01/06/2026 ssofidelis.substack.com  11min #315719

Les retombées du conflit en Iran redistribuent les cartes de la géopolitique mondiale

Par  Alastair Crooke, le 1er juin 2026

Pékin peut se financer à moindre coût et presque indéfiniment - et résister ainsi à la grande stratégie américaine de endiguement de la Chine.

Il semble que chaque jour apporte de nouvelles déclarations haletantes selon lesquelles un "accord" entre les États-Unis et l'Iran n'attend plus qu'une signature.

Comme c'est souvent le cas, les médiateurs (Pakistanais et Qataris) espèrent gérer les deux parties en disant à l'une que l'autre est sur le point de signer, alors que c'est faux, surtout dans ce climat de méfiance absolue. Les médiateurs espèrent ainsi faire avancer l'affaire vers un accord final. C'est une tactique courante, mais qui entraîne souvent confusion et méfiance - plutôt que le dénouement espéré.

À ce stade, le "plan" ne repose que sur deux axes principaux : la "réouverture" par l'Iran du détroit d'Ormuz (selon les conditions de l'Iran) en échange de la levée du blocus naval américain, et - à une date ultérieure - un accord selon lequel la dilution de l'uranium enrichi à 60 % de l'Iran fera l'objet de négociations en échange de la fin des sanctions.

Dire que le diable est dans les détails serait l'euphémisme de l'année. L'Iran sait que les annonces fracassantes de Trump concernant un "accord imminent" servent avant tout à maintenir le marché boursier américain à flot et à faire en sorte que les contrats à terme sur le pétrole se négocient bien en dessous du prix de livraison réel de l'or noir. Ensuite, elles sont destinées à faire oublier que Trump  cherche peut-être un moyen plausible de mettre fin à la guerre en concluant un accord précipité et partiel qui, selon toute vraisemblance, serait largement dicté par l'Iran.

Toutes les autres questions - y compris les détails cruciaux d'un accord nucléaire - seraient reportées.

Trump veut obtenir de l'Iran une concession initiale qu'il pourrait saluer comme une victoire tangible - et satisferait également les marchés. Mais l'Iran ne troquera pas son influence militaire, et certainement pas la domination stratégique acquise pendant la guerre, ni le détroit d'Ormuz, contre de vagues promesses de la part des médiateurs. L'Iran ne fait pas confiance aux États-Unis, pas d'un iota.

Ali Akbar Velayati, conseiller principal du Guide suprême iranien, observe :

"L'histoire nous montre que tous ceux qui ont cherché la domination, d'Alexandre le Grand à Gengis Khan en passant par Trump, ont fini par sombrer au cœur de l'ancienne civilisation iranienne. Cette fois, les lignes rouges de l'Iran sont claires : les documents et les signatures à eux seuls ne constituent aucune garantie. Le garant tangible de la survie de l'accord, c'est le détroit d'Ormuz.

"Car la géographie ne ment pas, et c'est elle qui prévaut en dernier recours sur tous les accords couchés sur le papier".

Les médiateurs sont naturellement prêts à tout pour éviter une reprise des hostilités. L'Iran, cependant, exige des détails concrets. Tel est le dilemme de Trump. Il veut une victoire rapide, mais la simple suggestion d'un accord bâclé et incomplet - principalement selon les conditions de l'Iran - lui a valu les foudres de la classe des milliardaires pro-israéliens (et la réaction a été violente), et Israël (probablement encouragé par cette même catégorie) a alors fait capoter le cessez-le-feu de Trump en lançant une  offensive militaire de terre brûlée contre le Liban, puis contre Gaza et ses habitants, violant ainsi la condition préalable à tout accord.

Trump est en zugzwang [aux échecs, le zugzwang est une situation délicate où l'on est contraint de jouer alors qu'on préfèrerait clairement passer son tour]. (Quelle que soit la décision qu'il prenne, elle ne pourra qu'aggraver sa position, que ce soit sur le plan stratégique ou sur le plan intérieur).

Nous avons déjà pu observer cette même stratégie erratique, improvisée et sans substance, parfaitement illustrée par les  images emblématiques de la visite de Trump à Pékin : Trump a "improvisé" sans la moindre préparation préalable, participant au sommet "à l'instinct".

