02/06/2026 ssofidelis.substack.com  24min #315822

Quand M. Aipac s'invitait en Europe

Hilma af Klint, Group I, Primordial Chaos, No. 16 (Grupp 1, Urkaos, nr 16), from The WU/Rose Series (Serie WU/Rosen), 1906-1907. Photo © Albin Dahlström, the Moderna Museet, Stockholm.

Elnet, ou l'histoire du lobby pro-Israël en Europe

Par  Yossi Bartal, le 27 mars 2026

En octobre 2015, Steve Rosen - politologue américain, l'un des plus éminents lobbyistes israéliens à Washington - a envoyé un bref courriel à Ron Prosor, ancien ambassadeur d'Israël auprès des Nations unies, quelques jours seulement après la fin du mandat de ce dernier. Rosen avait une demande claire à formuler :

"Ron, je cherche à te joindre de toute urgence pour te proposer 10 000 dollars, plus tous les frais, pour venir à Los Angeles (...) et prendre la parole lors de deux collectes de fonds pour ELNET. Comme tu t'en souviens peut-être, ELNET est l'organisation qui établit des relations entre les principaux pays européens et Israël".

Prosor n'a pas immédiatement accepté. Rosen a réessayé, en augmentant l'offre :

"Je peux faire monter mes collaborateurs à 15 000 dollars. S'il te plaît, dis oui".

Prosor a finalement décliné l'offre, invoquant un emploi du temps surchargé.

Cet échange avec Prosor, qui occupe actuellement le poste d'ambassadeur d'Israël en Allemagne, apparaît dans une fuite de dizaines de milliers de documents provenant de la messagerie privée de Prosor. Cette fuite s'inscrit dans le cadre d'une divulgation plus large de documents sensibles provenant des boîtes mail de hauts responsables politiques israéliens, publiée en 2024 par un groupe de hackers autoproclamé pro-palestinien appelé Handala, et mise à la disposition des journalistes par l'intermédiaire de l'organisation à but non lucratif  DDoSecrets. Les e-mails échangés entre Prosor et Rosen illustrent comment l'argent et les tactiques américaines se sont associés à des responsables politiques et diplomates israéliens pour mettre discrètement en place le groupe de pression pro-israélien le plus influent d'Europe.

Rosen, mort il y a deux ans, a envoyé cet e-mail à Prosor au nom de l'European Leadership Network (ELNET). À l'époque, fin 2015, cette organisation au nom générique - enregistrée pour la première fois en Europe en 2007, en Israël fin 2010 et aux États-Unis en 2012 sous le nom de Friends of ELNET - connaissait une croissance rapide. ELNET développait un projet ambitieux destiné à promouvoir Israël dans toute l'Europe -

"tout à fait similaire à ce que l'AIPAC a réussi à accomplir avec tant de succès aux États-Unis",

comme l'a formulé un représentant d'ELNET dans un autre  e-mail divulgué. Ses deux principaux objectifs, tels que précisés dans un autre message provenant de la boîte de réception de Prosor, étaient d'empêcher la reconnaissance d'un État palestinien et d'encourager les États européens à adopter des politiques plus agressives à l'égard du mouvement Boycott-Désinvestissement-Sanctions [BDS]. Aujourd'hui, on voit clairement à quel point ses efforts ont été couronnés de succès.

Rosen, qui a contribué à la création d'ELNET de part et d'autre de l'Atlantique, était surtout connu pour son travail à l'AIPAC, la principale organisation de lobbying pro-israélienne à Washington, où on lui  attribuait largement le mérite d'avoir fait de ce groupe la force incontournable qu'il incarne depuis les années 1980. L'AIPAC y est parvenu en coordonnant d'importants dons aux candidats politiques et en menant des campagnes médiatiques agressives, une stratégie qui a rendu le soutien à Israël politiquement gratifiant et coûteux à contester. L'organisation a également cultivé "des liens étroits et discrets avec des responsables gouvernementaux", une forme de "lobbying de l'exécutif" dont Rosen a été l'un des pionniers, selon respectivement The New York Times et  The Washington Post.

Ce succès en matière de lobbying devait être reproduit en Europe par le biais d'ELNET. Le problème : l'Europe, avec sa communauté juive bien plus restreinte et son système électoral qui réduit la dépendance des politiciens aux dons directs comparés à leurs homologues américains, n'était pas encore prête pour cette forme spécifique de manipulation politique. Pour surmonter ces défis, l'organisation a cultivé des relations avec des Européens fortunés sympathisants d'Israël et les a encouragés à participer à des campagnes de financement politique inspirées de l'AIPAC.

