
par André Innegold
En République tchèque vit un théoricien du nom de Vaclav Cilek, qui évoque une succession de cycles historiques. Quel a été son itinéraire, quelle est son oeuvre principale, quelles sont ses oeuvres secondaires et en quoi consiste sa théorie des cycles?
Václav Cílek est une figure intellectuelle assez singulière en Europe centrale. Il n'est pas seulement géologue : il se situe à la croisée de la géologie, de l'histoire des civilisations, de l'écologie, de la philosophie et de la réflexion sur le destin des sociétés. Son œuvre est difficile à classer parce qu'elle mêle constamment sciences de la Terre, mémoire des paysages, anthropologie et prospective historique.
Son itinéraire
Né à Brno en 1955, il passe une partie de sa jeunesse en Tanzanie où son père travaille comme géologue. Cette expérience africaine semble avoir joué un rôle important dans son regard comparatif sur les civilisations. Après des études de géologie à l'Université Charles de Prague, il rejoint l'Institut géologique de l'Académie tchèque des sciences, dont il sera directeur entre 2004 et 2012.
Au fil du temps, il s'éloigne de la géologie pure pour s'intéresser aux relations entre environnement, climat, énergie, paysage et devenir des sociétés humaines. Il devient l'un des vulgarisateurs scientifiques les plus connus de République tchèque, tout en traduisant également des textes taoïstes et zen.

Son œuvre principale
S'il fallait retenir un noyau central de son œuvre, ce serait probablement :
Krajiny vnitřní a vnější ("Paysages intérieurs et extérieurs")
Makom ("Le Livre des lieux")
Ces deux ouvrages lui ont valu le prestigieux prix Tom Stoppard et constituent le cœur de sa réflexion sur la mémoire des paysages, l'enracinement humain et les rapports entre nature et civilisation.
On pourrait également considérer que son livre Dýchat s ptáky ("Respirer avec les oiseaux") représente la synthèse la plus accessible de sa philosophie du paysage et de la relation entre l'homme et la Terre.
Œuvres secondaires importantes
Parmi ses ouvrages les plus souvent cités :
- Tsunami je stále s námi (2006)
- Nejistý plamen ("La flamme incertaine", sur le pétrole et l'énergie)
- Prohlédni si tu zemi ("Regarde ce pays")
- Krajina z druhé strany
- Orfeus
- Podzemní Praha
- Geodiverzita a hydrodiverzita
Ces livres développent ses thèmes récurrents: énergie, ressources, mémoire géologique, résilience des territoires et vulnérabilité des sociétés modernes.

Sa théorie des cycles historiques
Il faut préciser un point important: Cílek n'a jamais élaboré une théorie mathématique des cycles comparable à celle de Peter Turchin, ni un système rigide comme celui de Oswald Spengler. Sa pensée est davantage une philosophie historique inspirée de l'observation des paysages et des civilisations.
On peut résumer sa vision en plusieurs idées :
- 1. Les civilisations connaissent des phases récurrentes
Selon lui, l'histoire montre fréquemment une succession :
- période d'expansion ;
- période de prospérité ;
- phase de complexification excessive ;
- crise énergétique, climatique ou politique ;
- simplification ;
- recomposition.
Il insiste sur le fait que ces séquences ne sont pas mécaniques mais récurrentes. Les sociétés ne répètent jamais exactement les mêmes événements, mais elles rencontrent souvent les mêmes contraintes. Cette idée apparaît régulièrement dans ses essais sur l'énergie et le déclin des empires.
- 2. Les limites écologiques finissent toujours par réapparaître
En tant que géologue, Cílek considère que les sociétés oublient périodiquement leur dépendance envers:
- les ressources énergétiques ;
- les sols ;
- l'eau ;
- le climat.
Lorsque cette dépendance est négligée pendant trop longtemps, une correction survient sous forme de crise. Pour lui, les cycles historiques sont souvent l'expression sociale de contraintes géophysiques.
- 3. Les sociétés oscillent entre ouverture et enracinement
Un autre thème central est l'alternance entre:
- périodes d'ouverture, d'expansion et de mondialisation ;
- périodes de recentrage local et de reconstruction des communautés.
Il voit ces oscillations comme une constante de l'histoire européenne.
- 4. Les crises sont aussi des périodes créatrices
Contrairement aux théories purement catastrophistes, Cílek considère que les périodes de déclin engendrent souvent :
- des innovations culturelles ;
- de nouvelles formes d'organisation sociale ;
- une redécouverte du territoire et du paysage.
La crise n'est donc pas la fin de l'histoire mais une transition vers un autre équilibre.

Où situer Cílek dans l'histoire des idées ?
On peut le rapprocher de plusieurs penseurs :
- Oswald Spengler pour l'idée des civilisations comme organismes historiques;
- Arnold J. Toynbee pour la succession des défis et des réponses;
- Jared Diamond pour le rôle de l'environnement;
- Peter Turchin pour l'intérêt porté aux régularités de longue durée.
Toutefois, Cílek est moins systématique qu'eux. Son approche est davantage celle d'un géologue-philosophe: il cherche des rythmes longs dans la relation entre l'homme, le paysage et la civilisation plutôt qu'une loi scientifique universelle de l'histoire.
En une formule, sa thèse pourrait être résumée ainsi: les sociétés changent plus vite qu'elles ne l'imaginent, mais les contraintes fondamentales de la géographie, du climat, de l'énergie et du paysage reviennent toujours, sous des formes nouvelles, imposant des cycles de prospérité, de crise et de renouveau.