Cette image pourrait bien finir par définir son époque : la scène emblématique d'un président américain arborant une mine défaite, tandis que le comportement confiant du président Xi a démontré qui tenait les rênes.

Pourquoi, pourrait-on alors se demander, la faction pro-israélienne prendrait-elle le risque de voir l'Occident anéanti par les retombées économiques d'une fermeture prolongée du détroit d'Ormuz, conséquence inévitable de son rejet furieux de l'"accord" envisagé par Trump ?

Peut-être parce que  la "grande finance" juive - depuis la crise de 2008 et le transfert structurel de richesse subséquent de l'économie réelle vers l'"élite des traders" financiarisée - pourrait les inciter à s'estimer à l'abri de la récession économique. Ils pourraient même y voir une "opportunité" entraînant une baisse du prix des actifs.

L'effet Iran, s'il n'en est pas la cause directe, marque néanmoins un tournant dans le rééquilibrage géopolitique mondial. Pour Israël, c'est une mauvaise nouvelle. Le  discours actuel d'Israël soutient qu'il vaut mieux ne pas conclure d'accord que d'en conclure un défavorable à Israël, l'État hébreu conservant la possibilité de reprendre les hostilités avec l'Iran d'ici un an ou deux.

Personne n'y croit, bien sûr. Israël ne peut pas mener de guerre contre l'Iran sans la pleine assistance des États-Unis. Et l'Amérique de demain - dans  ses relations avec Israël - risque d'être bien différente de celle d'aujourd'hui.

Nahum Barnea, dans Yediot Ahoronot,  a écrit :

"Nous [Israël] sombrons dans une guerre sans fin sur trois, voire quatre fronts, en occupant des territoires qui ne sont pas les nôtres, avec des soldats dont nous ne disposons pas, dans une guerre meurtrière contre des ennemis que nous n'arrivons pas à contenir, et tout cela sans offrir à nos citoyens de véritables garanties de sécurité. Israël doit sortir du piège iranien. [Pourtant] Netanyahu est bien le dernier à pouvoir nous en sortir".

La Russie évolue elle aussi (en partie sous l'influence de l'Iran). La patience stratégique  est terminée, et la récente  attaque meurtrière par drone ukrainien contre une résidence universitaire de la ville russe de Starobelsk, qui a fait au moins 21 morts, principalement des adolescentes, a été qualifiée par Moscou de "goutte d'eau qui fait déborder le vase". L'opinion publique russe est à juste titre scandalisée.

Moscou tient les capitales européennes et Kiev pour responsables de la récente salve ukrainienne de drones et de missiles tirés en profondeur sur le territoire russe, profitant de la zone aérienne de l'OTAN pour tenter de contourner les défenses aériennes russes. De plus, la Russie a officiellement notifié à Washington (via une téléconférence avec Maro Rubio alors en Inde) qu'elle tient également les capitales européennes et Kiev pour responsables de l'effondrement du processus d'Anchorage.

La Russie a déclaré son intention de mettre fin à la capacité de l'Ukraine à mener d'autres attaques de ce type, et de liquider les centres de décision qui planifient et dirigent les attaques contre les Russes - même si cela implique de tuer du personnel américain et européen. Le 15 avril, le ministère russe de la Défense  a publié des listes contenant les noms et adresses de plus de 20 entreprises et coentreprises européennes soupçonnées de fournir des drones et des composants à l'Ukraine. De hauts responsables russes, dont le vice-président du Conseil de sécurité Dmitri Medvedev, ont explicitement désigné ces installations internationales comme des "cibles potentielles" pour les forces armées russes.

L'Europe aura été prévenue.

Une fois encore, il semble que les sommets Trump-Xi et Poutine-Xi à Pékin annoncent une transition vers une ère géopolitique plus dure.

Ces deux sommets successifs semblent avoir incité la Chine à relâcher sa prudence habituelle pour freiner les tentatives américaines d'étendre l'utilisation du dollar au détriment du yuan. La "grande stratégie" du Trésor américain consiste à "contenir" l'avantage concurrentiel actuel de la Chine en augmentant ses coûts de capital et d'énergie. Le Trésor américain a d'abord tenté d'imposer des droits de douane à la Chine, mais après l'échec du stratagème, il a cherché à réduire l'avantage de la Chine en bloquant ses importations de pétrole (blocages navals de l'Iran et du Venezuela) pour augmenter ses coûts énergétiques.