Elle s'est également concentrée sur d'autres formes d'influence, comme l'organisation de  voyages tout compris en Israël pour des élus. Comme l'a déclaré Raanan Eliaz, un autre fondateur d'ELNET, dans une  interview de 2008 :

"Si... des groupes comme le nôtre travaillant en Europe disposaient de 10 % du budget dont dispose le lobbying pro-israélien aux États-Unis, nous pourrions changer le monde".

Plus que jamais d'actualité

Aujourd'hui, ELNET dispose de six bureaux européens (Paris, Berlin, Bruxelles, Londres, Varsovie et Rome), ainsi que de bureaux à Tel-Aviv et New York. Bien que chaque bureau soit officiellement une entité indépendante, un petit cercle d'alliés américains et israéliens siège à presque tous les conseils d'administration, tandis que les Amis américains d'ELNET fournissent la majeure partie du financement de chaque bureau, garantissant ainsi l'influence continue de l'organisation faîtière. Ce réseau, qui se présente comme européen, emploie des dizaines de personnes et dispose d'un budget annuel pouvant atteindre 20 millions de dollars, dont une grande partie provient de donateurs américains qui bénéficient d'une exonération fiscale qui les empêche de financer des activités de lobbying aux États-Unis, mais pas à l'étranger. Comme le montre un  rapport récent publié dans The Intercept, bon nombre de ces donateurs financent aussi l'AIPAC, et plusieurs ont versé des fonds à Trump et d'autres causes d'extrême droite.

L'activité principale d'ELNET consiste à organiser des délégations - en invitant des parlementaires européens, des militaires, des journalistes et d'autres décideurs clés à participer à des voyages en Israël minutieusement planifiés - ainsi qu'à organiser des "dialogues stratégiques" informatifs à huis clos avec des responsables israéliens. Depuis 2010, l'organisation a joué un rôle déterminant dans l'obtention du soutien européen à l'occupation des territoires palestiniens et aux atrocités qui l'accompagnent, ainsi que dans la conclusion de certaines des  plus importantes ventes d'armes de l'histoire d'Israël. Pourtant, contrairement à son homologue américain bien connu, l'AIPAC, ELNET a opéré dans une opacité quasi totale.

Ces derniers mois, cependant, une équipe de journalistes d' Israël, de  France, d' Allemagne, de  Grèce et des  États-Unis a commencé à faire la lumière sur les activités d'ELNET, en s'appuyant sur les documents révélés par les fuites de Handala, sur des archives publiques et sur des entretiens avec des dizaines de personnalités politiques, d'anciens collaborateurs et d'experts dans ce domaine.

Larry Hochberg, l'homme d'affaires cofondateur d'ELNET et ancien dirigeant du groupe américain Friends of the IDF, a rencontré Prosor en décembre 2015 en Afrique du Sud, environ un mois après que Rosen l'ait contacté au sujet de la collecte de fonds à Los Angeles. Les e-mails issus de la fuite suggèrent qu'ELNET tenait particulièrement à recruter Prosor, l'un des diplomates les plus bellicistes d'Israël. Dans un e-mail organisant la rencontre, Hochberg a exposé ce qu'il a décrit comme le besoin urgent d'étendre le lobbying pro-israélien sur le continent. À l'époque, le président américain Barack Obama entamait la dernière année de son second mandat et exprimait une frustration croissante face aux positions officielles d'Israël et à ses partisans à Washington.

"Compte tenu de ce que nous savons aujourd'hui, le plaidoyer pro-israélien en Europe est plus important que jamais", a écrit Hochberg.

Après avoir été sollicité une nouvelle fois pour prendre la parole lors d'une collecte de fonds organisée par ELNET début 2016, Prosor a demandé 40 000 dollars. ELNET a accepté, tout en précisant clairement ce qu'il attendait en contrepartie : Prosor devait rencontrer au moins huit donateurs potentiels dans la région de New York. Une liste d'environ 20 noms jointe à la demande comprenait le milliardaire et ancien maire Michael Bloomberg, le créateur de mode Ralph Lauren, l'acteur Ron Perlman et des membres de la famille Tisch. (Les e-mails divulgués ne contiennent aucune confirmation que ces rencontres aient effectivement eu lieu.) Ni Prosor ni ELNET n'ont répondu aux demandes de commentaires de The Diasporist.

