Par Andji Amor
I. Le document qui change tout
En juin 2026, la Defense Intelligence Agency [l'Agence de renseignement de la Défense des États-Unis]. Il, bras armé du renseignement militaire américain, a diffusé en interne un document de sept pages accompagné de graphiques. Conclusion sans équivoque : les capacités israéliennes de collecte humaine et technique atteignent un niveau "critique". Ce mot, dans le vocabulaire normé des services américains, représente le sommet de l'échelle d'évaluation des menaces contre-espionnage. Il place de facto Israël dans la même catégorie que des adversaires stratégiques déclarés.
La DIA ne s'est pas contentée d'une note de routine.
Elle a émis un message interne explicitement consulté par l'un des officiels ayant parlé à NBC News, relevant le niveau pour Israël de "élevé" à "critique". C'est une rupture formelle, documentée, avec des conséquences opérationnelles immédiates sur la manière dont le personnel américain doit se comporter lors de visites en Israël ou en présence d'officiels israéliens.
Ce que révèle ce document va plus loin qu'une simple mise à jour administrative. Il acte officiellement que les activités de collecte israéliennes ont dépassé ce qui est toléré entre alliés. Le terme utilisé par un haut responsable américain au New York Times pour qualifier l'agressivité des services israéliens depuis le début du second mandat Trump est sans appel : "unhinged" - déchaîné. Dans le langage feutré du renseignement, c'est une rupture de ton majeure.
II. Les cibles identifiées
Le document de la DIA ne reste pas dans l'abstraction. Trois noms émergent des rapports croisés de NBC News et du New York Times, tous des acteurs centraux de la politique américaine sur l'Iran.
Steve Witkoff, envoyé spécial de Trump, est la cible principale. Il a conduit les négociations nucléaires préalables à l'attaque américano-israélienne sur l'Iran en février 2026. Il est également l'architecte des discussions avec Hamas concernant les otages, et de la médiation entre Russie et Ukraine. Surveiller Witkoff, c'est avoir accès en temps réel à l'ensemble des négociations diplomatiques américaines sur les dossiers les plus sensibles de la planète.
Elbridge Colby, directeur de politique au Pentagone, est la deuxième cible documentée. Ancien théoricien de la compétition entre grandes puissances, il incarne la ligne "America First" appliquée au département de la Défense. Sa position sur l'Iran et l'opportunité ou non de poursuivre les frappes diverge de celle de Netanyahu.
Michael DiMino, adjoint de Colby, complète le tableau. Sa présence dans la liste des cibles indique que la surveillance israélienne ne vise pas seulement les décideurs mais aussi leurs cercles opérationnels immédiats, pour obtenir une cartographie complète du processus décisionnel américain.
L'objectif n'est pas mystérieux : connaître en temps réel les positions internes de l'administration Trump avant qu'elles ne soient rendues publiques, afin de les anticiper, les influencer ou les contourner. Ce n'est pas de l'alliance. C'est de la gestion de tutelle.
III. Le contexte : une fracture stratégique
Pour comprendre pourquoi cette révélation intervient maintenant, il faut replacer les faits dans leur contexte géopolitique. Depuis le début de 2026, Washington et Tel-Aviv ne parlent plus le même langage sur l'Iran.
Les États-Unis, confrontés à une pression politique intérieure croissante et à la montée des prix de l'énergie générée par le conflit, cherchent une sortie diplomatique. Trump a engagé des négociations avec Téhéran. Israël, de son côté, pousse toujours à renverser le gouvernement iranien. Les deux alliés ne poursuivent pas le même objectif final.
Cette divergence a éclaté publiquement. Trump a lui-même confirmé avoir traité Netanyahu de "fou" lors d'un appel téléphonique tendu, après que le Premier ministre israélien a menacé de reprendre les frappes sur la banlieue sud de Beyrouth contre la volonté expresse de Washington. Le fait qu'un président américain utilise ce vocabulaire sur son allié principal au Moyen-Orient est en soi un événement diplomatique considérable.
Dans ce contexte, la surveillance des négociateurs américains par Israël prend une dimension stratégique claire : Tel-Aviv cherche à savoir jusqu'où Washington est prêt à aller avec Téhéran, et à identifier les lignes rouges réelles de l'administration Trump avant que ces positions ne deviennent officielles. L'espionnage n'est pas un outil de sécurité ici. C'est un outil de négociation
IV. L'histoire qui se répète
Ceux qui présenteraient ces faits comme une anomalie dans les relations américano-israéliennes ignorent délibérément l'histoire. Les précédents sont nombreux et documentés.
L'affaire Jonathan Pollard reste la référence absolue. Analyste de la marine américaine arrêté en 1985, condamné à perpétuité en 1987, il avait livré au Mossad des milliers de documents classifiés, dont le manuel des codes d'accès et de chiffrement de la NSA. Ce manuel aurait ensuite servi de monnaie d'échange avec Moscou pour permettre l'émigration vers Israël d'un million de juifs soviétiques. L'amplitude du dommage causé aux États-Unis dépasse encore les informations publiques disponibles.
