Par Guy Mettan
Voir les deux précédents épisodes de cette série:
Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial
Quand l'Etat-pirate américain mobilise son arsenal
La résistance à l'empire américain s'organise. Non sans succès !
Par Guy Mettan
Donald Trump parviendra-t-il à restaurer la puissance de l'Amérique ? Ses succès récents au Venezuela, dans la vassalisation de l'Europe et dans la reprise en main des ressources pétro-gazières et financières mondiales sont-ils pérennes ou provisoires ? Les questions posées dans nos deux derniers articles appellent une réponse circonstanciée : oui les Etats-Unis sont encore capables de marquer des points, et non car la résistance qu'ils rencontrent est de plus en plus forte, organisée et à même de leur infliger de cuisants revers. Voir l'Ukraine et l'Iran.
Pour comprendre les enjeux, il faut revenir aux tendances lourdes de l'évolution économique et géopolitique mondiale. Premier constat : la hiérarchie des nations (et donc les rapports de force qui en sont les conséquences) s'est profondément modifiée depuis 1945. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis représentaient à eux seuls près de la moitié de la puissance économique mondiale, loin devant l'Union soviétique et les empires britannique et français.
Aujourd'hui, ils ont été distancés (en parité de pouvoir d'achat) par la Chine (1e), les autres places du podium étant occupées par l'Inde (3e), la Russie (4e), le Japon (5e), soit quatre puissances asiatiques ou semi-asiatiques sur les cinq premières. En 1950, l'Occident combiné représentait 50% du PIB mondial contre moins de 30% aujourd'hui. L'Occident reste prédominant dans le domaine commercial et financier, grâce à la livre sterling hier et au dollar aujourd'hui, mais il a passé au deuxième plan en matière industrielle et agricole et fait match égal en matière technologique.
Ce qui signifie que dans la grande compétition économique, l'Occident n'est plus en mesure de l'emporter et que ses sanctions, embargos et autres tentatives de strangulation économique sont de moins en moins efficaces. Preuve en est l'efficacité de l'industrie et de l'agriculture russe, qui sont sorties indemnes, et même renforcées dans certains cas, des quatre années de sanctions sévères infligées depuis 2022.
Seconde observation, il faut replacer la lutte des Etats-Unis pour le maintien de leur hégémonie dans son contexte le plus large, à savoir celui de la géopolitique globale. Depuis une dizaine d'années, on assiste ainsi à une rivalité sans merci entre deux forces désormais structurantes de l'ordre mondial, celles de la thalassocratie américaine et de la tellurocratie sino-russo-iranienne, l'Inde ayant décidé de rester à l'écart et de jouer sur tous les tableaux, s'alignant sur Israël par haine des musulmans tout en faisant commerce avec la Russie.
Voyons donc les choses de plus près. La thalassocratie américaine possède des atouts indéniables, dont la maîtrise incontestable des océans n'est pas le moindre. Elle exerce un contrôle direct des routes maritimes mondiales (détroits et canaux) et est capable de projeter sa force militaire partout sur le globe. Elle possède un solide réseau d'alliances grâce à une toile serrée d'interdépendances économiques et de partenariats stratégiques sur toute la planète (OTAN, Quad, Aukus en Indopacifique). Enfin, elle tient les leviers financiers, grâce à l'usage du dollar et du système bancaire (SWIFT) comme armes de domination et de pression économique.
De son côté, la tellurocratie eurasienne (Chine, Russie, Iran) jouit, depuis le retrait des troupes américaines d'Afghanistan en 2021, d'une profondeur territoriale immense qui la rend pratiquement immune face au blocus maritime. Elle est protégée par les vastes espaces continentaux et les immenses ressources du Heartland. Elle contrôle les flux terrestres grâce au développement des Nouvelles routes de la Soie et des corridors énergétiques et ferroviaires, qui lui permettent de contourner la puissance maritime occidentale. Enfin, elle bénéficie d'une grande complémentarité stratégique. L'alliance eurasienne réunit l'immense puissance industrielle et commerciale chinoise, la profondeur stratégique et nucléaire russe et la capacité de nuisance iranienne aux points de passage pétro-gaziers vitaux (Golfe Persique).
