03/06/2026 dedefensa.org  12min #315924

A propos de Goethe et de la violence

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset  

Un livre récent de mars 2023, de Eric Bianco, jette une lumière troublante, déstructurante, particulièrement intéressante sur les relations germano-britanniques depuis plusieurs siècles jusqu'à l'extraordinaire complicité entre Allemagne et UK dès le lendemain (littéralement) du Traité de Versailles ; la trahison de la France par les Britanniques, le soutien de Wall Street à la City, les connexions des grandes affaires dans l'axe notamment représenté par

• Wall Street ;
• La City-Montaigu Norman (patron de la Bank of England)-Edouard VIII :
• Berlin/Hitler.

Où l'on voit que le suprémacisme anglo-saxon est le père direct du nazisme hitlérien, au nez et à la barbe du cocufiage habituel de la France et profitant de l'isolationnisme soviétique.

Le titre du livre édité chez Perrin au printemps 2023 est

"'L'aigle et le léopard'

"Les liaisons dangereuses entre l'Angleterre et le IIIème Reich"

Mais là-dessus, portant sur la question des relations entre puissances qui conduisirent à l'arrivée de Hitler au pouvoir (complètement déformée et invertie dans la narrative du simulacre qui nous est contée aujourd'hui), je m'arrête à un détail rapporté dès le début du livre, abordant un tout autre sujet, - ou plutôt haussant la séquence décrite, mais aussi bien pour la situation actuelle des guerres en-cours. Ce détail se trouve dans une lettre de 1923 de l'Anglais Joseph Chamberlaun, célèbre suprémaciste anglo-saxon, immense admirateur de l'Allemagne de Wagner et de Guillaume II jusqu'à abandonner sa nationalité britannique à la veille de la guerre de 1914 pour endosser l'allemande.

Il est manifeste selon Chamberlain que la Grande Guerre n'était certainement pas une de ces tueries inutiles déclenchée par l'inertie bureaucratique et l'aveuglement des dirigeants civilisés, telle qu'on nous présente la chose aujourd'hui dans l'inversion habituelle. L'Allemagne y poursuit consciemment ou non un but, qui est de prolonger sur le continuent la puissance économique et (surtout) financière de l'anglosaxonisme, ou suprémacisme anglosaxon infiniment et intimement liée au néo-pangermanisme de Wagner et de Guillaume II (puis de Hitler).

Ce qui m'arrête plus précisément est un extrait de cette lettre que Chamberlain paralysé et mourant adresse à Hitler après avoir reçu sa visite chez lui, à Bayreuth bien entendu, quelques mois avant que Hitler lance son coup d'État raté de Munich de 1923.

"Vous avez de grandes choses à accomplir et, malgré la force de votre volonté, je ne vous considère pas comme un homme de violence. Vous connaissez la différence que posait Goethe entre violence et violence. Il existe une violence qui procède du chaos et qui conduit au chaos ; et il existe une violence dont la nature est de mettre le cosmos en forme et, en partant de cette violence, il disait : "Elle constitue par régulation toutes les formes et même en grande dimension ; elle n'est pas violence."

Le paradoxe remarquable est que Chamberlain, en rapportant une idée profondément structurante de Goethe, justifie à 100% l'action totalement déstructurante (violence par le chaos, résultant dans le chaos) de Hitler par ce qui va suivre, des Anglo-Américains durant leur guerre stratégique aérienne endoctrinée par LeMay puis les guerres d'après-guerre jusqu'à nous, des Israéliens dans les événements en cours.

La doctrine de guerre israélienne, d'ailleurs largement dépendante de capacités industrielles américanistes en déclin accéléré, avec une direction politique complètement dans un chaos indescriptible, - ces prémisses ne sont pas encourageants, - sont  ainsi décrites (dans 'UNZ.com', 2 juin 2026) par l'homme d'affaires chinois Hua Bin, devenu commentateur stratégique aligné sur les thèses darwinistes revues par Chamberlain, - et commentateur hautement apprécié pour la netteté et l'extrémité de son langage et de ses thèses :

"En contraste frappant avec la Russie, les campagnes israéliennes à Gaza et au Sud-Liban représentent la doctrine Dahiya poussée à l'extrême.

