27/05/2026 dedefensa.org  20min #315231

 La défense russe confirme avoir utilisé l'Orechnik contre Kiev

Et ainsi la Russie devint-elle sérieuse ?

 Analyse  

Et ainsi la Russie devint-elle sérieuse ?

• Après l'attaque de Lougansk, qui a tué au moins 21 jeunes étudiants et étudiantes, la situation se durcit considérablement en Ukraine. • Il semble, par diverses déclarations, avertissements, discours, décisions opérationnelles suivant la première riposte massive sur Kiev, que la Russie soit maintenant sur la voie de l'affrontement rendu inévitable. • Poutine a reçu à Pékin, pour la première fois, un soutien sans aucune réticence des Chinois pour une telle forme d'affrontement. • Divers articles paraissent, qui nous informent que la Russie doit changer sa stratégie de la dissuasion, possible désormais sans aller aussitôt au nucléaire grâce à des armes hypersoniques comme l' 'Orechnik'. • En face une OTAN "anglicisé", où les Américains du Pentagone ne tiennent nullement à mettre les doigts dans un engrenage de guerre avec la Russie. • Avec un texte d'Alastair Crooke.

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L'attaque contre un établissement d'enseignement supérieur à Lougansk, qui a fait parmi les étudiants et les étudiantes plus de vingt morts dans un dortoir de cet établissement, et des dizaines de blessés, a provoqué un très grand émoi en Russie et l'entrée, semble-t-il, dans une phase nouvelle de la guerre en Ukraine.

L'attitude totalement complice et faussaire des Européens de l'OTAN, l'absence de condamnation, sinon la reconnaissance même de la situation de "crime de guerre" de cet acte de terrorisme avéré (drones ukrainiens) ont absolument et radicalement mis à jour un climat de conflit ouvert, moins entre la Russie et l'Ukraine qu'entre la Russie et une structure de l'OTAN totalement "anglicisé" façon-MI6 en l'absence d'activisme des USA. (Les USA ont refusé de se joindre à une coalition occidentale de pays condamnant les plans russes d'attaque de Kiev.)

Tout cela se passe alors que les "pourparlers de paix" fantoches entre USA et Iran tombent totalement en un processus de désintégration. Netanyahou a joué le rôle qu'on sait, la question restant pendante de savoir si son jeu 'bad cop-good cop' est arrangé par grande et superbe habileté complice entre Israël et les USA, ou s'il décline leurs deux folies de concert... Curieusement ou bien naïvement, ou bien naturellement et sans état d'âme particulier (pas le temps), nous serions tentés de penser que les deux choses sont en marche et jouent en même temps leur rôle. Les deux présidents sont à la fois assez stupidement vicieux et cruels et assez absurdement dystopiques et hystériques pour jouer ce "double jeu-à-deux" comme font les enfants "à la récré"...

Réactions et mesures de la Ruses

Il y a eu une communication téléphonique Lavrov-Rubio lundi ;, initiée par le premier, et suivie ensuit par un communiqué du ministère des affaires étrangères russes. Tout dans les procédures, le symbolisme, le ton, les processus (la mention explicite et complètement inhabituelle de l'approbation de Poutine du texte) indique le caractère gravissime de la situation.

Les Russes ont averti les Américains : "Nous sommes sérieux et ne ferons rien pour éviter particulièrement votre ambassade" ; ils conseillent sans ménagement : "Évacuez votre ambassade de Kiev si vous voulez ne pas courir de risques très graves". La Panique de Rubio après l'entretien était visible, palpable, immanquable... Le secrétaire d'État prudent et vipérin connaît sa première crise où il est obligé de tenir le premier rôle dans une position d'une faiblesse humiliante.

Mercouris est également  excellent et catégorique là-dessus. Il détaille presque à l'excès, selon son habitude, le cheminement des Russes et conclut à une volonté unanime de la direction, sans fausse note ni mollesse, pour une réaction extrêmement forte.

Demandez le programme

Très vite, des précisions sont apparues sur les intentions de la direction russe. A cet égard, on consulte avec attention le rapport qui est fait d'une intervention de Andrei Kartopolov, député influent à la Douma et ancien général à la retraite. Kartopolov a donné une conférence de presse pour décrire les plans de guerre, ou plutôt les plans d'une guerre augmentée,  essentiellement vers Kiev, où l'on ne serait désormais plus loin de l'extension du conflit au continent, puisque l'OTAN serait impliquée et inculpée en première ligne.