A partir de là, il existe deux scénarios d'évolution possibles. Celui de la partition du monde, la Chine et ses alliés réussissant à sanctuariser un espace eurasien impénétrable pour les puissances maritimes, tandis que les États-Unis maintiennent leur hégémonie sur les littoraux et les mers du globe.
Ou celui de la guerre économique asymétrique, dont l'issue dépendra de la capacité des États-Unis à asphyxier militairement et économiquement leurs adversaires (et notamment l'Iran), face à la volonté de Pékin et Moscou de bâtir un système mondial alternatif (BRICS, SCO, Union économique eurasienne) indépendant des institutions occidentales.
Cela étant posé, reste à répondre à la question cruciale : qui va gagner ? Les rapports de force sont aujourd'hui les suivants :
De prime abord, la thalassocratie américaine bénéficie d'une avance systémique. Mais celle-ci repose sur un modèle de plus ne plus contesté. Les États-Unis ne sont pas seulement une puissance navale. Leur force repose sur un système intégré qui passe par le contrôle militaire des routes maritimes (11 porte-avions, 750 bases dans 80 pays), la centralité du dollar et des institutions financières (SWIFT, FMI, Banque mondiale), une hégémonie technologique et culturelle (GAFAM, universités, soft power) encore très forte malgré un déclin relatif, et, last but not least, le réseau d'alliances formelles déjà mentionnées (OTAN, AUKUS, traités avec le Japon et la Corée).
Son avantage-clé repose sur sa capacité à projeter sa puissance partout, rapidement, et à asphyxier économiquement ses rivaux par des sanctions extraterritoriales. Aucun autre acteur ne jouit de cette combinaison de puissance.
Mais cet atout cache aussi une grande vulnérabilité : les Etats-Unis sont guettés par la surextension impériale, la polarisation politique interne et la montée du rejet du dollar, qui est désormais vu comme une arme de destruction massive des économies concurrentes. La perte de confiance dans la dette américaine, même lente, pourrait aussi éroder les fondations du système.
En face, la tellurocratie sino-russo-iranienne jouit d'un cœur continental quasiment inexpugnable. Mais le bloc est aussi fracturé, ne serait que parce que ses composantes, aussi coopératives soient-elles, ne sont jamais en parfaite adéquation.
L'alliance eurasienne, unique dans l'histoire depuis l'empire mongol du XIIIe siècle, souffre en effet de paraitre davantage motivée par les circonstances que par une volonté inébranlable de constituer un bloc monolithique. La Russie possède la profondeur stratégique, les ressources énergétiques et l'arsenal nucléaire le plus vaste du monde, mais son économie reste faible en terme absolu et sa démographie déclinante à l'échelle mondiale. La Chine est un géant économique et technologique, et fait office de pivot de l'intégration eurasiatique (Belt and Road). Mais elle reste dépendante des routes maritimes pour son commerce. Quant à l'Iran, c'est un acteur clé du Moyen-Orient, il contrôle des détroits et exerce une profonde influence régionale par des proxies, mais son économie est étranglée par les sanctions.
L'avantage-clé de la tellurocratie repose sur le contrôle du Heartland — cette masse continentale eurasiatique que le créateur de la géopolitique Halford Mackinder jugeait imbattable. Leur coopération, si elle s'approfondit, peut sécuriser les corridors énergétiques, commerciaux et militaires à l'abri de la puissance navale américaine.
Mais le bloc eurasien souffre aussi d'une vulnérabilité majeure : les intérêts divergents de ses membres. La Chine veut la stabilité et l'accès aux marchés, et non pas rompre avec l'Occident. La Russie prend le risque de devenir le partenaire junior de la Chine, ce qui est un déséquilibre insoutenable à long terme pour une puissance historiquement impériale. Enfin, l'Iran utilise cette alliance pour sa survie, mais n'a pas la même vision globale. En résumé, cette coalition pourrait n'être qu'une convergence momentanée d'intérêts et non un véritable rapprochement tactique et stratégique.
