25/05/2026 euro-synergies.hautetfort.com  5min #314991

Jünger, l'« américanisation » et la massification

Jünger, l'"américanisation" et la massification

Claude Bourrinet

Le 5 août 1945, Jünger visite sa ville natale, Hanovre. La ruine dépasse la dimension humanitaire. La destruction radicale de la cité signifie un anéantissement plus radical que celui de vies. Il s'agit de celui de la mémoire. "Les liens qui nous rattachaient au Moyen Âge sont désormais tranchés - je ne veux pas seulement parler du point de vue architectural, mais je songe à la chaîne ininterrompue de générations qui se sont succédé dans les maisons de colombage, aux toits gothiques, dont les poutres portaient des inscriptions en lettres d'or."

Les édifices en ruine sont changés en "reliques", en acquièrent de ce fait une "puissance supérieure".

La guerre moderne réalise parfaitement et intégralement ce que les conflits passés ne parvenaient à faire pour ainsi dire qu'accidentellement. Il y eut bien sûr Carthage, Corinthe, Persépolis, Mexico. Mais la volonté d'effacement du passé des peuples, d'éradication de leur mémoire, était limitée par les moyens réduits de ces âges sans technique véritablement performante. Nous étions vraiment dans les âges obscurs où le progrès manquait cruellement, et où les talents humains étaient ridiculement artisanaux. Dorénavant, il est tout à fait envisageable de supprimer totalement toute mémoire, au moins visuelle, par la destruction de l'habitat ancestral des peuples. On peut le faire pacifiquement, comme à Paris, avec Haussmann, ou dans la Rome médiévale, avec Mussolini, ou ailleurs - c'est ce que Jünger appelle l'américanisation -, mais la guerre moderne est beaucoup plus efficace.

Jünger, le 1er septembre 43, nous relate un témoignage significatif, à cet égard. Le 30 juillet, le docteur Otte, de Hambourg, lui écrit que sa pharmacie avait été détruite, "avec tout le Fischmarkt, ainsi que tous les biens hérités de son arrière-grand-père, de même que les pièces où il avait déposé ses documents sur Kubin".

La modernité, violemment ou pacifiquement, soit en détruisant, soit en oubliant, s'applique, volontairement ou non, à oblitérer le passé, condamnant la conscience qu'a l'homme contemporain du monde, à coïncider avec le présent, c'est-à-dire un flux incompréhensible, qui file vers des futurs fantasmés, soumis aux caprices du moment.

La société de masse est la cause et la conséquence de l'amnésie universelle, surtout dans les grandes villes (Jünger nous dépeint des habitants des campagnes encore enracinés, mais l'on sent que ce moment d'hésitation de l'histoire est provisoire). En 1939, juste avant sa mobilisation, il y "est chaque fois surpris par l'aggravation de leur caractère automatique. Chose étrange, leur air de léthargie, d'absence, d'égarement s'accentue en proportion. Cela se lit sur les visages de l'individu, cela se sent à la façon dont les masses circulent et dont les chauffeurs sont assis à leur volant. Il semble que la part de conscience qui se dépose dans les formes, soit du même coup perdue pour les êtres." [...] "Les spectateurs qui sortent du cinéma ressemblent à une foule de dormeurs qui s'éveillent et lorsque nous pénétrons dans une salle baignée de musique mécanique nous croyons entrer dans l'atmosphère d'une fumerie d'opium."

La réflexion sur l'arrachement des hommes au terroir qui secrétait des siècles de mémoire, et transforme l'homme en ectoplasme, débouche sur une anthropologie. L'humanité s'est transformée beaucoup plus radicalement en un siècle qu'en six mille ans. Il reviendra sur cette idée dans sa nouvelle, parue en 1985 (à l'âge de quatre-vingt-huit ans!), Une dangereuse rencontre, dont la trame se situe à Paris, en fin de siècle "décadent".

Métropolis, de Fritz Lang, vient alors à l'esprit, avec ses foules immenses communiant dans des émotions violentes et spasmodiques, et ces colonnes de travailleurs somnambuliques, à la marche cadencée d'automates. Le 18 juin 1940, dans une circonstance certes singulière, car il s'agit des suites tragiques de la défaite française, il voit à Montmirail "une colonne de plus de dix mille prisonniers français" traverser la ville. "En pareilles circonstances on ne peut plus distinguer les individus. Je remarquai aussi l'allure mécanique et irrésistible qui est propre aux catastrophes. Nous étions debout derrière la grille du préau de l'école et nous tendions des boîtes de viande et des biscuits, ou les répandions dans le maquis de mains qui s'allongeaient vers nous à travers les barreaux. La vue de ces mains surtout était troublante."

La synecdoque est frappante : la foule humaine se réduit à des mains tendues.

La massification, l'anonymat atteignent un tel degré que toute relation, "toute participation à une vie collective", écœurent, et deviennent entachées de défiance, et, pire, de menace. "L'aveuglement d'une populace désormais innombrable passe toute imagination, toute mesure."

La dépersonnalisation, la mécanisation de l'homme colonise jusqu'au langage. Le 18 juillet 1945, il dénonce "L'un des modernismes déplaisants :"Je le contacte"L'emploi transitif mécanise le verbe ; cette tournure implique un manque de respect. Pourrait-on dire :"Hier, j'ai contacté Goethe", ou même :"J'ai contacté mon supérieur" ? On est sensible à cette petite inconvenance : la preuve, c'est qu'on évite de dire :"Un tel m'a contacté". Dans ce cas, les esprits économes eux-mêmes n'auront pas peur de la périphrase :"Il a pris contact avec moi". Cette tournure est au nombre de celles qu'a produites la croissance du monde des automates, et a sans doute été répandue par l'usage du téléphone."

Combien de régions de l'esprit et des mœurs ces travers déshumanisant ont-ils contaminés depuis !

La sensibilité de l'homme différenciée ne souffre pas d'atteinte à son intégrité humaine. Des réactions épidermiques, portant sur des détails qui, pour le commun des mortels, peuvent paraître absolument dérisoires, comme une musique vulgaire propagée dans la rue, un mot inauthentique désignant un sentiment, "toutes les notions à la mode, les tournures que colore l'époque : vocabulaire qu'enrichissent surtout la politique, la technique et les relations sociales". "Un esprit se classe en cédant à cet entraînement."

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