"L'armée russe commencera à cibler les bunkers utilisés par les commandants et les hauts responsables militaires ukrainiens en réponse aux attaques terroristes continues de Kiev contre des civils, a déclaré le député Andrey Kartapolov. Le Parlement ukrainien - la Verkhovna Rada - et le bureau de Vladimir Zelensky ne figurent pas sur la liste des cibles, a-t-il déclaré à 'Parliamentskaya Gazeta' mardi.

" Suite à l'attaque meurtrière menée par un drone ukrainien contre un établissement d'enseignement supérieur de la République populaire de Lougansk, Moscou a annoncé une nouvelle stratégie, s'engageant à frapper systématiquement diverses cibles dans la capitale ukrainienne en guise de représailles. La frappe a tué au moins 21 personnes, principalement des adolescentes qui dormaient dans un dortoir, dans ce que le ministère russe des Affaires étrangères a qualifié de manifestation du "caractère nazi et terroriste du régime de Kiev".

""La patience de la Russie a atteint ses limites", a déclaré Kartapolov, commentant la tragédie. Les tactiques de Kiev ont dégénéré en"terrorisme flagrant contre nos civils", a-t-il affirmé, parlant en qualité de président de la commission de la défense de la Douma d'État. Il précise que Moscou renonce désormais à son engagement de ne pas cibler la capitale ukrainienne.

" Interrogé sur les cibles potentielles, le député a déclaré que ni le bâtiment de la Verkhovna Rada ni le bureau de Zelenski ne pouvaient être considérés comme un "centre de décision". Les députés ukrainiens ne contrôlent pas les troupes, et Zelenski lui-même ne se rend même plus à son bureau, a-t-il précisé.

""Les centres de décision [sont] des centres de commandement et de contrôle [militaires] souterrains fortifiés", ainsi que des bunkers utilisés par les services de sécurité et les dirigeants ukrainiens, a déclaré Kartapolov, lui-même colonel général à la retraite et ancien vice-ministre de la Défense."

Les déclarations de Andrei Kartapolov sont très sérieuses, quoi que ne dise pas la presse convulsive de l'Occident du même type. L' hypocrisie de cette presseSystème-là a depuis longtemps réduit sa compétence professionnelle à un peu de dérisoires tentatives qu'un peu de sable efface. Kartapolov est un ancien général et il entretient, en plus de son rôle politique, des connections directes avec l'armée. Il semble bien, dans ce sens, que Poutine n'ait plus conditionné une action à un ordre direct de son chef. Il donne carte blanche à l''armée : elle tapera quand elle le jugera opportun, avec les moyens qui importent et selon l'efficacité destructrice recherchée. Aucune restriction n'est imposée.

Les affaires sérieuses commencent et l'OTAN passe en première ligne. Non seulement il y a eu l'attaque contre Lougansk mais il y a aussi la décision de Poutine de ne plus rien espérer de Trump, quoi que veuille ou ne veuille pas ce président-là. Mercouris fait remarquer que Poutine prend ces décisions retour de Chine. Pour lui, aucun doute : le Russe est allé consulter l'allié chinois, toujours important et très sensible aux conflits.

"Les Chinois lui ont assuré qu'ils commencent à comprendre ce que vaut la parole américaniste, et plus encore celle de Trump, notamment dans le cadre de soi-disant négociations. Il n'y a plus rien à en attendre. Maintenant, il faut y aller, et Pékin soutient Moscou à fond."

Causes de la "patience" russe

A côté des critiques que certains continuent à déverser sur Poutine, Paul Craig Roberts en tête, depuis 2014 où a commercé à apparaître pour cette bande la nécessité d'y aller à fond, si possible avec du nucléaire, il y a une enquête à mener pour savoir pourquoi les Russes ont attendu jusqu'à cette nouvelle résolution qui apparaît. 'WhatDoesItMeans' (WDIM) offre  son explication.

Pour ceux qui suivent assez régulièrement ce site au style si particulier, un point est apparu, qui nous paraît très nouveau (sauf pour les éventuels cas que nous aurions ratés précédemment), qui est une prise de parole à la première personne. C'est comme si WDIM entendait se personnaliser pour donner plus de poids à ce qu'il nous dit, par le simple fait d'un engagement personnel, - nous voulons dire, pour ceux qui connaissent WDIM :

"Certains se sont demandés :"Pourquoi la Russie a-t-elle attendu quatre ans avant d'agir ?"