" La doctrine Dahiya est une stratégie militaire israélienne qui consiste à employer délibérément une force disproportionnée et à détruire les infrastructures civiles pour dissuader les groupes hostiles. [...]

" Cette stratégie tire son nom du quartier de Dahiya, au sud de Beyrouth, un bastion densément peuplé du Hezbollah.

" Durant la guerre du Liban de 2006, Israël a lourdement bombardé le quartier de Dahiya, rasant des immeubles de grande hauteur et détruisant les infrastructures locales pour punir le Hezbollah.

" Cette doctrine a été formellement formulée en 2008 par Gadi Eisenkot, chef d'état-major des armées israéliennes."

Salut au LeMay israélien

Nous avons déjà dit, montré et réaffirmé qu'enfermer la doctrine israélienne dans cette courte séquence uniquement due au génie militaire israélien est une balourdise considérable, digne d'un esprit scientifique qui dédaigne l'histoire, la psychologie et la force des influences. Nous replaçons chaque fois que nécessaire cette origine, encore répétée dernièrement, lorsque nous avons rappelé nos observations sur la prédominance d'un " Le May israélien" en 2006, le général Halutz, alors commandant en chef des forces armées israéliennes après avoir commandé l'aviation...

Sa doctrine Dahiya n'était qu'une resucée de la doctrine LeMay avec ses divers antécédents de ce que James Carroll ('The House of War') nommait le "fanatisme technologique" développé par l'américanisme, essentiellement  aux origines, dans la naissance et le développement du Complexe Militaro-Industriel à partir de 1935-1936 en Californie. Je reproduit à nouveau cette citation, qui doit être considérée commed'ue extrême importance (d'où sa répétition) :

"Avant l'attaque du 6 août [1945] sur Hiroshima, et sans y faire référence, le 'Weekly Intelligence Review', une communication envoyée aux officiers de l'AAF effectuant des missions quotidiennes contre des villes japonaises, définissait ce qu'était devenu l'objectif global : "Nous avons l'intention de rechercher et détruire l'ennemi où qu'il se trouve, en plus grand nombre et dans les plus brefs délais. Pour nous, il n'y a pas de civils au Japon. [Le général Curtiss E. de l'USAAF] LeMay avait probablement cette déclaration à l'esprit lorsque, longtemps après la guerre, il expliqua la raison de sa campagne en disant [à l'historien]Michael Sherry : "Il n'y a pas de civils innocents. C'est leur gouvernement et vous combattez un peuple, vous ne combattez plus une force armée. Cela ne me dérange donc pas tellement de tuer des passants soi-disant innocents". [...]

" La guerre aérienne avait, en effet, redéfini la guerre elle-même, et c'est vers ce changement que les Américains ont détourné leur regard, à la fois à l'époque et depuis. Le "déni" militaire n'était plus suffisant - le déni de la capacité d'un ennemi à conquérir ou à tenir. La "coercition" militaire n'était plus suffisante : plier la volonté de l'ennemi à la sienne. Élimination. Extermination. Oblitération. Ce sont ces mots qui ont commencé à dominer le vocabulaire martial, au moment même où un système d'armes éliminationnistes rejoignait l'arsenal. Contre tout objectif ouvertement déclaré, les États-Unis ont adopté une stratégie d'anéantissement aérien, parce qu'ils le pouvaient. C'était comme si la psyché américaine avait elle-même été occupée par une force envahissante, dirigée par des gens comme LeMay et Groves, devant la certitude insensible de laquelle devait tomber l'ambivalence tortueuse des autres.

" Sherry appelle ce nouveau trait psychologique "fanatisme technologique" et le décrit comme une incapacité à relier les moyens aux fins. "Au fond, le fanatisme technologique était le produit de deux phénomènes distincts mais liés : l'un - la volonté de détruire - ancienne et récurrente ; l'autre - les moyens techniques de destruction - modernes. Leur convergence a entraîné le mal des bombardements américains". Mais c'était un péché d'un genre particulièrement moderne parce qu'il semblait si involontaire et impliquait si peu de choix. Ce désordre a infecté les aviateurs, les scientifiques et les hommes d'État qui les dirigeaient. Mais peut-être que le mot "fanatisme", défini comme "une croyance irrationnelle et souvent extrême", donne trop de crédit à ce phénomène. Croyance ? Croire en quoi, exactement ? Mieux vaut y voir du nihilisme pur et simple. "

Ô Goethe, Ô modernité !

