David López (Telesur)
Abelardo de la Espriella se présente aux Colombiens comme un patriote absolu. Il porte des symboles nationaux, invoque la patrie, parle d'ordre, promet la sécurité et se proclame défenseur de la nation. Pourtant, derrière cette mise en scène apparaît une question politique inévitable : quel type de patriotisme représente un candidat dont le parcours, les alliances, les soutiens internationaux, les relations professionnelles et les propositions de gouvernement semblent bien plus connectés à l'ancien bloc oligarchique, paramilitaire, corporatiste et pro-américain qu'à une véritable souveraineté populaire colombienne ?
La question n'est pas uniquement juridique. La double nationalité, à elle seule, n'empêche pas de briguer la présidence de la Colombie. Le problème est politique, éthique et géopolitique. De la Espriella n'est pas simplement un Colombien ayant des liens internationaux. C'est un candidat qui a célébré le soutien de Donald Trump, qui se présente comme un allié naturel des États-Unis, qui revendique des modèles de sécurité extrême et qui projette une Colombie subordonnée à l'axe Washington-Tel-Aviv au nom de la "lutte contre le crime".
Le patriotisme qu'il invoque mérite donc d'être examiné. Car il ne suffit pas de s'envelopper dans le drapeau national. Un candidat qui aspire à diriger l'État doit expliquer clairement quels intérêts il défend, quels pouvoirs l'entourent, de quels réseaux il provient et envers qui il se sent politiquement obligé.
I. Le nationalisme d'exportation : la patrie dans le discours, Washington à l'horizon
Le soutien public de Donald Trump à Abelardo de la Espriella n'est pas un détail mineur. En pleine second tour de l'élection présidentielle, le président américain a utilisé Truth Social pour promouvoir sa figure, le qualifiant de dirigeant fort, intelligent et déterminé. Il l'a présenté comme un garant du commerce, un combattant du narcotrafic et une pièce maîtresse pour le "rétablissement de l'ordre". Cette intervention ne peut être lue comme une simple opinion étrangère. C'est un signal politique dans une région historiquement traversée par l'ingérence américaine. C'est la mise en œuvre de ce que le locataire de la Maison-Blanche a appelé la "doctrine Donroe".
Iván Cepeda a dénoncé ce soutien comme une ingérence. Et à juste titre. La Colombie n'est pas un protectorat. Aucune puissance étrangère n'a le droit d'intervenir, de suggérer, d'orienter ou de conditionner le vote d'un peuple souverain.
Ce qui est préoccupant, c'est que De la Espriella n'a pas rejeté ce soutien. Au contraire, il l'a célébré. Là se révèle la contradiction centrale de sa campagne : il se présente comme nationaliste, mais accepte sans gêne l'étreinte politique du président de la puissance qui, pendant des décennies, a conditionné la politique antidrogue, militaire et sécuritaire de la Colombie. Il faut également garder à l'esprit qu'il a déclaré publiquement qu'il "ne va pas sacrifier sa famille pour un pays (la Colombie) d'ingrats, de déloyaux et de rustres" et que l'un des plats nationaux colombiens (l'ajiaco) est un potage pour détenus, ce qui prouve qu'il manque de la classe au peuple colombien.
Cette contradiction est encore plus profonde si l'on considère que De la Espriella a acquis la citoyenneté américaine en 2023, après avoir vécu et travaillé pendant des années dans ce pays. Le problème n'est pas de savoir si cela l'invalide légalement. Le problème est de savoir si un candidat qui se présente comme le défenseur absolu de la patrie peut garder le silence face aux questions essentielles : renoncerait-il à cette citoyenneté s'il accède à la présidence ? Où paie-t-il ses impôts ? Où est située sa richesse ? Quels engagements financiers, politiques ou personnels conserve-t-il en dehors de la Colombie ? Rappelons que celui qui prête serment en tant que citoyen américain doit jurer fidélité et loyauté aux États-Unis d'Amérique par-dessus toute autre nationalité qu'il pourrait avoir par ailleurs.
Une démocratie mature a le droit de poser ces questions. Et un candidat à la présidence a le devoir d'y répondre. Jusqu'à présent, il les a éludées.
II. La "manière forte" comme programme : la sécurité sans droits humains
La candidature de De la Espriella repose sur une promesse : restaurer l'ordre par la force, la punition et l'autorité. Son discours offre une solution simple à une crise complexe. Face à des décennies de conflit armé, d'inégalité, de narcotrafic, d'abandon territorial et de violence politique, il propose une solution punitive : plus de militarisation, plus de prisons, plus de confrontation, moins de négociation.
Dans ses déclarations publiques, De la Espriella a utilisé des formules d'une gravité politique extrême, comme celle selon laquelle "tout bandit qui ne se soumettra pas sera abattu". Cette phrase n'est pas une anecdote de campagne. C'est une conception de l'État : elle transforme la sécurité publique en une promesse d'annihilation physique, comme cela s'est produit sous les gouvernements d'Álvaro Uribe Vélez, Juan Manuel Santos et Iván Duque, lorsque l'exécution de civils innocents (les faux positifs) - souvent issus des secteurs les plus vulnérables - par l'armée nationale a été utilisée pour convaincre la population que la guerre était le chemin vers la paix et ainsi soutenir les intérêts bellicistes des États-Unis en Colombie.