" Je pense qu'il y a deux raisons principales :

"Premièrement, je crois que la Russie dispose d'agents infiltrés dans toutes les unités militaires et de renseignement ukrainiennes clés à Kiev et qu'elle ne voulait pas risquer de les tuer ou de les exposer en attaquant ces sites sans avertissement.

" Deuxièmement, la Russie voulait éviter de tuer des militaires et des agents de renseignement américains et d'autres pays de l'OTAN qui travaillaient aux côtés de leurs homologues ukrainiens afin d'éviter une confrontation militaire avec l'Occident.

"À la lumière de l'attaque terroriste contre les enfants de l'école de Lougansk, et face à la réalité que cette attaque a été facilitée par les services de renseignement et la technologie occidentaux, la Russie a atteint ses limites et va mettre un terme à la capacité de l'Ukraine de mener d'autres attaques terroristes, même si cela implique de tuer des militaires américains et européens."

La situation de l'OTAN

Comme on le lit dans la communication d'Andrei Kartapolov ni le Parlement, ni Zelenski qui n'exercent plus aucune fonction opérationnelle ne sont et ne seront visés, mais essentiellement les centres de commandement, c'est-à-dire l'OTAN prise en main par le MI6. Effectivement, diverses sources signalent la prise en main par les Britanniques de toutes les structures de planification qui permettent le contrôle opérationnel de l'OTAN (en Ukraine et ailleurs). Les Britanniques interviennent dans ce sens dans la mesure où les USA s'en désintéressent de plus en plus visiblement. Ainsi l'OTAN "anglicisée" devient un instrument de guerre antirusse aux mains de ces mêmes Britanniques.

Certains avancent l'argument qu'une telle substitution donnera à l'OTAN une vigueur guerrière qui poussera les Russes à des actions contre ces structures, suscitant ainsi chez eux, de façon artificielle, une action qualifiée de "provocation". Cette même logique conduit ceux qui la développent à l'hypothèse qu'une telle situation conduira les USA à se tourner à nouveau vers l'OTAN "agressée" par les Russes.

On peut évidemment émettre des doutes conséquents devant la justesse d'une telle logique. Quelle devrait être la réaction américaniste devant une telle évolution ? Le Congrès, qui attend son chèque, voterait évidemment à l'unanimité contre l'"agression" russe, derrière l'alignement habituel et complètement circonstanciel de Trump dans un tel cas de folie conformiste. Mais le plus important est l'attitude du Pentagone, premier concerné par la possibilité d'un réengagement dans l'OTAN pour une guerre contre la Russie. On doutera fortement d'une attitude positive du Pentagone, qui a bien assez d'un Iran sur les bras, avec toutes les énormes difficultés qu'on sait. Ajouter une Russie à un Iran opérant avec l'efficacité qu'on voit, dans une dynamique de restriction catastrophique des réserves et des matériels, semble bien improbable.

Ce sera donc la Russie contre l'OTAN "anglicisé", et sans les Américains. On arrive en Europe au comble de l'absurde, au contraire de tout ce qui peut avoir en fait de cohérence stratégique et souveraine : être embrigadé dans une OTAN qui n'est même plus aux mains des forces américanistes, mais d'un MI6 complètement emportés par ses souvenirs impériaux, - sorte de Mossad avec l'accent british ! Les Français qui entretiennent le mythe du danger mortel de l'américanisation selon le Saint-Gaullisme seraient aujourd'hui américanisés sans les Américains ? Salut aux couleurs et au général de Gaulle, avec Micro-Macron en héritage, formidable cerveau à double détente (masculin-féminin) qui fait de lui un Napoléon-Talleyrand postmoderne. Très difficile, - non, impossible en vérité de faire plus con et encore, - "plus con à la parisienne", la méthode la plus dévastatrice dont on parlera à Courchevel cet hiver, lors de la réception en souvenir d'Anne Hidalgo.

La dissuasion au commencement de la sagesse

Ainsi se trouvent résumées les situations respectives alors que les Russes promettent une escalade majeure de la guerre et présente déjà un programme bien structurée, une sorte de "feuille de route" si vous voulez, ici résumée par  par Dimitri Souslov, directeur adjoint du Centre pour les Études Fondamentales de l'Europe et des Relations Internationales de la Haute École Économique de l'Université des Recherchjes Nationales, et membre du Conseil National sur la politique internationale et de défense (CFDP) :.

