
Par Romana Rubeo
Nous ne sommes plus dans le domaine de la confrontation intellectuelle, mais dans celui du déni de la réalité. Faire cette distinction ne revient pas à restreindre le débat public. Cela revient à en préserver les conditions minimales de sérieux.
Le Salerno Letteratura Festival a décidé d'annuler le discours d'ouverture qui devait être prononcé par Erri De Luca. Cette décision, annoncée mercredi, fait suite aux déclarations de l'écrivain sur le génocide à Gaza et le sionisme, qui ont suscité un vif débat public ces dernières semaines.
C'est le codirecteur artistique de l'événement, Gennaro Carillo, qui a expliqué les raisons de cette décision. Selon lui, un discours d'ouverture suppose "une certaine convergence de vues avec celui qui vous le commande", du moins face à ce qu'il a qualifié de "la plus tragique des évidences, les morts civils à Gaza".
La nouvelle a immédiatement relancé le débat habituel sur la censure, la liberté d'expression et les limites de l'intervention des institutions culturelles. Cependant, si l'on tente d'aller au-delà de la polémique immédiate, le choix du festival de Campanie apparaît non seulement légitime, mais constitue un acte nécessaire de responsabilité éditoriale et civique.
Pour en comprendre les raisons, il faut partir des faits. Et les faits suggèrent que nous ne sommes pas face à un cas de "cancel culture", mais à la décision d'un événement culturel de ne pas associer son nom à des positions manifestement négationnistes.
Le poids des mots et la réalité des faits
Le contexte est connu de la plupart d'entre nous. Erri De Luca, l'un des écrivains les plus en vue de la gauche italienne contemporaine, a tenu ces derniers jours des propos qui ne se limitent pas à la critique politique ou à la dissidence idéologique. Il s'est aventuré sur le terrain de la négation d'un massacre, d'un génocide en cours, réduisant une réalité tout à fait documentée à une simple question d'interprétation.
Dans une interview accordée au quotidien israélien Israel Hayom, lors de sa participation à un festival littéraire à Jérusalem, De Luca a affirmé qu'"il n'y a pas de génocide à Gaza".
"Je sais très bien ce qu'est un génocide et l'appliquer à la guerre de Gaza est une distorsion historique et verbale", a poursuivi l'écrivain, au mépris de dizaines d'avis faisant autorité qui décrivent le carnage en cours à Gaza comme un génocide d'un point de vue juridique, sanitaire et institutionnel.
Il a ensuite tenu des propos totalement fallacieux, correspondant à la propagande israélienne, mais qui ne trouvent aucun écho auprès des acteurs indépendants opérant à Gaza depuis le 7 octobre 2023 : "À Gaza, la population civile a été continuellement déplacée, contrainte à l'exil. Un génocide l'aurait laissée sur place".
Tout cela alors que les massacres israéliens se poursuivent, que la situation dans la Bande de Gaza est catastrophique, que le nombre officiel de victimes a atteint près de 73 000 personnes et que les estimations de publications faisant autorité telles que The Lancet considèrent ce chiffre comme très en deçà de la réalité.
La littérature a un poids et les mots des écrivains ont des effets dans le monde réel. Lorsqu'un intellectuel public utilise son autorité pour nier ou minimiser le génocide, le nettoyage ethnique, la souffrance systématique d'un peuple, alors même que ce génocide et ce nettoyage ethnique sont en cours, il n'exerce pas de pensée critiquemais il contribue à déformer la réalité.
Il tente de réécrire l'histoire au fur et à mesure qu'elle se déroule, et de priver les victimes non seulement d'une justice future, mais même de la dignité de pouvoir faire le récit leur souffrance.
C'est peut-être vrai : un festival culturel n'est pas un tribunal. C'est toutefois un espace de légitimation. Accueillir quelqu'un, c'est lui reconnaître un rôle, lui attribuer une valeur publique, lui offrir une tribune influente. C'est pourquoi le choix des invités n'est jamais neutre. Salerne a simplement décidé de ne pas accorder cette reconnaissance.
L'incohérence des alliés de circonstance
L'aspect le plus intéressant des réactions à cette exclusion concerne le comportement de nombre de ses défenseurs. Il est frappant de voir une partie du monde culturel italien passer avec une rapidité surprenante de l'intransigeance morale au relativisme le plus conciliant.
