05/06/2026 ssofidelis.substack.com  4min #316121

« Bibi » fait passer les criminels de guerre pour des enfants de chœur

Par Karim pour  BettBeat Media, le 3 juin 2026

On ne l'appelait pas Dolphi en 1939. On ne devrait pas l'appeler Bibi en 2026.

Il y a une violence subtile, presque imperceptible, dans la manière dont la presse occidentale et les médias indépendants parlent du Premier ministre d'Israël. Elle ne se trouve pas dans les gros titres sur les bombes ni dans les photos des décombres de ce qui furent autrefois un hôpital, une école, une boulangerie où les gens faisaient la queue pour acheter du pain et ont été tués pour avoir fait la queue pour du pain. Cette subtilité tient en un seul mot, répété des milliers de fois dans des milliers d'articles, prononcé par les présentateurs d'une voix posée empreinte d'une neutralité professionnelle, imprimé dans les titres d'une presse écrite qui se veut encore sérieuse.

Bibi.

C'est le surnom affectueux qu'une mère donne à son enfant, qu'une épouse utilise à table avec son cher et tendre, un mot qui évoque l'affection, l'intimité, l'innocence. C'est mignon. Vous voyez ? L'équivalent linguistique d'une main douce posée sur une joue. Et ce surnom est attribué, jour après jour, année après année, à un homme qui a perpétré le génocide le plus documenté du XXIe siècle.

Imaginez, un instant, la presse des années 1930 désignant le chancelier allemand sous le nom de Dolphi. Imaginez le Times de Londres titrant sur ce que Dolphi a dit aujourd'hui, ce que Dolphi a promis pour demain, ce que les alliés de Dolphi à Rome ont prévu. Imaginez les animateurs radio de la BBC commenter l'annexion des Sudètes d'un ton familier, comme on parle dans sa cuisine. Nous reconnaîtrions immédiatement ce que c'est : pas du journalisme, mais de la collaboration, de la propagande ou des manœuvres de diversion. On aurait tout de suite su que ce diminutif joue le même rôle que les bombes, en plus subtil, à savoir rendre le monstre attachant, le faire passer pour l'un des nôtres.

C'est le rôle du mot "Bibi" aujourd'hui.

Peu importe qu'il ait choisi ce nom lui-même. Hitler s'appelait Adolf. Mussolini s'appelait Benito. La question n'est jamais de savoir comment l'homme se nomme dans l'intimité de sa vie privée. La question est de savoir quel nom le public décide de lui donner publiquement pour ses crimes. Et la presse, en choisissant ce diminutif, a fait son choix. Elle a décidé que l'homme qui ordonne la famine d'un million d'enfants, l'homme dont le gouvernement a tué plus de journalistes en deux ans que durant toute la Seconde Guerre mondiale, l'homme qui est accusé devant la Cour internationale de justice du crime le plus grave du palmarès des crimes contre l'humanité, doit se faire appeler par le monde occidental avec l'affection qu'on réserve souvent aux enfants.

Ce n'est pas rien. Le langage n'est jamais innocent. Le langage fait du monstrueux la norme, de la norme le tolérable, et du tolérable le permanent. Chaque fois qu'un journaliste écrit Bibi au lieu de Netanyahu, chaque fois qu'une présentatrice laisse échapper le diminutif au lieu du nom de famille, chaque fois qu'un rédacteur en chef choisit les quatre lettres cordiales au lieu des neuf lettres plus formelles - un petit maillon de nos repères moraux cède. Un petit pas est franchi. La distance infime qui sépare désormais le lecteur de l'atrocité.

On n'appelait pas les accusés de Nuremberg par leurs surnoms. On les appelait par leurs noms de famille, dans le cadre formel du tribunal, car s'y conformer était un acte moral en soi. C'était comme dire : cet homme n'est pas votre ami. Cet homme n'est pas votre voisin. Cet homme est l'accusé dans le procès le plus grave du XXe siècle, et on s'adressera à lui dans les termes que ce procès exige.

L'homme qui a passé deux ans à orchestrer la destruction de Gaza, de la Cisjordanie, du Liban et de la Syrie est l'accusé dans le procès le plus grave du XXIe siècle. Ce n'est pas Bibi. Ce n'a jamais été Bibi. Il est le Premier ministre d'un État actuellement accusé de génocide devant la plus haute cour du monde, et ceux qui continuent à l'appeler par son surnom se rendent complices de l'acte d'oubli qui se prépare déjà, cet acte qui suit toujours le meurtre, cet acte d'oubli de la dernière et inévitable étape de toutes les atrocités que l'Occident se soit jamais permis.

Arrêtez de dire Bibi. Utilisez son nom. Prononcez-le comme le prononce la cour. Prononcez-le comme l'histoire le prononcera, lorsque l'histoire reviendra enfin sur ce moment avec la clairvoyance boudée par son époque.

Dites Netanyahu.

Et dites ensuite ce qu'il a fait.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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