"La Russie a décidé de lancer des frappes systématiques contre Kiev. La prochaine étape de cette escalade consistera probablement en des frappes directes contre des cibles situées au sein de l'UE et des pays de l'OTAN",

Alors, pour terminer ce tour d'horizon que l'on sent vaste et d'une immense importance, il n'est pas déplacé de se tourner vers un tournant fondamental, en train d'être acté par la communication etr le monde médiatique, de la stratégie nucléaire et de dissuasion de la Russie... Car, en effet, la dissuasion ne se résume pas au stratégique nucléaire, elle peut même s'en passer de manière transitionnelle et bien audacieuse. On découvre cela en grands et subtils détails dans un texte d'Alastair Crooke à partir d'un article du professeur Sergueï Karaganov que l'on dit être un stratège de la tendance "dure" (sur la droite de Poutine) et qui nous paraît de manière bien différente être devenu le représentant d'une tendance générale réunissant toutes les ex-tendances, - comme un "vieux sage" qui sait faire usage de la peur pour imposer la sagesse.

Nous revenons à un point technique essentiel : les capacités propres des missiles hypersoniques (vitesse à l'impact et puissance destructrice, capacité d'évitement, précision extrême) font d'un 'Orechnik' l'équivalent d'une arme nucléaire petite-moyenne pour les dégâts causés à l'objectif. C'est une observation qui nous est chère, qui a été largement et à de nombreuses reprises présentée depuis l'emploi opérationnel en Ukraine de missiles hypersonique Kinjal, depuis le  22 mars 2022, passant par le  10 décembre 2022, ou le  20 mai 2023, ou le  11 décembre 2024, ou le  11 décembre 2024, ou le  3 août 2025, ou le... etc.

Alastair Crooke développe donc cette idée qui manie le paradoxe et use de la technique de l'inversion. Les experts russes (nous avons déjà cité monsieur Souslov)  avertissent des conditions qui nous attendent dès le prochain coup "au programme" :

""Le prochain coup sera plus douloureux": des experts russes laissent présager une riposte d'une ampleur bien supérieure à la simple mesure de représailles.

" Suite à l'attaque ukrainienne contre un établissement d'enseignement supérieur à Starobelsk, des analystes stratégiques russes évoquent une escalade contrôlée contre Kiev et analysent les risques plus larges qui pèsent sur l'Europe."

Ce climat où s'installe la crainte, c'est-à-dire la peur, s'il bouscule diablement et jusqu'à l'inversion ce qu'on entendait par dissuasion du temps de la Guerre Froide, est aussi une façon de forcer à une stabilité nécessaire. Ce qu'explique Crooke dans  son texte, titre et sous-titre développant leur logique:

"Paradoxalement, la peur est le fondement de la stabilité : la dissuasion fonctionne

"La dissuasion nucléaire russe est aussi un intérêt européen. Les canaux de communication sont essentiels et doivent être gérés efficacement."

Au fond ce n'est pas nouveau, c'est même aussi vieux que les pyramides et le sphinx énigmatique de Gizeh : on en vient à la sagesse par les obligations auxquelles nous contraigne la peur, - comme dans le dicton populaire : "La peur est le commencement de la sagesse", - d'où notre titre, que l'auteur nous pardonnera certainement...

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La peur comme fondement de la sagesse

"Le professeur Sergueï Karaganov a publié (dans  RT.com) un article intitulé"Comment gagner une guerre mondiale"qui préconise une frappe nucléaire limitée contre un adversaire par la Russie, comme moyen de prévenir une guerre mondiale.

" À première vue, cela sembler paradoxal : une frappe nucléaire menée précisément pour empêcher une guerre mondiale. Plusieurs commentateurs occidentaux ont réagi avec une hostilité sans bornes, présentant le professeur Karaganov comme un marginal politique prônant des politiques extrêmes susceptibles d'ouvrir la boîte de Pandore et de déclencher un conflit nucléaire de plus grande ampleur.

"S'agit-il d'un bluff ou d'une refonte révolutionnaire de la stratégie de défense russe ?

" Pourtant, l'Occident devrait prendre très au sérieux la thèse du professeur Karaganov pour deux raisons : premièrement, parce qu'elle est fondée, touchant à la psyché qui sous-tend notre époque, ainsi qu'aux contradictions sociétales toxiques qu'elle a engendrées ; et plus directement, parce que son article, et les nombreux entretiens qui en ont découlé, ont produit un changement significatif dans la pensée politique et sécuritaire russe.