Il s'agit souvent des mêmes milieux qui, dans d'autres contextes, réclament des prises de position claires, des sanctions morales et des responsabilités publiques pour ceux qui dépassent certaines limites politiques ou éthiques. Mais lorsqu'un auteur perçu comme proche est impliqué, le principe change soudainement de nature.
Apparaît alors un libéralisme de convenance, invoqué non pas comme une valeur universelle, mais comme un mécanisme de protection de ses propres repères culturels. La liberté d'expression cesse d'être un principe et devient un sésame.
Dans de nombreuses déclarations, je ne vois pas une défense de la liberté d'expression, mais tout au plus une forme assez maladroite et banale de solidarité corporative.
Le paradoxe de la tolérance et les limites de l'acceptable
Aucune société démocratique ne peut survivre si elle renonce à faire la distinction entre ce qui peut être débattu et ce qui relève désormais de l'ordre des faits. Une communauté qui considère comme acceptable toute position, quelles qu'en soient les conséquences morales et matérielles, finit inévitablement par affaiblir les conditions mêmes qui rendent le débat possible.
Il faut distinguer la confrontation des idées de la négation des faits. On peut débattre des stratégies politiques, des visions du monde, des interprétations historiques et des perspectives idéologiques. C'est le fondement même du débat démocratique. Il en va autrement lorsqu'il s'agit de nier ou de minimiser un crime contre l'humanité.
Dans ce cas, nous ne sommes plus dans le domaine de la confrontation intellectuelle, mais dans celui du déni de la réalité. Tracer cette distinction ne signifie pas restreindre le débat public. Cela signifie en préserver les conditions minimales de crédibilité.
Pour comprendre l'asymétrie du débat contemporain, il suffit de se pencher sur l'histoire du XXe siècle. Si, dans les années 1940 ou 1950, un intellectuel avait justifié, minimisé ou nié les crimes du nazisme, son exclusion des forums civils, des universités ou des manifestations culturelles n'aurait pas été qualifiée de censure, mais aurait été considérée comme une prise de distance nécessaire et parfaitement légitime.
Aujourd'hui encore, ces intellectuels sont exclus du débat public et ne sont pas considérés comme légitimes ; on ne leur offre ni espace ni tribune.
Aujourd'hui, face à des négationnismes contemporains d'une gravité analogue, nous assistons au contraire à une indulgence surprenante. Pour quelle raison le négationnisme d'un auteur perçu comme progressiste devrait-il bénéficier d'une tolérance qui ne serait jamais accordée à un penseur pro-nazi ou à un négationniste de la Shoah ?
L'horreur ne change pas de nature en fonction de l'orientation politique de celui qui la minimise. Et le prestige d'une signature ne peut transformer l'inacceptable en quelque chose d'acceptable.
La responsabilité de faire un choix
Erri De Luca n'a pas été censuré au sens propre du terme. Ses livres restent en librairie, ses opinions continuent d'être relayées dans les journaux, à la télévision et sur les réseaux sociaux. Aucune autorité publique ne l'a empêché de s'exprimer.
Un festival culturel n'a toutefois pas le devoir d'offrir une tribune à n'importe qui. Il a le droit, et dans bien des cas la responsabilité, de choisir qui inviter et qui ne pas inviter.
Revendiquer la liberté de ne pas célébrer ceux qui flirtent avec le négationnisme n'est pas une atteinte à la liberté d'expression. C'est l'une des façons dont une communauté culturelle définit ses limites, ses responsabilités et ses valeurs.
C'est pourquoi la décision du Festival de Salerne doit être comprise dans cette perspective. Non pas comme un acte de censure, mais comme un choix culturel. Et, surtout, comme la prise en charge d'une responsabilité, vis-à-vis du présent et de l'histoire.
3 juin 2026 - Palestine Chronicle - Italia - Traduction : Chronique de Palestine

* Editrice du site internet Palestine Chronicle, Romana Rubeo est traductrice freelance et vit en Italie. Elle est titulaire d'une maîtrise en langues et littératures étrangères et spécialisée en traduction audiovisuelle et journalistique. Ses centre d'intérêt sont principalement la politique et la géopolitique.Suivez ses comptes Facebook et Twitter.