En l'espace de cinq jours, Xi Jinping a reçu Donald Trump et Vladimir Poutine à Pékin. Deux sommets consécutifs, dans la même capitale, avec le même hôte.
Le président américain est arrivé accompagné de dirigeants d'entreprises et est reparti avec un cadre de stabilité stratégique. Le président russe est arrivé quelques jours plus tard, a signé de nouveaux accords de coopération, a renforcé la coordination énergétique et a continué de consolider un partenariat que les sanctions occidentales étaient censées affaiblir considérablement.
L'Europe était absente. L'Europe n'avait pas été invitée.
Il ne s'agit pas d'une simple curiosité diplomatique. C'est un fait structurel qui révèle où réside désormais le pouvoir mondial et comment il s'exerce.
Pékin, capitale de la diplomatie multipolaire
Xi Jinping n'a pas choisi entre Washington et Moscou. Il a dialogué avec les deux. C'est là l'essentiel. L'influence de la Chine aujourd'hui ne découle pas seulement de sa puissance économique, mais aussi de sa centralité stratégique: le fait qu'elle soit devenue la puissance avec laquelle les autres acteurs majeurs doivent de plus en plus composer.
Trump est venu à Pékin en quête d'allégements sur le marché des terres rares et de stabilité commerciale. Poutine est venu renforcer le partenariat sino-russe et démontrer que la Russie demeure un acteur majeur malgré des années de sanctions occidentales. Chacun a obtenu ce qu'il voulait, selon les conditions chinoises.
Voici à quoi ressemble réellement le monde multipolaire. Non pas une transition nette de la domination américaine à la domination chinoise, mais un système complexe et concurrentiel où plusieurs centres de pouvoir interagissent, rivalisent et négocient simultanément.
La Chine a perçu ce changement très tôt et s'est positionnée en conséquence. La Russie, malgré de fortes pressions occidentales, s'est adaptée avec une résilience surprenante. Les États-Unis apprennent, à contrecœur, à vivre avec cette situation. L'Europe, elle, n'y est pas parvenue.
La stratégie d'isolement qui s'est retournée contre ses auteurs
Pendant quatre ans, l'un des principaux objectifs stratégiques de l'Union européenne a été d'isoler la Russie. De multiples séries de sanctions étaient censées couper Moscou des financements, des technologies, des marchés de l'énergie et de l'influence diplomatique occidentaux. Le postulat était simple: à force de pression, la Russie finirait par céder.
La réalité qui se dessine aujourd'hui à Pékin est tout autre.
La Russie n'a pas disparu. Elle s'est simplement tournée vers l'Est. Les échanges commerciaux sino-russes ont atteint des niveaux records. Les exportations d'énergie ont été réorientées vers les marchés asiatiques. De nouveaux corridors et partenariats se sont développés à travers l'Eurasie, court-circuitant complètement l'ancien système dominé par l'Occident.
De nombreux pays du Sud ont refusé de se joindre à la campagne d'isolement menée par l'Occident. Ils ont continué à traiter avec la Russie en fonction de leurs propres intérêts, et non de l'idéologie européenne.
Les sanctions ont certes nui à la Russie, mais elles ont également nui à l'Europe: hausse des prix de l'énergie, industries fragilisées, perte de compétitivité et coûts budgétaires considérables.
L'Europe n'a pas totalement isolé la Russie.
À bien des égards, elle a accéléré la création d'un système eurasien alternatif dont elle est de plus en plus exclue.
Le piège de l'idéologie
Les problèmes de l'Europe ne sont pas principalement d'ordre financier ou géographique. Ils découlent d'une culture stratégique qui refuse de dissocier intérêts et idéologie.
Pendant des décennies, les élites européennes ont cru que les valeurs libérales, les institutions et l'intégration économique n'étaient pas de simples préférences, mais le cours inéluctable de l'histoire. Cette stratégie a fonctionné un temps. Elle ne fonctionne plus.