Ce langage est incompatible avec une démocratie constitutionnelle. La Colombie connaît trop bien les conséquences de cette doctrine : faux positifs, paramilitarisme, exécutions extrajudiciaires, déplacement forcé, stigmatisation des leaders sociaux et des défenseurs des droits humains, ainsi que la criminalisation de l'opposition.
La sécurité est une obligation légitime de l'État. Mais sans droits humains ni droits économiques, sociaux et culturels, elle cesse d'être une sécurité et devient autoritarisme. Une démocratie ne combat pas le crime en reproduisant la logique d'une guerre interne permanente. Elle le fait avec justice, intelligence, présence de l'État, investissement social, réforme rurale, éducation, emploi et le démantèlement réel des structures économiques qui alimentent la violence, dont beaucoup ont été représentées par De la Espriella dans son exercice professionnel. Un État de droit ne confronte pas l'injustice en exaltant la cruauté ni en promouvant des pratiques comme la fracturation hydraulique, dont les conséquences environnementales sont particulièrement graves pour un pays à la biodiversité exceptionnelle.
III. De la Espriella et le passé sombre du pouvoir armé en Colombie
Le profil public de De la Espriella ne peut être séparé de sa trajectoire professionnelle. Divers médias ont rappelé qu'il a été l'avocat de personnes impliquées dans des cas à très fort impact national : David Murcia Guzmán, fondateur de DMG et escroc de plus de 350 000 personnes ; d'anciens congressistes condamnés pour parapolitique ; des paramilitaires condamnés pour crimes contre l'humanité ; les Nule (protagonistes du "Carrousel de la Contratación", considéré comme le plus grand scandale de corruption de l'histoire récente de Bogota et de la Colombie) ; et Jorge Pretelt, ancien magistrat condamné pour corruption.
Il est vrai que tout avocat a le droit de défendre des clients impopulaires. La défense technique est une garantie de l'État de droit. Mais lorsqu'un candidat à la présidence construit son image publique sur la promesse de nettoyer le pays de la corruption, du narcotrafic et du crime organisé, sa trajectoire professionnelle cesse d'être une affaire privée. Elle devient une question d'examen démocratique.
La Silla Vacía a documenté la liste des anciens clients de De la Espriella et a souligné qu'il a défendu des figures condamnées ou enquêtées dans des scandales de parapolitique, de corruption, de blanchiment d'argent et de fraude. Le journaliste Gonzalo Guillén a quant à lui dénoncé une fraude transnationale en 2012 visant à empêcher une extradition en Colombie au moyen de faux signatures d'autorités équatoriennes. La justice de ce pays a condamné les complices locaux et l'avocat Fabián Terán, mais n'a pas rendu de sentence directe contre Abelardo de la Espriella en raison de limitations de juridiction territoriale. En ce sens, la Cour suprême de Colombie a ordonné d'enquêter sur de la Espriella pour fraude procédurale, mais le parquet colombien n'a pas agi contre le candidat présidentiel Abelardo de la Espriella en raison d'un présumé réseau de corruption interne, d'omission institutionnelle et de protection politique. Selon Guillén, l'action pénale est toujours en vigueur car les délits commis à l'étranger prolongent les délais de prescription.
Ce n'est pas un détail mineur. Le candidat qui promet aujourd'hui la "manière forte" contre le crime a construit une partie de son prestige professionnel en représentant des personnages situés au cœur des réseaux de pouvoir économique, politique et judiciaire les plus contestés du pays. Cette contradiction ne se résout pas par le spectacle, les chapeaux, les maillots de l'équipe nationale ou la rhétorique patriotique. Elle se résout par la transparence.
IV. Le problème de la transparence patrimoniale
Le récit de De la Espriella s'appuie sur une image d'indépendance que les médias d'entreprise l'aident à vendre : l'homme d'affaires, soi-disant prospère, qui ne dépendrait d'aucune machine ni d'aucun intérêt caché. Cependant, plusieurs enquêtes ont mis en doute la solidité de ce récit.
La Silla Vacía a retracé l'univers entrepreneurial du candidat et a trouvé un réseau d'entreprises, d'associés, de biens immobiliers et de résultats financiers qui obligent à examiner avec soin l'idée d'une fortune transparente et incontestable. Il a également souligné qu'en Colombie, plusieurs de ses entreprises enregistraient des pertes, malgré le poids médiatique de sa marque personnelle.
La question est simple : si De la Espriella aspire à administrer l'État colombien, à diriger la politique économique, à intervenir dans la relation entre les banques, les entreprises et les citoyens, et à décider des impôts, de la sécurité et des marchés publics, il doit dire au pays avec une absolue clarté ce qu'il possède, où il paie ses impôts, quelles dettes il a, quelles garanties il a offertes et quels intérêts pourraient entourer son gouvernement.
