutions internationales constructives.
En outre, Trump restreint actuellement les moyens d'action de la politique étrangère américaine en démantelant les instruments civils de l'État, tout en misant davantage sur des approches militaires qui n'ont "gagné" aucune guerre au cours de ce siècle (ni d'ailleurs au cours de la seconde moitié du siècle dernier). Pendant ce temps, les dégâts économiques et les coûts humanitaires touchent le monde entier, y compris ses propres partisans.
Le défi consiste désormais à construire un mouvement qui non seulement fasse reculer les politiques de Trump, mais s'attaque aussi aux forces économiques, politiques et culturelles sous-jacentes qui maintiennent depuis si longtemps les États-Unis dans un état de guerre permanent, tout en nous privant de la possibilité de bâtir un avenir meilleur, plus pacifique, plus tolérant et plus juste. Compte tenu du rythme effréné de la destruction et du chaos qui s'abattent sur nous, il est important d'agir dès maintenant et de persévérer jusqu'à ce que nous ayons acquis suffisamment de pouvoir pour freiner la machine de guerre et commencer à mettre en place de véritables structures de paix.
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William D. Hartung, collaborateur régulier de TomDispatch, est chercheur principal au Quincy Institute for Responsible Statecraft et coauteur, avec Ben Freeman, de The Trillion Dollar War Machine: How Runaway Military Spending Drives America into Foreign Wars and Bankrupts Us at Home (Bold Type Books, novembre 2025).
Source : TomDispatch, William D. Hartung, 26-04-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