Comme l'écrivait Rosen à Prosor début 2016, les tentatives d'ELNET

"visant à stimuler l'engagement citoyen dans le processus démocratique se sont heurtées à d'importants obstacles culturels".

À l'époque, ELNET concentrait ses activités en France, qui abrite la plus grande communauté juive d'Europe. Le message de Rosen, qui contenait "un rapport confidentiel à l'usage exclusif de [Prosor]", précisait également ce que signifiait concrètement "l'engagement citoyen" : mettre en relation, à huis clos, des partisans fortunés d'Israël, principalement juifs et aux moyens financiers illimités, avec des responsables politiques haut placés. Comme l'a formulé Rosen,

"les formes d'engagement courantes et familières aux partisans d'Israël aux États-Unis [sic] sont parfois perçues comme intimidantes et inhabituelles dans le contexte français".

Mais dans ce rapport confidentiel, dont Rosen a précisé qu'il n'avait pas été validé par les avocats d'ELNET, il affirmait que l'organisation était en train de faire évoluer les choses. Parmi les efforts discrets dont Rosen déclarait qu'ELNET les avait coordonnés en France figurait une "réunion de la communauté" avec l'ancien président français Nicolas Sarkozy début 2016, organisée dans les "somptueux bureaux" de Sydney Ohana, donateur d'ELNET - le "chirurgien esthétique des stars" et ami personnel de Carla Bruni, la compagne de Sarkozy. À l'époque, Sarkozy était considéré comme favori pour la candidature présidentielle du parti conservateur et fervent défenseur d'Israël lorsqu'il était au pouvoir. Un autre événement organisé par ELNET avec l'ancien Premier ministre français et alors maire de Bordeaux Alain Juppé, principal adversaire de Sarkozy au sein du camp conservateur, a été accueilli par Michel Ohayon, "considéré comme la 82e personne la plus riche de France", a écrit Rosen. Après chacun de ces événements, les hôtes

"ont encouragé les participants à apporter leur soutien politique et à faire des dons" à leur politicien favori.

 Des courriels adressés à Gabi Ashkenazi, ancien chef d'état-major de l'armée israélienne, indiquent que les initiatives d'ELNET ne se limitaient pas à un seul bord de l'échiquier politique français. En 2012, Hochberg écrivait au général à la retraite :

"Nous faisons des progrès notables avec François Hollande, grâce en grande partie au travail des Juifs français qui ont su établir des relations privilégiées avec lui".

Il est difficile d'évaluer dans quelle mesure l'influence d'ELNET s'est traduite en politique. Pourtant, le gouvernement français, sous les présidents Sarkozy, Hollande, puis Emmanuel Macron, a refusé de reconnaître un État palestinien jusqu'à la fin de l'année 2025, et a publiquement assimilé l'antisionisme à l'antisémitisme. Un  reportage de Mediapart datant de 2024 a également révélé qu'une centaine de députés français ont participé à des voyages en Israël parrainés par ELNET, faisant de l'organisation le plus important prestataire étranger de voyages organisés pour les responsables politiques français, et de loin.

La section allemande

Le 8 mai 2014, dans un bureau situé à deux pas du Bundestag à Berlin, sept hommes - trois Américains, trois Allemands et un Israélien - se sont réunis pour lancer officiellement la section allemande d'ELNET en tant qu'association à but non lucratif. Parmi eux se trouvait Raanan Eliaz, un poète amateur au visage juvénile et aux cheveux roux, qui a grandi dans l'une des premières colonies de Cisjordanie et qui, avant de cofonder ELNET, a notamment occupé des fonctions au sein de l'AIPAC et du bureau du Premier ministre israélien.

Larry Hochberg et son fils Andrew représentaient les Américains présents dans la salle. Selon le compte-rendu de la réunion, Eliaz a présenté les arguments en faveur d'ELNET, soulignant qu'il n'existait pas encore, dans le monde de l'amitié germano-israélienne, d'entité travaillant "spécifiquement à impliquer les décideurs". Il a également mis en avant

"les aspects positifs d'un système international d'associations interconnectées autour d'un même objectif".