Pollard a obtenu la nationalité israélienne en 1995, depuis sa cellule américaine. Il a été libéré sur parole en 2015, puis autorisé à quitter les États-Unis en novembre 2020, dans le cadre de ce que plusieurs observateurs ont qualifié de "cadeau de départ" de Trump à Netanyahu lors de son premier mandat. Netanyahu l'a accueilli personnellement sur le tarmac de Tel-Aviv.
En 2019, des rapports documentaient la présence présumée de capteurs IMSI - dispositifs d'interception des communications mobiles - aux abords de la Maison Blanche, attribués aux services israéliens. Les autorités américaines n'ont pas confirmé officiellement, mais n'ont pas non plus démenti avec la vigueur qu'on attendrait d'un allié sincèrement innocent.
En 2002, Intelligence Online avait rapporté l'expulsion discrète d'espions israéliens du territoire américain. Le FBI avait qualifié l'affaire de "bidon".
Les services israéliens avaient juré, après l'affaire Pollard, ne plus jamais espionner leur allié américain.
Ce serment a la durée de vie d'une promesse diplomatique.
V. Le déni, rituel immuable
La réaction israélienne suit un script rodé. L'ambassade d'Israël à Washington a publié un communiqué :
"Israël ne collecte pas de renseignements sur des entités américaines, encore moins sur des officiels du gouvernement américain. Nos efforts de collecte visent nos ennemis, pas nos alliés. Toute affirmation contraire est soit mal informée, soit politiquement motivée."
Ce démenti est structurellement identique à celui publié après l'affaire des capteurs IMSI en 2019, après les accusations de 2002, et aux déclarations faites après l'arrestation de Pollard. La formule ne varie pas. Ce qui varie, c'est l'accumulation des preuves documentées à chaque nouveau cycle.
Le Pentagone a refusé de commenter.
L'Office of the Director of National Intelligence, qui supervise la DIA, n'a pas répondu aux demandes des médias.
Ce silence institutionnel américain est lui-même un signal : on ne dément pas ce qu'on sait être vrai, on ne confirme pas ce qu'on n'est pas encore prêt à assumer publiquement.
VI. Ce que ça dit de la "relation spéciale"
La rhétorique de l'alliance indéfectible américano-israélienne repose sur un postulat jamais remis en question dans les médias dominants : les deux pays partagent des intérêts fondamentalement convergents. Les faits actuels invalident ce postulat.
Israël surveille les négociateurs américains parce que les objectifs israéliens et américains sur l'Iran divergent. Cette divergence est suffisamment profonde pour justifier, du point de vue israélien, le recours à des méthodes normalement réservées aux adversaires. C'est la définition même d'une relation où la confiance stratégique est rompue, quels que soient les discours officiels.
Pour Washington, le problème est structurel. Israël bénéficie depuis des décennies d'un accès privilégié aux renseignements américains, aux technologies militaires, aux financements de l'aide extérieure - le tout sans les contreparties normalement exigées des alliés. Cette asymétrie crée les conditions dans lesquelles Israël peut se permettre d'espionner son parrain sans craindre une rupture.
La question que posent les officiels américains cités par le New York Times est précisément celle-là : jusqu'où peut-on tolérer qu'un allié vous traite comme un adversaire renseignement avant que cela n'affecte structurellement la coopération militaire et diplomatique ?
La réponse, pour l'instant, reste suspendue entre Washington et Tel-Aviv.
Conclusion
Ce qui se passe entre Washington et Tel-Aviv en ce mois de juin 2026 n'est pas une crise passagère. C'est la surface visible d'une fracture stratégique profonde, accélérée par la guerre avec l'Iran et par le refus israélien de s'aligner sur les objectifs diplomatiques américains.
Le fait que la DIA ait formalisé cette évaluation dans un document de sept pages, qu'elle l'ait diffusé en interne, et que des officiels américains en poste aient choisi de le faire fuiter à la presse, n'est pas anodin.
C'est un message politique adressé à Tel-Aviv, via les médias, par des éléments du renseignement américain qui considèrent que la situation a dépassé les limites acceptables.
La réaction israélienne suit le protocole habituel du déni poli. Mais le niveau d'alerte, lui, reste à "critique". Et le terme "unhinged", lâché par un haut responsable du Pentagone pour qualifier l'agressivité du Mossad, ne se range pas dans une note de bas de page.
Andji Amor
Journaliste Reporter Indépendant
Sources :
NBC News - Gordon Lubold, Courtney Kube - 6 juin 2026
The New York Times - 7 juin 2026
Al Jazeera - "Pentagon said to raise threat level on Israel spying to critical" - 6-7 juin 2026
RT World News - 6 juin 2026
Daily Sabah - 7 juin 2026
The Jerusalem Post - 7 juin 2026
Times of Israel - 7 juin 2026
Asharq Al-Awsat (english.aawsat.com) - 7 juin 2026
Zone Militaire / Opex360 - "Israel est soupconné d'avoir espionné les communications dans les environs de la Maison Blanche" - 13 septembre 2019
Orient XXI - Sylvain Cypel - "Jonathan Pollard, l'espion qui venait du chaud" - 2020
Al Jazeera - "The Pollard case: US-Israel relations in a nutshell" - 2015
NBC News - "Jonathan Pollard: Israel welcomes former spy after 30 years in jail" - 30 décembre 2020
La source originale de cet article est MaatTV
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