La Chine pratique un pragmatisme stratégique à long terme. L'Inde coopère avec tous les pays simultanément. La Turquie équilibre son engagement au sein de l'OTAN par des accords énergétiques avec la Russie. Même les États-Unis sont revenus à la primauté de leurs intérêts nationaux. Il ne s'agit pas de déviations temporaires.
C'est ainsi que se comportent les grandes puissances dans un monde multipolaire.
L'Europe a préféré le luxe de la pureté idéologique. Et le prix à payer est précisément celui que nous constatons aujourd'hui: une insignifiance stratégique au moment même où l'ordre mondial se redessine.
Bruxelles continue de parler d'"autonomie stratégique" tout en restant fortement dépendante des garanties de sécurité américaines, de l'énergie étrangère et d'une bureaucratie pesante. Elle traite la Russie comme un ennemi idéologique permanent plutôt que comme un voisin géographiquement incontournable. Elle perçoit la Chine presque exclusivement comme une menace, malgré le rôle central qu'elle joue dans les chaînes d'approvisionnement et l'industrie mondiales.
Au moment même où le monde se géopolitique, l'Europe reste prisonnière d'une mentalité post-géopolitique.
Géographie et question eurasienne
La position de l'Europe est d'une ironie amère. Géographiquement, l'Europe se situe à l'extrémité ouest du continent eurasien - idéalement placée pour servir de pont entre l'Atlantique et les vastes réseaux industriels et de ressources qui s'étendent jusqu'au Pacifique. Le potentiel est évident. L'infrastructure existe. La situation géographique est idéale. L'Europe centrale, et notamment la Pologne en son cœur, occupe une position stratégique qui, dans un monde multipolaire, devrait constituer un atout majeur - non pas un rempart, mais un véritable lien.
Pourtant, cet avantage est sciemment gaspillé. L'Europe a réduit son accès aux ressources énergétiques locales, affaibli une partie de son tissu industriel et accru sa dépendance vis-à-vis d'acteurs lointains - tout en proclamant haut et fort son attachement à l'autonomie et à la résilience.
L'argument selon lequel toute coopération sérieuse avec la Russie crée automatiquement une "dangereuse dépendance" paraît de plus en plus fallacieux au vu du comportement réel des autres puissances. Tous les acteurs majeurs usent de leur influence économique lorsque cela les arrange - y compris les États-Unis envers leurs propres alliés.
Les relations énergétiques sont optimales lorsqu'elles sont prévisibles et fondées sur un intérêt mutuel.
Le véritable problème n'a jamais été la puissance russe. Il a résidé dans le refus de l'Europe d'admettre que la politique de puissance régit encore le monde.
Ce que Pékin a réellement révélé
Les réunions de Pékin n'étaient pas le fruit du hasard. Elles étaient le résultat tangible d'une évolution qui se préparait depuis des années. Ce qu'ils ont démontré, clairement et de manière troublante, c'est que le nouvel ordre international est façonné par des puissances qui acceptent la réalité telle qu'elle est, et non telle qu'elles souhaiteraient qu'elle soit.
Dans cet ordre, Pékin est devenu un centre diplomatique et économique incontournable. Washington s'adapte, avec pragmatisme et parfois à contrecœur. Moscou a survécu à sa politique d'isolement et a approfondi son partenariat stratégique le plus important.
L'Europe, quant à elle, risque de se marginaliser de plus en plus dans les décisions qui façonneront l'avenir.
Cette situation ne lui a pas été imposée de l'extérieur. Elle est née d'une vision du monde qui sous-estimait la persistance des facteurs géographiques, de la puissance industrielle, de l'interdépendance énergétique et de la concurrence géopolitique pure et dure.
Les sommets de Pékin ont mis en lumière un point indéniable : l'ordre multipolaire n'est plus une théorie. Il est déjà une réalité.
La seule véritable question qui demeure est de savoir si l'Europe peut encore s'y adapter, ou si elle continuera de tenter de naviguer dans un monde transformé avec des hypothèses qui ne correspondent plus à la réalité.
Adrian Korczyński, analyste et observateur indépendant sur l'Europe centrale et la recherche en politique mondiale
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