Chamberlain avait donc soigneusement inverti les paroles de Goethe sur son "violence, violence", essentiellement pour plaire à Adolf Hitler en qui il croyait avoir distingué un être capable d'accomplir ce à quoi lui-même avait cru toute sa vie. A ce moment de sa lettre, Chamberlain est vieux, paralysé (il mourra en 1926,), mais l'esprit toujours alerte. Parce qu'il est pressé par la mort qui s'avance, il n'en est plus à une approximation près, c'est-à-dire dans leur époque de modernité (comme la nôtre) où les courants les plus fous et les plus extrêmes se déchaînent, - il est même préférable de dire qu'il n'en est plus à une inversion près. S'adressant à l'homme qui représentera la violence du chaos pour produire le chaos, - pratiquement le Diable, pour certains, - il en fait l'homme de la violence goethéaniste, ou la violence qui n'est pas violence, selon Goethe, la violence comme pure vertu, structurante, harmonieuse, équilibrée...

"une violence dont la nature est de mettre le cosmos en forme et, en partant de cette violence, [Goethe] disait : "Elle constitue par régulation toutes les formes et même en grande dimension ; elle n'est pas violence"."

"Tout ça pour ça" ? C'est-à-dire : tout ça pour Hitler, et en plus un Hitler soutenu par le suprémacisme anglosaxon attiré par la puissance industrielle allemande, Wall Street et la City, au-delà et en continuation de Wagner et de son "Art Total" ? On n'a peur de rien, n'est-ce pas, surtout quand cela nous ramène à 'Bibi' et à ses massacres divers comme legs d'Adolf Hitler marié à Curtiss LeMay.

C'est pourtant l'exercice auquel nous convie le commentateur Hua Bin.

Poutine ou 'Bibi' ? Qui est Goethe ?

Dans son article, Hua Bin oppose deux types de guerre en-cours, celle de la Russie en Ukraine, celle d'Israël à Gaza et au Liban. Pour lui son choix est fait (je ne parle pas d'idéologie mais de méthodes de guerre, c'est-à-dire de type de "violence" comme l'on vient d'en discourir) : la Russie est dépassée, avec sa guerre d'escargot neurasthénique, humaine, sentimentale, avançant à pas de ballerine du Bolchoï pour ne rien casser que ce qui doit l'être.

La Russie fait XXème siècle dépassé, - Israël, par contre ! Vitesse, anéantissement, rasage gratis pour nous ramener à l'âge de pierre (formule favorite de LeMay, pourtant homme du XXème, non ?). Le choix est fait :

"En mai 2026, le paysage géopolitique mondial a été redéfini par deux philosophies de la violence divergentes.

" D'une part, la Fédération de Russie poursuit sa lente et laborieuse progression en Ukraine - un conflit caractérisé par une gestion prudente des "lignes rouges" occidentales.

" Le président Poutine la qualifie d'"opération militaire spéciale", en réalité une "guerre limitée".

" D'autre part, Israël a opté pour un modèle de guerre de "terre brûlée" à haute intensité à Gaza et au Liban, caractérisé par le démantèlement systématique de la vie urbaine et un mépris total du contrôle de l'escalade.

" Ce contraste n'est pas simplement tactique ; il s'agit d'un désaccord fondamental sur l'utilité de la retenue dans la guerre du XXIe siècle.

" Alors que la Russie considère l'escalade comme un cadran à calibrer, Israël la considère comme une barrière à briser."

Fort bien, Hua Bin se fiche bien de tout ce qui est morale, "guerre juste", empathie, tous ces boulets qui retardent la marche du bulldozer hypersonique. (Au fait, qui a l'hypersonique ? Le super-rapide 'Bibi' qui voudrait éviter la prison ou l'escargot du Kremlin Poutine ?)... Mais Hua Bin tient-il compte de l'idéologie et des choix de civilisation dans l'équation de la guerre ? Tirnt-il compte des appuis extérieurs qui permettent à et l'un ou à l'autre de ces pays de montrer un tel brio dans l'art de la guerre ?

