
par Amal Djebbar
On croit souvent que manger consiste simplement à calmer une faim : avaler quelque chose entre deux obligations, remplir un vide, cocher une case dans la journée. Pourtant, pour certains d'entre nous, manger n'a jamais été un simple besoin. C'est une manière de rester humain dans un monde qui apprend peu à peu à ne plus l'être.
Car manger, ce n'est pas seulement engloutir. C'est cuisiner. Préparer. Sentir une odeur envahir la maison. Choisir une épice, goûter une sauce, ajuster un assaisonnement, attendre qu'un pain lève. Transformer quelques ingrédients ordinaires en un repas capable de faire taire une table entière - ce silence rare, où plus personne ne parle parce que c'est bon.
Chez moi, la cuisine est arrivée tôt. En général, les enfants ne restent pas longtemps spectateurs. On commence en épluchant maladroitement. On surveille une casserole avec une gravité presque sacrée, avant qu'un jour, on nous laisse faire seuls. Et ce jour-là, on comprend qu'on n'hérite pas seulement de recettes, mais d'une transmission : des gestes, des réflexes, des phrases simples qui traversent les générations - attends encore un peu, goûte avant de saler. Une cuisine qui s'apprend avec patience.
La cuisine a toujours été un lieu de vie. On y raconte sa journée, on s'y dispute parfois, on s'y confie souvent sans même s'en rendre compte, simplement parce qu'on épluche des légumes côte à côte. On dit que la table rassemble ; je crois surtout que c'est la cuisine qui rapproche.
J'ai transmis cela à mes enfants. Non pour fabriquer des chefs, mais parce qu'apprendre à cuisiner, c'est apprendre à prendre soin de soi. Comprendre qu'un repas ne naît pas d'un emballage en plastique.
La bonne bouffe nourrit plus que le corps. Elle raconte une manière de vivre, de résister même. Un plat maison, c'est du temps offert, de l'attention, une tendresse discrète et surtout de l'amour.
Mais quelque chose s'est brisé avec le temps.
Je regarde le monde d'aujourd'hui et je vois qu'on a désappris à cuisiner. Les saveurs se sont simplifiées jusqu'à devenir fades, standardisées, interchangeables.
Il suffit de regarder les caddies dans les supérettes pour comprendre ce qui a changé. Ils racontent une époque mieux que les discours politiques. C'est une époque pressée, fainéante, où l'on préfère une salade sous plastique à quelques légumes découpés soi-même. Les paniers débordent de boissons sucrées, de pizzas industrielles, de plats en conserve, de barquettes déjà prêtes qu'il suffit de perforer avant de glisser au micro-ondes. Nems sans saveurs, sandwichs mous, pâtes recouvertes de sauces épaisses aux goûts identiques, chips aux arômes artificiels, pain blanc pas assez cuit
Dans les supérettes de campagne, le choix des légumes est parfois si maigre qu'on dirait presque un rayon abandonné. À force, on finit par se demander si ce manque ne reflète pas simplement un renoncement collectif : pourquoi vendre ce que plus personne ne réclame ?
Les plus jeunes grandissent dans ce décor-là. Beaucoup ne connaissent de la cuisine que ses versions les plus rapides : pizza, kebab, burger Ceux qui prétendent encore cuisiner reproduisent des recettes virales aperçues sur TikTok : pâte feuilletée industrielle, crème épaisse, couches successives de fromage, charcuterie empilée jusqu'à l'excès, puis le tout envoyé au four.
Le plus troublant, c'est de voir que même les anciens ont changé. Jadis, leurs paniers racontaient encore une forme d'équilibre : un légume, une viande, un produit laitier, quelques ingrédients simples pour composer un vrai repas. Aujourd'hui, eux aussi cèdent à la facilité. Le micro-ondes ronronne là où les casseroles mijotaient autrefois.
On ne cuisine plus vraiment. On réchauffe.
Et les corps racontent déjà les conséquences de cette lente transformation. Les enfants, les adolescents, les parents, les vieillards - tous semblent s'alourdir peu à peu, ralentis par des vies plus immobiles, des repas plus gras et des habitudes qui gonflent les corps.
Les cuisines se sont tues. Les recettes familiales se perdent. Les enfants ne reconnaissent plus l'odeur d'un bouillon qui mijote pendant des heures, ni le geste patient d'une bonne potée.
Quand une société cesse de cuisiner, elle cesse aussi, un peu, de se souvenir, de transmettre. Elle efface petit à petit sa propre histoire.
Et parfois, les grandes fins du monde commencent ainsi, dans une cuisine vide, où plus personne ne sait quoi faire d'un simple oignon.
Illustration : Louise Moillon, La marchande de fruits et de légumes, 1630.