08/06/2026 investigaction.net  7min #316393

La rupture entre les seigneurs de la Tech et la base Maga est imminente

Stephen Holmes

AFP

Donald Trump a réussi à fusionner un mouvement populiste rétrograde avec une avant-garde de la Silicon Valley dont le postulat de base est que l'IA rendra une grande partie des gens ordinaires économiquement superflus. Mais alors que les milliardaires de la tech reconfigurent le réseau électrique usaméricain et font exploser les coûts, une rupture semble inévitable.

PARIS - Peu de mariages politiques sont plus étranges que celui qui unit le mouvement MAGA de Donald Trump à la nouvelle techno-droite ["Tech Right"] - cette cohorte de milliardaires de la Silicon Valley et de capitaux-risqueurs qui a financé le retour au pouvoir de Trump et a aiguisé son appétit pour la dérégulation. Cette alliance fusionne un mouvement populiste nostalgique du passé avec une avant-garde californienne dont le principe directeur est que l'IA rendra un grand nombre de personnes économiquement superflues.

Les deux camps ne veulent pas seulement des choses différentes ; ils habitent des mondes différents. La rhétorique magaesque s'ancre dans un passé mythique. Elle cherche la restauration d'un ordre industriel, national et culturel perdu, dans lequel le travail, les rôles de genre et la vie communautaire étaient familiers et ancrés localement. L'éthos dominant de la Silicon Valley considère la "disruption" [innovation de rupture] comme un impératif civilisationnel et les arrangements sociaux existants comme bons à jeter. L'un des camps aspire à un passé idéalisé, tandis que l'autre s'emploie à rendre le présent obsolète.

Leurs regards sur les gens ordinaires divergent en conséquence. L'image que MAGA a de lui-même est celle de citoyens "oubliés", parmi lesquels des travailleurs manuels, des petits entrepreneurs et des électeurs des régions intérieures désindustrialisées que les élites côtières ont abandonnés. Les milliardaires de la tech, au contraire, anticipent ouvertement une sous-classe semi-permanente à mesure que les systèmes avancés remplaceront des dizaines de millions d'emplois, concentrant la richesse et le pouvoir entre les mains des détenteurs de capital existants et des entreprises d'IA. Selon ce que certains ont appelé le "consensus de San Francisco", le travailleur moyen n'est pas le protagoniste du futur mais une relique d'une époque révolue - destiné à être apaisé par des allocations minimales pendant que l'innovation progresse.

Plutôt que de traiter cette contradiction, la coalition la cache derrière un culte de la personnalité. Tandis que les investisseurs tech s'autoexaltent comme génies, Trump adopte une posture doublement absurde, se vantant à la fois de son QI élevé et de son dévouement singulier aux "peu instruits". Pendant un temps, cette posture a masqué le fait que la même hiérarchie de la valeur cognitive qui flatte les donateurs rangeait aussi nombre de ses partisans dans le lot des superflus. La coalition de Trump a accommodé deux récits incompatibles : un récit populiste flatteur pour les électeurs, et un récit méritocratico-élitiste pour les bailleurs de fonds.

Mais alors que le pouvoir de Trump décline sous le poids de son fiasco iranien, sa capacité à tenir simultanément deux promesses mutuellement incompatibles s'érode également. Le tour de passe-passe qui maintenait la coalition ensemble ne fonctionne plus, et ce mariage de raison commence à se défaire. Et de tous les endroits où la tension est visible, la fracture la plus profonde traverse le réseau électrique.

Trump avait promis de réduire les factures d'électricité des USAméricains, allant jusqu'à jurer de les diviser par deux. Pourtant, dans beaucoup de localités qui constituent le socle de la coalition MAGA, les tarifs résidentiels de l'électricité ont fortement augmenté, les prix de capacité ayant été multipliés par plus de dix en deux ans.

Près de la moitié de ces récentes hausses de coûts sont attribuables à la demande vorace d'électricité des centres de données. Le ménage typique vivant là où des centres de données ont été construits paiera environ 70 dollars de plus par mois d'ici 2028.