Je pose cette question parce que, dans sa démonstration, il fait quelque allusion à l'Iran, qu'il couvre d'éloges pour son exceptionnel art de la guerre. Soudain, l'Iran, allié de la Russie, et qui doit beaucoup à l'aide de la technologie et de la pensée militaire russe, ridiculise Israël, les USA et ses larbins du Golfe :

"Le discours russe contraste fortement avec les mesures de représailles rapides et décisives prises par les Iraniens contre Israël et les vassaux des États-Unis dans le Golfe après leur attaque.

" Et l'issue des combats et la réalité politique qui en découle, très favorables à l'Iran, témoignent de l'efficacité de la stratégie iranienne globale. "

... On sait bien, ou bien c'est vouloir être aveugle, que, dans ces conditions, l'Iran peut agir, en évitant de massacrer les civils comme fait la Russie, avec des soutiens non solennellement affirmés mais que tous les protagonistes connaissent et qui pèsent d'un poids énorme ; qu'il s'agisse de la Russie et de la Chine, malgré ce que l'on peut penser de l'extrême prudence de ces deux puissances. (Dans ce cas effectivement, le ricanement devant le Russe qui avance comme un escargot se bloque dans la gorge et l'on commence à songer à l' 'Orechnik', au 'Sarmat', aux capacités électroniques de guerre, aux montages d'une puissance inouïe des offensives de drones et de missiles, aux S-400, S-500 et S-550, toute cette quincaillerie discrète mais bien présente...)

Dans la grande bataille qui opposa pendant près de vingt ans deux hommes de génie qui se haïssent et se fascinaient à la fois, Napoléon et Talleyrand, se dressait un principe fondamental qui sépare la violence du chaos de la violence goethéaniste : la responsabilité. Israël et l'Iran sont en quelque sorte irresponsables parce qu'en eux dominent des forces, fondées ou pas, vertueuses ou diaboliques, qui justifient tout le reste et effacent la pensée au bénéfice de l'action dans les moments essentiels, donnés et bien déterminés, - et, à cet égard, l'Iran sachant jusqu'où il ne faut pas aller et Israël l'ignorant complètement avec une arrogance à ne pas croire. C'est ce qui emportaient Napoléon vers les plus grands prodiges de l'art militaire ; c'est ce qui retenait Talleyrand qui, entre corruption, jolies dames et salons du savoir-vivre, songeaient d'abord à l'établissement des équilibres et des structures tenant ensemble les choses constituant une civilisation.

Je pense que Goethe aurait écrit une œuvre immense à la gloire de l'Empereur mais qu'il aurait préféré à tout le reste une longue discussion de toute une soirée avec le plus grand diplomate de son temps et de tous les temps. Et rappelez-vous, vous qui incitaient la Russie à écraser le reste, rappelez-vous Talleyrand, au soir d'Austerlitz, suppliant Napoléon de faire la paix le plus vite possible, et d'offrir aux vaincus de la grande bataille des conditions qui les rétablissent dans toute leur gloire et leur complète souveraineté.

Il est vrai, comme semble le penser Hua Bin, que nous sommes dans un siècle des barbares et de la "loi de la jungle". Très peu pour moi, quoique je soupçonne les barbares et la "loi de la jungle" d'avoir bien plus de vertus d'équilibre et de mesure que nous leur en attribuons pour pouvoir déchaîner toute notre violence anti-goethéaniste avec l'alibi de la bonne conscience d'occasion de notre côté.

Je ne nous aime pas, me semble-t-il... "Je n'aime pas l'époque où je vis", disait Lévy-Strauss, quelques mois avant de mourir, en 2008 je crois. Heureusement que cette époque sait monter des barricades de pétitions anti-Bolloré contre le fascisme qui vient. Voyez, ce n'est même pas la loi de la jungle; tout juste la loi de la connerie, dirait une mêchante langue au fort mauvaises fréquentations... Et un beau ratage ! Pensez et voyez, un film avec Goethe, Chamberlain, la City et Montaigu Norman, Hitler, Wall Street et le Complexe, et 'Bibi' pour couronner le tout...

La Palme d'Or.

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