"Comment dès lors ne pas y réfléchir sérieusement, notamment de la part des Européens que cela pourrait affecter directement ?

"Au fond, il y a une proposition très évidente : la Russie, après avoir été attaquée par l'Allemagne et la quasi-totalité de l'Europe, avait, au prix d'efforts considérables, créé à partir du milieu des années 1950 l'arme nucléaire "pour assurer sa souveraineté et sa sécurité, et ainsi atteindre la parité nucléaire... Sans nous en rendre compte à l'époque, nous avons ainsi démantelé la supériorité militaire européenne/occidentale, fondement de son colonialisme et de sa domination idéologique".

"La dissuasion russe avait porté ses fruits : la crainte d'une guerre nucléaire avait commencé à faire pencher la balance des pouvoirs... pendant un temps. L'effondrement de l'Union soviétique en 1991, cependant, a inversé la tendance.

" Mais à partir de 2000, alors que les États-Unis cherchaient à renouer avec leur domination, la crédibilité de la dissuasion nucléaire russe s'est progressivement érodée. Aucun État occidental ne craignait véritablement l'arsenal nucléaire russe, les néoconservateurs occidentaux proclamant haut et fort qu'il s'agissait d'un bluff : la Russie n'oserait jamais s'en servir. Le récit d'une Russie excessivement prudente et faible s'est ainsi ancré dans les esprits.

"Le professeur Karaganov admet ouvertement que la Russie porte une part de responsabilité dans la perte de dissuasion. Il détaille les causes de cette perte, les erreurs commises et constate que la Russie se retrouve désormais soumise à un système d'usure économique et militaire imposé par l'intermédiaire de l'Ukraine, alliée de l'Occident.

" Ce conflit ukrainien n'est pourtant que la partie émergée d'un iceberg, dont la partie immergée est la guerre - notamment l' obsession européenne de fracturer et de vaincre la Russie, de contenir la Chine et la tentative américano-israélienne de démembrer le Moyen-Orient.

"La Russie"a besoin d'une nouvelle politique", conclut Karaganov.

" Premièrement, il souligne comme condition préalable la nécessité de reconnaître comment cette ère nihiliste postmoderne a sapé "l'essence même de l'homme" et mis en péril la civilisation humaine. Les civilisations, c'est-à-dire celles qui transcendent le matériel et qui offrent un cadre moral conférant sens et stabilité à l'existence humaine.

"Deuxièmement, le professeur Karaganov soutient qu'un accord négocié avec l'Occident est tout simplement hors de question - aussi séduisant qu'il puisse paraître - tant que l'arrogance et la suffisance occidentales persistent. La dissuasion exige une crainte réelle. Il faut, selon lui, faire comprendre à la population que la Russie pourrait effectivement utiliser l'arme nucléaire, même de façon limitée, si l'on veut briser le sentiment de complaisance et de torpeur qui consiste à croire que"la Russie n'oserait jamais...".

" Il remarque :

"L'utilisation des armes nucléaires est un grand péché. Mais le refus de facto de les utiliser est un péché impardonnable, mortel et criminel, car il ouvre la voie à l'expansion et à l'escalade de la guerre mondiale déclenchée par l'Occident. Si rien n'est fait, cela mènera très certainement à la destruction de l'humanité, y compris de notre propre pays. La question de Vladimir Poutine,"Et à quoi bon un monde sans la Russie ?", reste d'actualité."

Troisièmement, Karaganov soutient que cette approche devrait s'accompagner d'essais et d'une modernisation visibles de la triade nucléaire, tandis que, parallèlement, une nouvelle génération de "Burevestniks, Oreshniks et autres vecteurs hypersoniques" devrait être développée afin de dissiper les illusions des Américains et des Européens quant à la possibilité d'imposer leur volonté par la force. Karaganov préconise donc de frapper d'abord les cibles européennes avec des armes conventionnelles, et, si celles-ci  ne suffisent pas, de n'utiliser l'arme nucléaire qu'en dernier recours. Cette approche est particulièrement pertinente aujourd'hui, compte tenu des attaques de drones  facilitées par l'Europe, en profondeur sur le territoire russe, qui semblent hors de contrôle. Il paraît peu probable que la Russie tolère le maintien de cette situation.

