26/05/2026 reseauinternational.net  8min #315076

L'Ukraine était le prémice, l'Iran étant le précipice

par Assi Mounir

Comment l'Occident s'est effondré de l'intérieur

Comment le monde occidental est-il arrivé au désastre économique, culturel, religieux, etc. ? Comment des pays qui ont gouverné le monde pendant deux cents ans ont-ils pu s'écrouler du jour au lendemain ? L'Ukraine était le prémice, l'Iran étant le précipice. Ces deux noms ne sont pas des hasards géopolitiques : ils marquent les deux extrémités de la faillite occidentale. Le premier, l'Ukraine, fut le théâtre où l'orgueil européen a voulu montrer sa force et n'a démontré que sa dépendance. Le second, l'Iran, est le miroir où se reflète désormais l'impuissance d'un monde qui croyait dicter sa loi. Pour comprendre ce vertigineux effondrement, il faut remonter aux racines du mal : non pas une crise soudaine, mais une pourriture lente, idéologique, économique et spirituelle, qui a transformé les anciens maîtres du globe en spectateurs hagards de leur propre disparition.

I. Le crépuscule économique : de la prospérité keynésienne au précipice de la dette

L'Occident a bâti sa domination sur une machine économique apparemment invincible : industrialisation, commerce mondial, réserves énergétiques, innovation technologique. Pourtant, dès les années 1970, les germes de la décadence étaient plantés. Le choc pétrolier, la désindustrialisation massive, puis la financiarisation effrénée des années 1980-2000 ont transformé les anciennes puissances productives en casinos géants. Les usines ont fermé en Europe et aux États-Unis, délocalisées vers l'Asie à bas coûts. La classe moyenne, pilier des démocraties occidentales, a été laminée par la concurrence asiatique et la stagnation des salaires.

Mais le tournant fatal fut la décision, après la chute de l'URSS en 1991, de croire que l'histoire était finie. L'Occident s'est endormi dans l'ivresse de la victoire froide, multipliant les dettes, les bulles spéculatives et les déficits chroniques. La crise des subprimes en 2008 fut un avertissement ignoré. Au lieu de réformer, on a imprimé de la monnaie, renfloué les banques, et creusé un peu plus le fossé entre une élite financière mondialisée et un peuple abandonné.

La guerre en Ukraine, à partir de 2022, fut le révélateur de cette fragilité. En croyant affaiblir la Russie par des sanctions, l'Occident a surtout déclenché une inflation record, une explosion des prix de l'énergie, et une désindustrialisation accélérée en Allemagne, moteur de l'Europe. Les sanctions se sont retournées contre leurs auteurs : le gaz russe a été remplacé par du gaz américain liquéfié trois fois plus cher, les usines européennes ont fermé, et les populations ont vu leur pouvoir d'achat s'effondrer. L'Ukraine était le prémice : le premier coup de tonnerre annonçant l'orage. L'économie occidentale, déjà fragile, s'est retrouvée à genoux, dépendante de la Chine pour ses approvisionnements et des États-Unis pour sa sécurité militaire. La domination économique de deux siècles s'est évaporée en moins de dix ans, non par une conquête extérieure, mais par une autodestruction stupide.

II. Le naufrage culturel : du rayonnement à l'auto-flagellation

La puissance occidentale ne reposait pas seulement sur les canons et le commerce, mais sur un rayonnement culturel immense : la philosophie des Lumières, la science, la liberté d'expression, le roman, le cinéma, la musique. Pendant deux cents ans, le monde entier lisait Victor Hugo, écoutait Beethoven, étudiait les universités américaines ou anglaises. Ce soft power était aussi efficace qu'une armée.

Or, à partir des années 1990, une mutation radicale s'est opérée. La critique légitime du colonialisme et du patriarcat a dégénéré en une idéologie victimaire et puritaine, importée des campus américains. On a vu émerger une nouvelle religion séculière : le wokisme, le décolonialisme, la cancel culture. L'Occident a commencé à se haïr lui-même, à renier ses propres fondements. L'historien, le philosophe, l'artiste ne célèbrent plus rien ; ils déconstruisent, accusent, réparent les injustices du passé par des quotas et des repentirs publics.

Le cinéma, comme je l'ai évoqué plus tôt, en est le symptôme parfait. Les Oscars, Cannes, les prix littéraires ne récompensent plus le beau ou le vrai, mais le politiquement correct. L'art devient une chaire de morale, et la morale est celle de la repentance. Le résultat ? Une production culturel aseptisée, sans audace réelle, sans grande œuvre, qui ne parle plus qu'à une élite diplômée et déconnectée des classes populaires. Les grands mythes occidentaux - l'Iliade, la Bible, Shakespeare - sont relégués au rang d'oppresseurs. On interdit des classiques dans les universités sous prétexte qu'ils heurtent les sensibilités minoritaires. À force de se détester, l'Occident a perdu sa capacité à inspirer. La Chine, l'Inde, la Russie, l'Iran, le monde arabe, l'Afrique, l'Amérique latine ne regardent plus vers Paris ou New York ; ils construisent leurs propres références.

Cette autodestruction culturelle a eu un prix politique : les peuples, dégoûtés par ces élites moralisatrices, se sont tournés vers les populismes, les nationalismes ou l'abstention massive. Le lien social s'est rompu. L'Ukraine, en refusant de négocier avec la Russie sous influence américaine, a montré l'absurdité de cette posture : on préfère la guerre à la discussion, le principe à la réalité. Encore un prémice.