Aujourd'hui, l'Allemagne est largement considérée comme le plus proche allié d'Israël au sein de l'Union européenne, mais ce n'était pas le cas lorsqu'ELNET a débuté ses activités dans le pays au début des années 2010. Si Israël a toujours occupé une place particulière dans la politique allemande pour des raisons historiques, des divergences subsistaient encore à l'époque. L'engagement affiché du pays envers le droit international le plaçait souvent en conflit avec les politiques d'occupation israéliennes. En 2012, par exemple, Sigmar Gabriel, alors chef des sociaux-démocrates,  a évoqué le "régime d'apartheid" d'Israël après s'être rendu dans la ville palestinienne d'Hébron. Malgré la vague de critiques suscitée par ses propos, Gabriel n'a pas présenté d'excuses. Deux ans plus tard, Volker Beck, membre des Verts et alors président du groupe parlementaire germano-israélien,  a plaidé pour que l'aide militaire à Israël soit conditionnée au gel de la colonisation.

Quelques années plus tard seulement, ces positions sont devenues politiquement intenables. Six ans après sa visite à Hébron, Sigmar Gabriel, qui n'occupait plus de fonction publique et s'apprêtait à prendre la tête du groupe de pression transatlantique Atlantik-Brücke, s'est senti obligé de s'excuser d'avoir utilisé le terme "apartheid". Il a parrainé peu après un programme de bourses co-financé par ELNET, destiné à faire venir des journalistes allemands en Israël. Beck est ensuite devenu l'un des plus fervents partisans d'Israël, participant à plusieurs activités d'ELNET, et s'est même vu proposer le poste de directeur du bureau allemand en 2019, comme l'ont confirmé plusieurs sources.

L'évolution de la politique étrangère allemande au cours des années 2010 ne peut être attribuée à une cause unique. Cependant, la consolidation de la place d'Israël dans ce qu'on appelle la Staatsräson [du mot allemand composé Staat (état) et Räson (raison) : raison d'État] allemande et la restriction de l'espace critique envers les politiques israéliennes en Allemagne - qui a culminé avec la résolution anti-BDS très controversée adoptée par le Bundestag en 2019 - ont coïncidé avec l'émergence de plusieurs nouveaux groupes de pression à Berlin. Au premier rang d'entre elles figurait ELNET.

Les ambitions d'ELNET en Allemagne ont été confirmées par le prestige de son cercle fondateur. Parmi les personnes présentes dans la salle avec Rosen et les Hochberg se trouvait Karl-Theodor zu Guttenberg, l'ancien ministre allemand de la Défense qui a démissionné de son poste à la suite d'un scandale de plagiat en 2011. Il s'est depuis réinventé comme l'un des lobbyistes les plus influents de Berlin pour le compte de multinationales. Était également présent Ulf Gartzke, ancien directeur de la Fondation Hans Seidel de la CSU à Washington, D.C. et membre de l'Hudson Institute, un think tank néoconservateur. Les deux hommes allaient par la suite tirer parti de leurs relations au sein d'ELNET pour promouvoir la société frauduleuse Wirecard, qui s'est effondrée en 2020 après avoir fabriqué de faux billets pour un montant de 2 milliards de dollars.

Depuis ses débuts en Allemagne, ELNET s'est présenté comme un think tank politiquement indépendant, entretenant des liens étroits avec tous les partis à l'exception de l'AfD d'extrême droite. Son premier directeur de bureau en Allemagne fut Andreas Büttner, un politicien local en échec du FDP libéral qui rejoindra plus tard Die Linke et deviendra l'une de ses voix les plus fermement pro-israéliennes, jusqu'à son départ du parti plus tôt cette année. Après Büttner, ELNET a recruté comme nouveau PDG le lobbyiste professionnel Daniele Nati qui travaillait auparavant pour le compte de la société de tabac Reemtsma.

Comme dans d'autres pays, l'activité principale d'ELNET en Allemagne a consisté à organiser des délégations de parlementaires. Au cours de ses quatre premières années d'existence, l'organisation a emmené au moins 36 membres du Bundestag en Israël pour des voyages tous frais payés. En 2015, ces délégations comprenaient des conservateurs en pleine ascension tels que Gitta Connemann et Andrea Lindholz, ainsi que d'éminents politiciens progressistes comme Beck et Gregor Gysi, alors chef de Die Linke. ELNET a également continué à organiser des conférences à huis clos sous l'intitulé "Dialogue stratégique Allemagne-Israël", souvent en coopération avec l'Académie fédérale pour la politique de sécurité, une institution du ministère allemand de la Défense.