Alors que les factures d'électricité explosent, les contradictions de l'alliance Tech/MAGA ne peuvent plus être étouffées. Les communautés rurales et les banlieues périurbaines très marquées MAGA, en Virginie, Ohio, Géorgie et Arizona, se mobilisent contre les sous-stations et les corridors de transport qui desservent des grappes de calcul dont les bénéfices vont ailleurs ; des populistes au niveau des États flirtent caressent l'idée de protections tarifaires qui isoleraient les ménages des coûts des centres de données.

La grande ironie, donc, est que les protestations les plus bruyantes contre les infrastructures d'IA en 2026 pourraient venir de l'intérieur même de la coalition de Trump. Chauffer une résidence rurale pendant l' hiver en Pennsylvanie est un problème qu'un culte de la personnalité ne peut pas résoudre.

L'injustice est indéniable. Alors qu'un réseau reste public, politiquement contesté, régulé par les tarifs et lent, un autre réseau est de plus en plus privé, colocalisé avec les centres de données, verticalement intégré et à l'abri des contraintes imposées à tous les autres. Les hyperscalers [fournisseurs de cloud à très grande échelle] ont signé des accords nucléaires et gaziers à l'échelle du gigawatt, et ont commencé à remettre en service des réacteurs fermés et à construire des centrales à gaz dédiées "derrière le compteur".

Ils sont soutenus par des régulateurs fédéraux qui ont réécrit les règles pour que les centres de données puissent se brancher directement sur les centrales électriques, contournant ainsi les infrastructures de transport dont dépend le reste du réseau. Les grappes de calcul obtiennent des mégawatts stables et dédiés, tandis que les ménages subissent une volatilité des tarifs sur le même fil. Un réseau est ce pour quoi le citoyen paie ; l'autre est ce que le citoyen finance mais qu'il ne peut pas utiliser.

"L'humain superflu" de la technodroite est une stratégie, non une aspiration. Les grappes d'IA sont dimensionnées pour absorber le travail rémunéré d'une main-d'œuvre en voie de disparition, tandis que le travail non rémunéré que les ménages continuent d'effectuer disparaît discrètement du modèle. Le schéma est en partie familier. Les infrastructures financées par l'État ont toujours mieux servi certains groupes que d'autres - selon le tracé des lignes, la tarification de l'accès et la fiabilité du service. Bien que non discriminatoire en principe, l'investissement dans les infrastructures suit généralement les contours de la classe, de la géographie et de la voix politique.

Cela dit, ce à quoi nous assistons actuellement aux USA va plus loin. Ce n'est pas le gradient ordinaire d'avantage intégré dans la fourniture publique, mais un système parallèle, un apartheid électrique établi par contrat privé. Les hyperscalers créent un régime bifide dans lequel une capacité constante et dédiée est conçue pour une catégorie d'utilisateurs tandis que le réseau public absorbe la volatilité et les coûts.

La majorité démographique du mauvais côté du fil n'est pas un autre "racial", comme dans l'Afrique du Sud de l'apartheid dont Elon Musk garde le souvenir. Ce sont les électeurs des classes ouvrière et moyenne des régions intérieures désindustrialisées - les circonscriptions mêmes que MAGA prétend défendre. Ils ont massivement soutenu Trump, et ce sont eux que l'on fait payer pour un système conçu pour les rendre obsolètes.

Le technopopulisme -c'est désormais clair - contient les germes de sa propre dissolution. Une guerre croissante autour de l'énergie rend le divorce inévitable. Le compteur ne demande pas à qui l'on a promis l'avenir. Il enregistre qui le reçoit réellement.

Stephen Holmes (1948) est professeur de droit à l'université de New York et boursier du Berlin Prize à l'Académie américaine de Berlin. Il est coauteur (avec Ivan Krastev) de "The Light that Failed : A Reckoning" (Penguin Books, 2019, non traduit).  Bio-bibliogr.

Source:  Project Syndicate
Traduit par Fausto Giudice pour  Tlaxcala

 investigaction.net