III. La crise religieuse et spirituelle : le vide au cœur de l'Occident

Pour comprendre l'effondrement, il faut aussi regarder le ciel. L'Occident a été chrétien pendant quinze siècles. Cette matrice religieuse a façonné sa morale, son droit, son rapport au temps et au travail. Avec les Lumières, puis le XIXe siècle, la sécularisation s'est accélérée. Mais longtemps, la religion a laissé des substituts : le progrès, la science, la patrie, l'art. Depuis les années 1960, tout a volé en éclats. La révolution sexuelle, la libération des mœurs, la critique de l'autorité ont vidé les églises, mais n'ont rien mis à la place.

L'homme occidental contemporain est un être déraciné, sans transcendance, sans rituel collectif, sans récit unificateur. Il lui reste la consommation, le divertissement, l'angoisse existentielle, et les antidépresseurs. Le vide spirituel a été comblé par des ersatz : l'écologie militante, le féminisme radical, le transhumanisme, ou l'islamophobie obsessionnelle. Mais ces religions de substitution sont incapables de produire du sens partagé ; elles fragmentent la société en tribus rivales.

L'Iran, dans ce tableau, est le précipice. Pourquoi l'Iran ? Parce que ce pays, malgré son régime théocratique, a su préserver une identité religieuse et nationale forte, capable de résister à quarante ans de sanctions occidentales. L'Occident, en revanche, a perdu toute conviction. Quand on ne croit plus à rien, on ne peut plus rien défendre. L'Iran s'approche de la bombe atomique ? L'Occident menace mais ne frappe pas. Le Hezbollah harcèle Israël, l'épuise ? L'Europe regarde ailleurs. Le précipice, c'est ce moment où l'on se rend compte que l'adversaire croit en quelque chose - même une idéologie mortifère - tandis que nous ne croyons plus qu'en notre propre confort. L'effondrement n'est pas seulement économique, il est ontologique. Un monde sans dieux ni maîtres finit par être dominé par ceux qui ont encore des dieux.

IV. La faillite géopolitique : de l'ordre mondial au chaos multipolaire

Comment des empires qui dominaient les mers, les terres et les routes commerciales il y a seulement trente ans en sont-ils réduits à supplier la Turquie de laisser entrer la Suède dans l'OTAN, ou à mendier du gaz au Qatar ? La réponse tient en deux mots : hubris et lâcheté.

L'Occident a cru que son modèle était universel et irrésistible. Il a imposé la démocratie libérale à coup d'interventions militaires en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie, chaque fois pour créer un désastre plus grand que le précédent. Il a élargi l'OTAN jusqu'aux portes de la Russie, humiliant un adversaire nucléaire, comme si les traités et la mémoire historique n'existaient pas. La guerre d'Ukraine est l'aboutissement logique de cette politique arrogante : l'Occident a poussé Kiev à rompre tout dialogue avec Moscou, a armé le pays sans limite, puis a refusé toute négociation, pensant que les sanctions écraseraient la Russie en quelques semaines. Le résultat ? Quatre ans de guerre, des centaines de milliers de morts, une économie occidentale exsangue, et la Russie plus résiliente que jamais. L'Ukraine était le prémice : l'erreur de calcul monumentale.

L'Iran, lui, est le précipice car il symbolise le prochain échec en chaîne. L'Occident n'a plus la force ni la volonté de l'empêcher de devenir nucléaire. Les ayatollahs, soutenus par la Russie et la Chine, jouent la montre. L'Europe, sans énergie, sans armée, sans stratégie, ne peut que gesticuler. Les États-Unis, tiraillés entre leur déclin relatif et leur guerre intestine culturelle, ne sont plus le gendarme fiable d'autrefois. Quand l'Iran franchira le seuil, ou quand Israël frappera seul, le monde basculera dans une nouvelle ère : celle où l'Occident ne sera plus qu'un acteur parmi d'autres, et non le chef d'orchestre.

Conclusion : après le précipice, quoi ?

L'effondrement de l'Occident n'est pas une fatalité métaphysique, mais le fruit d'une série de choix désastreux : financiarisation sans limite, suicide culturel, déracinement spirituel, arrogance géopolitique. L'Ukraine fut le prémice, le signal d'alarme que personne n'a écouté. L'Iran est le précipice, le bord de la falaise où nous nous tenons. Restera-t-il assez de lucidité pour reculer ? Rien n'est moins sûr, car les élites occidentales continuent d'appeler le Bien ce qui est l'aveuglement, et le Progrès ce qui est la décadence.

Le désastre est peut-être déjà consommé. L'avenir dira si l'Occident trouvera, dans ses ruines mêmes, l'humilité et la force de se réinventer - ou s'il sombrera, comme tous les empires avant lui, dans les oubliettes de l'histoire, tandis que d'autres civilisations prendront le relais. Mais une chose est certaine : ceux qui, encore aujourd'hui, applaudissent aux Oscars ou à la Palme d'or en y voyant le triomphe de la beauté et du progrès, ceux-là sont les chantres d'un monde qui n'existe déjà plus. Le rideau est tombé. Il ne reste plus qu'à regarder le précipice en face.

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