D'après un  CV publié sur son site web personnel pendant son mandat à l'ELNET,

"l'action constante" d'Eliaz "auprès des hautes sphères politiques allemandes" a mené à l'adoption d'une "politique agressive contre le mouvement BDS.

"Même la gauche de l'échiquier politique allemand, le parti Die Linke, qui avait accepté de se rendre en Israël en deux délégations en 2011 et 2015, s'est ensuite opposée au BDS, dans un revirement public sans précédent", a-t-il affirmé.

Une visibilité accrue

ELNET a considérablement étendu ses activités après la nomination de Carsten Ovens à la tête de la section allemande en 2019. Ovens, jeune politicien ambitieux de la CDU, a été élu au parlement de Hambourg en 2015. En 2017, avec Karin Prien, future ministre de l'Éducation et membre du conseil consultatif d'ELNET, il a été le premier à présenter une résolution anti-BDS devant une assemblée législative allemande. (Au cours des années suivantes, des résolutions similaires adoptées par des parlements locaux - puis par le Bundestag - ont recueilli un large soutien.) Fin 2018, Ovens a créé le Cercle d'amitié avec Israël de la CDU et a été l'un des deux orateurs allemands lors d'une conférence de l'ELNET à Paris. (L'autre était Beck.) Pendant un an, Ovens a occupé simultanément les fonctions de PDG de l'ELNET et de député au Parlement de Hambourg, une situation permise par la réglementation allemande peu regardante en matière de lobbying.

Ovens avait un programme clair sur la manière de promouvoir ELNET et son programme pro-israélien auprès des parlementaires allemands. Des documents publics et des sources proches de l'organisation indiquent qu'Ovens s'est concentré sur des arguments faciles à vendre - la coopération technologique dans les secteurs high-tech et de la santé - et a créé des forums pour en débattre, recevant des sommes généreuses de la part des ministères allemands.

Sous la direction d'Ovens en tant que PDG, le nombre de délégations parlementaires organisées par ELNET n'a cessé d'augmenter. Ces voyages étaient conçus sur mesure pour répondre aux missions de diverses commissions du Bundestag, telles que la santé, le changement climatique ou l'urbanisme intelligent, ou s'adressaient aux députés nouvellement élus dans le cadre de son programme "Young Leaders". À la date de publication, 160 parlementaires allemands (principalement issus du Bundestag, mais aussi des assemblées locales et du Parlement européen) ont participé à des délégations ELNET, faisant d'ELNET le plus grand organisateur privé de voyages à l'étranger pour les législateurs dans l'histoire de l'Allemagne.

ELNET a également mené des campagnes publiques prétendant lutter contre l'antisémitisme et promouvoir la compréhension interconfessionnelle en Allemagne. Par exemple, la  campagne  "Question Wall" d'ELNET - cofinancée par des collectivités locales à travers l'Allemagne - a généré des centaines d'affiches présentant des questions anodines telles que "Les Juifs peuvent-ils manger des cheeseburgers ?" et "Harry Potter est-il juif ?" Sur le site web dédié à la campagne apparaissent cependant des questions plus pointues, telles que "Israël est-il un État d'apartheid ?" ou "Israël commet-il un génocide contre les Palestiniens ?" - chacune recevant pour réponse un "Non" catégorique. Depuis 2021, l'organisation décerne chaque année le Prix ELNET pour récompenser un engagement exceptionnel en faveur des relations germano-israéliennes et de la vie juive en Allemagne. Lors de la cérémonie de 2025, l'ancien président allemand Joachim Gauck et la présidente du Bundestag Julia Klöckner ont pris la parole.

Plutôt que de faire profil bas, Ovens a progressivement façonné l'image publique d'ELNET en tant que think tank indépendant. Dans ses échanges avec les responsables politiques allemands, ELNET rappelle régulièrement que l'organisation reçoit des fonds publics de la part de ministères allemands et travaille en étroite collaboration avec des organismes publics, lui conférant ainsi une certaine légitimité tout en évitant les questions relatives au financement, à la direction et aux orientations politiques. Cette stratégie a permis à ELNET de se présenter comme une organisation de la société civile locale, bien qu'elle fasse partie d'une entreprise de lobbying internationale fortement influencée par des partenaires étrangers et principalement financée par des donateurs américains.