Cependant, si Trump s'oriente vers une concurrence commerciale sans merci, la Chine semble désormais prête à relever le défi - plus question de rester le gentil M. (Xi).

La Chine ne réagit aux mesures de Trump ni par des sanctions, ni par des missiles. Elle adopte une approche bien plus ciblée : elle exerce des contre-pressions sur l'économie américaine, en réduisant les flux financiers vers la sphère du dollar, en réaction au projet américain de généraliser l'usage mondial du dollar.

Les lois U.S. Genius et Clarity Acts sont conçues pour inciter les détenteurs individuels de devises locales étrangères à liquider leurs positions en les poussant à opter pour des jetons cryptographiques libellés en dollars et adossés à des bons du Trésor américain. Si cette stratégie aboutit, elle élargirait la portée du dollar américain tout en créant une nouvelle source de demande pour la dette américaine. Dans le même ordre d'idées (en vertu de la loi Clarity), les investisseurs souhaitant détenir des actifs pourraient troquer leurs actions et obligations américaines classiques contre des jetons numériques, via un système de registre distribué numérisé.

En bref, les États-Unis entendent récupérer autant de devises étrangères que possible pour les injecter sur les marchés américains via la cryptomonnaie - (en remplaçant de fait le pétrodollar en déclin par une hégémonie de substitution du "cryptodollar" qui générerait alors la demande en dollars nécessaire pour empêcher l'effondrement du marché obligataire américain).

La Chine riposte par conséquent en s'attaquant à un point plus sensible : les flux de capitaux des particuliers chinois vers les actions et obligations américaines. Les autorités chinoises ont sévèrement sanctionné les courtiers de Hong Kong qui ont contribué à l'afflux de capitaux de la Chine continentale vers les marchés américains. À l'heure actuelle, Wall Street dépend dans une large mesure des acheteurs d'actions étrangers, mais l'épargne chinoise dépasse de loin celle de tous les autres pays. Et cette épargne ne sera plus disponible.

En outre, la Chine, premier détenteur d'or au monde, ouvrira  un nouveau centre de négoce de l'or à Hong Kong en juillet. Il s'agit d'une initiative majeure pour briser l'emprise occidentale sur le commerce des métaux précieux - elle renforce le rôle du yuan et permet de régler les ventes de pétrole en or (l'Arabie saoudite, d'une manière détournée, vendrait déjà du pétrole à la Chine en échange d'or, selon certaines sources ).

Enfin, Euroclear, l'une des plus grandes sociétés financières au monde et pilier des règlements internationaux, prévoit d'accepter les obligations chinoises négociées à Hong Kong - en tant que "garantie solide".

Sean Foo explique  :

"Lorsque Euroclear accepte les obligations chinoises en garantie, cela signifie que ces obligations sont traitées comme des liquidités. En d'autres termes, elles sont suffisamment solides pour garantir toutes les transactions internationales - et le système financier mondial va donc intégrer la dette chinoise dans son infrastructure de base.

"Aujourd'hui, si les obligations chinoises deviennent attractives pour les investisseurs mondiaux, cette tendance dépasse le simple cadre de la géopolitique ou des flux commerciaux. Elle s'explique par une raison fondamentale. La Chine dispose de plus de 50 000 milliards de dollars de dépôts bancaires. C'est plus que l'ensemble des avoirs bancaires de l'UE, des États-Unis et du Japon réunis. Et c'est ce qui crée ce dont tout marché obligataire tel que celui de la Chine a besoin pour bien fonctionner : une base solide et fiable d'acheteurs nationaux - des acheteurs locaux".

En résumé, avec l'afflux croissant de capitaux vers les obligations chinoises et l'élargissement du marché des obligations en yuan, les coûts d'emprunt de la Chine restent bas. Pékin peut donc se financer à moindre coût et presque indéfiniment - et résister ainsi à la grandiose stratégie américaine de contention de la Chine en réduisant à la fois ses coûts d'investissement et ses coûts énergétiques.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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