A partir de là, quels pourraient être les résultats du duel ? Il y a effet de grandes chances qu'il n'aura pas de vainqueur net et que l'axe de la résistance à l'empire américain ne l'emportera pas de façon définitive, en tout cas pas à court terme. Car d'une part, il subsiste une grande interdépendance résiduelle entre les différents acteurs. Les Etats-Unis restent dépendants des importations chinoises tandis que la Chine est toujours dépendante du marché américain et de la technologie occidentale. Une guerre froide totale couperait leur croissance respective pour une décennie.
Cette rivalité systémique n'empêche pas non plus la prolifération des zones grises : ni les uns ni les autres ne contrôlent complètement les espaces cyber, spatial ou informationnel. La compétition y est permanente, sans ligne de front claire. Par ailleurs, la tendance globale est plutôt à la multipolarité et au polycentrisme : l'Inde, le Brésil, la Turquie, l'Arabie Saoudite, et même l'Afrique et l'Amérique latine ne veulent pas choisir un camp. Le monde réel ne se réduit pas à un duopole géopolitique. Enfin, le facteur nucléaire oblige à une certaine mesure : la dissuasion interdit une victoire militaire décisive entre grandes puissances.
A partir de là, le scénario le plus probable est celui d'une guerre d'usure prolongée, dans laquelle la thalassocratie américaine tenterait de maintenir l'ordre libéral en se recentrant sur l'Indopacifique et en renforçant ses alliances tandis que le bloc continental creuserait des corridors alternatifs (Route de la Soie polaire, corridor Nord-Sud), construirait des institutions financières parallèles et chercherait à déstabiliser de l'intérieur la prétention occidentale à la suprématie, en usant (et en abusant diront les détracteurs) de la contre-propagande et du soutien aux Etats soucieux de préserver leur souveraineté énergétique, économique et politique.
A l'échelle des vingt ou trente prochaines années, catastrophe nucléaire mise à part, on peut donc estimer que la prépondérance américaine continuera à décliner en part relative, mais pas forcément en valeur absolue. Le monde deviendra davantage bipolaire sur le plan sécuritaire, mais aussi plus multipolaire sur le plan économique. Aucun camp n'imposera son ordre. La vraie question n'est pas "qui gagne", mais quel type de chaos ou d'équilibre instable émergera de cette compétition.
Aucune victoire totale n'étant envisageable, l'affrontement se solderait alors par un équilibre ou une fragmentation accrue du monde. Il n'y aura probablement pas de "gagnant" absolu, mais une reconfiguration du monde en blocs imparfaits, la puissance maritime américaine conservant des avantages décisifs à moyen terme, alors que la coalition continentale gagnerait en influence sans parvenir à la supplanter totalement.
Les exemples de l'Ukraine, où l'Occident a tenté de mettre la Russie hors-jeu en étendant l'OTAN et en instrumentalisant la guerre russo-ukrainienne, comme celui de l'Iran, où l'Occident a vainement cherché à renverser le régime iranien soit en le bombardant soit en y organisant des révoltes populaires pour le déstabiliser, illustrent cette tendance. Dans un cas comme dans l'autre, les Etats-Unis ont échoué, mais sans que l'autre camp n'ait clairement gagné non plus.
Reste que si les Etats-Unis ont été en mesure de perdre toutes leurs guerres depuis 1945 sans que leur statut et leur prestige n'en soient durablement affectés, ils en ont désormais de moins en moins les moyens. Le fait que, malgré leur statut hégémonique, ils n'aient réussi à gagner ni en Ukraine ni en Iran, porte atteinte à leur crédibilité stratégique. Ils feraient donc bien d'y réfléchir à deux fois avant de se lancer dans des aventures militaires contre des adversaires plus coriaces qu'eux.
Journaliste indépendant suisse et auteur de nombreux ouvrages