Les responsables politiques ayant participé aux événements parrainés par ELNET rapportent que l'organisation n'a rien de commun avec les stratégies agressives de l'AIPAC. Lors de conversations privées avec des responsables politiques, Ovens, commercial accompli, a assuré à ces derniers son soutien à une solution à deux États et a exprimé certaines critiques à l'égard de Netanyahu. Jusqu'en 2021, les délégations en Israël comprenaient également de brèves escales à Ramallah pour rencontrer des représentants de l'Autorité palestinienne.

Pourtant, alors qu'ELNET en Allemagne se dit favorable à un dialogue ouvert, ELNET dans son ensemble s'est de plus en plus orienté vers la droite.

Le virage à droite

Bien qu'ELNET ait entretenu dès le départ des liens étroits avec la droite politique, ses dirigeants en Israël et aux États-Unis ont également cherché activement à entrer en contact avec des responsables politiques israéliens du centre et du centre-gauche. Après l'éviction de Raanan Eliaz de son poste de direction en 2016 pour ce que des documents internes ont qualifié de "abus de confiance aggravé", cette approche inclusive a commencé à évoluer, parallèlement au glissement général vers la droite observé dans le militantisme pro-israélien après l'élection de Donald Trump.

Au fur et à mesure que Steve Rosen et Larry Hochberg prenaient de l'âge, le bureau israélien d'ELNET a gagné en influence (et s'orientait davantage vers la droite). David Siegel - directeur d'ELNET Israël de 2016 à 2020 - a été affilié au parti de droite radical Israel Beitenu. Shai Bazak, qui a dirigé ELNET entre 2020 et 2022, a été porte-parole à la fois du conseil des colonies d'extrême droite et de Netanyahu lors de son premier mandat de Premier ministre à la fin des années 1990.

Puis vint Emmanuel Navon, directeur d'ELNET Israël de 2023 à 2025. Navon était chercheur senior au sein du think tank de droite controversé Kohelet, largement considéré comme le cerveau politique derrière la réforme judiciaire de 2023. Navon a publiquement  plaidé en faveur de l'annexion de la Cisjordanie et de l'expulsion des  réfugiés africains d'Israël, et s'est  exprimé, en sa qualité de directeur d'ELNET, sur la nécessité de

"reconstruire la fierté de la jeunesse dans la civilisation occidentale face à l''opium' du 'wokisme'".

Son appel à une collaboration plus étroite avec les forces politiques de droite européennes a été repris dans les activités d'ELNET dans toute l'Europe. Navon a ensuite travaillé à la création d' un nouveau think tank pour ELNET France, dédié à

"une stratégie de politique étrangère post-7 octobre pour Israël, pour défendre les valeurs de la civilisation occidentale".

En mars 2026, le gouvernement israélien l'a nommé ambassadeur au Japon.

Le leadership de Navon à la tête du bureau israélien d'ELNET a coïncidé avec une polarisation politique croissante entre partisans et opposants de Netanyahu. Au cours des neuf premiers mois de 2023, le gouvernement de Netanyahu a poursuivi sa réforme judiciaire tout en développant le projet de colonisation et en rejetant la solution à deux États. Alors que les sionistes libéraux appelaient l'Europe et les États-Unis à intervenir contre ce qu'ils considéraient comme l'érosion de la démocratie israélienne par les suprémacistes juifs, l'alignement du lobby israélien au sens large sur le programme de colonisation de Netanyahou est devenu indéniable.

Ce glissement vers la droite s'est également traduit par des voyages en Israël de plus en plus partiaux organisés par ELNET : les visites à Ramallah ont progressivement disparu du programme, les rencontres avec des députés du Parti travailliste ou du Meretz se sont faites de plus en plus rares, et davantage de penseurs et de militants d'extrême droite ont été invités. Le seul représentant palestinien que les participants pouvaient rencontrer était souvent un journaliste affilié à l'institut d'extrême droite Gatestone Institute. En 2025, ELNET a pour la première fois emmené publiquement une délégation visiter les colonies israéliennes en Cisjordanie et rencontrer leurs dirigeants politiques.