"Enfin, le professeur Karaganov suggère,

"Nous devons tirer profit de l'expérience iranienne en matière de défense contre l'agression. Téhéran a frappé les points faibles de l'ennemi ; celui-ci a subi les conséquences de ses actes et a battu en retraite... Les Européens doivent comprendre qu'ils ne peuvent pas rester les bras croisés dans des bunkers ou sur des îles. Notre ministère de la Défense a récemment publié une liste d'entreprises européennes produisant des armes pour le régime de Kiev ; ce n'est qu'un petit pas, mais un pas dans la bonne direction."

" Le contexte (qu'il est impossible d'ignorer à Moscou) est le leitmotiv des Européens en faveur d'une guerre contre la Russie. Le discours public européen est entièrement centré sur la guerre, la guerre et encore la guerre contre la Russie, au moins d'ici 2030. Le roi Charles Ier d'Angleterre, dans son récent discours malheureux devant le Congrès américain, a lui aussi appelé l'Amérique à se joindre à l'Europe pour préparer une guerre contre la Russie.

"L'Europe ne dispose pourtant ni des moyens militaires ni des ressources financières nécessaires pour une guerre d'envergure contre la Russie. Le roi Charles, pressentant sans doute la fin imminente de l'ère Trump, préparait le terrain pour que l'Europe tente d'entraîner une nouvelle administration américaine, d'abord, dans une guerre contre la Russie, puis (comme par le passé) dans un conflit armé.

" Certains courants financiers et sécuritaires européens ne renonceront jamais à ce projet.

"Aujourd'hui, l'élite occidentale fait semblant de nous craindre", déclare Karaganov, "mais en réalité, elle ne le craint pas, certaine que la Russie ne la punira jamais avec des armes nucléaires. Nous devons [pourtant] leur instiller une peur viscérale. Peut-être alors reculeront-ils, ou leurs maîtres de l'État profond les expulseront-ils. Peut-être les sociétés se soulèveront-elles."

"Renforcer la crédibilité nucléaire de la Russie est également nécessaire pour sortir les sociétés européennes de leur"parasitisme stratégique"- cette croyance qu'il n'y aura pas de guerre et que tout finira par s'arranger. Nous devons redonner le sens de l'autoconservation à ceux qui ont oublié leurs guerres et leurs crimes passés."

"Il n'est donc pas étonnant que le collègue du professeur Karaganov, Dmitri Trenin, récemment nommé président du Conseil russe des affaires internationales, ait écrit  un nouvel article intitulé"La stabilité stratégique repose désormais sur la peur":

" L'ère du contrôle des armements, écrit Trenine, souvent assimilée à la stabilité stratégique, "a en réalité expiré depuis longtemps - avec la réticence croissante de Washington à rester lié par des engagements pris dans un contexte historique différent : la fin de la guerre froide et ses conséquences" - "Voici maintenant le véritable ordre nucléaire".

"Au printemps 2022", écrit Trenine,

"Alors que le traité New START était encore formellement en vigueur, les États-Unis ont ouvertement déclaré leur objectif d'infliger une défaite stratégique à la Russie dans le conflit par procuration ukrainien. Parallèlement, Washington proposait des consultations sur la"stabilité stratégique". En réalité, les États-Unis cherchaient à affaiblir une superpuissance nucléaire dans une guerre conventionnelle tout en préservant des mécanismes de contrôle des armements qui les protégeaient des conséquences d'une telle escalade. Cette contradiction a révélé les failles de l'ancien cadre."

"En écho à la proposition de Karaganov -"Les adversaires potentiels doivent savoir qu'une course aux armements est absurde, voire suicidaire : un dialogue, au moins avec les Américains, devrait être mené à ce sujet"- Trenin conclut également que"un dialogue bilatéral et multilatéral soutenu, des mesures de transparence et des canaux de communication permanents sont nécessaires".

" Pourtant, le principe fondamental demeure inchangé depuis un demi-siècle. La stabilité stratégique repose en définitive sur une dissuasion nucléaire crédible : un arsenal suffisant et la capacité démontrée de l'utiliser si nécessaire. L'intimidation, aussi déplaisant que soit le terme, reste le fondement de la paix entre puissances nucléaires.

"Une dissuasion nucléaire russe crédible est-elle donc également dans l'intérêt de l'Europe ? Oui, sans aucun doute. Les canaux de communication sont essentiels et doivent être gérés avec soin."

Alastair Crooke

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