Parallèlement, ELNET a également intensifié son implication dans l'industrie de l'armement israélienne et n'a pas tardé à tirer profit du renforcement militaire de l'Europe après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022. Alors même qu'Israël refusait d'adhérer aux sanctions internationales contre la Russie ou de vendre des armes directement à Kiev, ELNET présentait le pays comme l'allié indispensable dont l'Europe avait besoin en ces temps de crise. ELNET  s'est attribué le mérite d'avoir joué un rôle de premier plan dans la plus importante vente d'armes de l'histoire d'Israël - qui s'est soldée par près de 3,5 milliards d'euros de systèmes de défense - après la visite de membres de la commission de la défense du Bundestag en mars 2022.

Mensonges et bombes

Alors que la population israélienne peinait à saisir l'ampleur du bilan des attaques du Hamas du 7 octobre 2023, le réseau d'ELNET, méticuleusement mis en place au cours de la décennie précédente, a réagi plus rapidement que la plupart des organismes publics. Dès le 9 octobre à midi, ELNET avait déjà fait venir le philosophe français Bernard-Henri Lévy à Sderot, le site de l'une des attaques les plus meurtrières.

Au cours des semaines et des mois suivants, l'organisation a coordonné un flux constant de prétendues "missions de solidarité d'urgence" : des visites dans des kibboutzim détruits et sur les lieux du massacre de Nova, près de la bande de Gaza, au cours desquelles les participants portaient des équipements de protection et étaient accompagnés par le personnel d'ELNET armé de pistolets. Plusieurs participants ont déclaré lors d'entretiens avoir été conduits au camp de Shura et dans des morgues pour voir des corps non identifiés, présumés être ceux de victimes israéliennes du 7 octobre. Dans une vidéo publiée par ELNET, un colonel israélien informait les parlementaires européens que des bébés avaient été décapités par des assaillants palestiniens - affirmation qui s'est depuis  révélée fausse à de multiples reprises.

Dans les semaines et les mois suivant le 7 octobre, le gouvernement Netanyahu a souvent évoqué sans détour la nécessité de préparer l'opinion publique mondiale à ce qui allait suivre. ELNET était là, aux côtés de l'AIPAC, pour mener à bien cette mission. Au fil des mois, alors que les destructions israéliennes à Gaza se multipliaient, provoquant une vague de protestations mondiales et un déclin rapide du soutien populaire à Israël et à la politique génocidaire de son gouvernement, l'influence d'ELNET sur les décideurs politiques devenait plus importante que jamais. Pour reprendre les propos d'un coordinateur de délégation s'exprimant dans une vidéo promotionnelle en 2024 :

"Après avoir passé quatre à cinq jours bien remplis avec la délégation, une atmosphère particulière s'est instaurée au sein du groupe - [ce qui] nous permet, grâce à ce lien spécial... de vraiment produire un impact".

Le soutien des États occidentaux a été essentiel à la politique d'Israël tout au long de 2024 et 2025. Netanyahu, faisant fi de l'opinion publique en Israël - où ont eu lieu des manifestations de masse en faveur des otages et d'une résolution pacifique -, a poursuivi la dévastation de Gaza et saboté tout espoir de cessez-le-feu permanent. Les lobbyistes pro-israéliens des deux rives de l'Atlantique ont ainsi été soumis à une surveillance accrue pour leurs activités contribuant à prolonger une guerre génocidaire que même la  majorité des Israéliens ne soutient pas.

Alors que les principaux démocrates américains se sont retournés contre l'AIPAC et ses ingérences politiques, ELNET a su préserver une image plus intègre. Si l'opinion publique de leurs pays d'origine se montre désormais critique envers les opérations militaires d'Israël à Gaza et ailleurs -  les derniers sondages montrent que 80 % des Allemands soutiennent des sanctions contre l'État israélien -, des politiciens progressistes de toute l'Europe continuent de participer aux événements organisés par ELNET et d'entreprendre des voyages financés par une organisation fortement dépendante des soutiens de Trump et souvent dirigée par des colons.

L'objectif affiché par ELNET de promouvoir les relations germano-israéliennes "fondées sur les valeurs démocratiques" semble toutefois aujourd'hui dépassé. Au fil du temps, l'organisation a maintes fois démontré son intérêt à exercer son influence, ainsi que son aisance à conclure des alliances avec des gouvernements d'extrême droite et à défendre des positions diamétralement opposées à celles de la majorité de la population dans les deux pays.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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