Il ne s'agit pas d'attaquer la richesse privée ; il s'agit plutôt d'exiger la transparence démocratique. L'opacité patrimoniale d'un candidat d'extrême droite qui promet de gouverner avec la manière forte n'est pas une question mineure : elle constitue un risque institutionnel, d'autant plus qu'il propose de réduire le salaire minimum, de fermer des ministères comme celui de l'Égalité et d'augmenter l'âge de la retraite pour maintenir les personnes âgées comme une force de travail "productive", comme le soutient son colistier à la vice-présidence.
V. La violence symbolique comme méthode politique
La campagne de De la Espriella a normalisé une esthétique de confrontation extrême. Iván Cepeda a dénoncé la violence politique en raison de l'utilisation de panneaux d'affichage sur lesquels De la Espriella apparaît en train d'appuyer avec son genou sur le cou de son rival. Cette image, au-delà de l'intention de propagande, reproduit une logique d'humiliation physique de l'adversaire.
Dans un pays avec l'histoire de la Colombie, où la violence politique a coûté des milliers de vies, ce type de symboles ne peut être relativisé. L'extrême droite commence souvent par dégrader le langage démocratique. Ensuite, elle transforme l'adversaire en ennemi. Puis elle transforme l'ennemi en menace. Enfin, elle justifie son élimination symbolique, juridique ou physique.
C'est la pédagogie du fascisme : fabriquer la peur, construire des ennemis intérieurs, militariser la politique et présenter la violence comme une purification nationale.
De la Espriella n'incarne pas seulement une droite conservatrice, mais une droite du spectacle, de la punition, du ressentiment et de la pulsion autoritaire. Sa campagne n'appelle pas à délibérer, mais à obéir. Elle ne propose pas une réconciliation nationale, mais une victoire totale sur ceux qu'il définit comme des ennemis et présente comme des référents Javier Milei qui a appauvri l'Argentine comme jamais auparavant dans l'histoire du pays, Nayib Bukele reconnu comme l'un des dirigeants qui respecte le moins les droits humains en Amérique centrale, Donald Trump - pour qui il a voté lors des dernières élections présidentielles américaines - et Benjamin Netanyahu, désigné par de larges secteurs de la communauté internationale et par des instances judiciaires internationales comme criminel de guerre et génocidaire.
VI. Israël, les États-Unis et l'importation de doctrines de guerre
De la Espriella a proposé le rétablissement des relations avec Israël et a défendu des modèles de sécurité qui s'alignent sur la doctrine de Washington et de Tel-Aviv. Plusieurs médias ont souligné que son programme imite Bukele, Milei et Trump, comme mentionné précédemment, et le présente comme une menace de retour au pire du passé colombien : paramilitarisme, essor du narcotrafic, militarisation et extrême droite.
L'admiration pour ces modèles n'est pas accidentelle. Elle fait partie d'une vague continentale : des droites qui se présentent comme des outsiders, mais qui articulent en réalité des intérêts commerciaux, un fondamentalisme de marché, un punitivisme pénal, l'anticommunisme, des alliances avec Washington et le mépris pour les organismes internationaux des droits humains.
Lorsqu'un candidat propose de retirer la Colombie des espaces multilatéraux ou d'affaiblir le système interaméricain des droits humains, il ne défend pas la souveraineté. Il affaiblit les mécanismes qui protègent les victimes contre les abus de l'État, plaçant la Colombie dans un contexte géopolitique de plus en plus préoccupant dans la région et dans le monde.
Il est important que la Colombie ne se subordonne ni à Washington ni à Tel-Aviv, ni à Bruxelles ni aux entreprises qui, aujourd'hui en crise, propagent leur désespoir violent partout. Elle doit avoir une politique étrangère indépendante, latino-américaniste, multipolaire et engagée envers le droit international. La sécurité nationale ne peut devenir une excuse pour importer des doctrines d'occupation, de surveillance, de répression et de guerre permanente.
VII. Le candidat de l'extrême droite continentale
De la Espriella n'est pas un phénomène isolé. Il fait partie d'une famille politique latino-américaine qui inclut le fascisme corrompu et les droites punitives qui grandissent, alimentées par la peur sociale, la crise économique et la méfiance institutionnelle.
Son discours ressemble trop au scénario continental de l'extrême droite : réduire l'État social, exalter la propriété privée comme dogme absolu, attaquer le féminisme, rejeter les droits sexuels et reproductifs, criminaliser la protestation, promettre prison et balle, mépriser la négociation politique, glorifier la force et transformer la démocratie en une guerre morale.
Ce n'est pas un hasard si sa candidature reçoit des sympathies de l'univers républicain américain. La Colombie est stratégique pour Washington et pour sa confrontation à long terme contre la Russie et la Chine : frontière avec le Venezuela, accès aux Caraïbes et au Pacifique, plateforme amazonienne, partenaire militaire historique où il possède 9 bases militaires et pièce maîtresse de la politique antidrogue. Un gouvernement de De la Espriella ramènerait la Colombie au rôle de fer de lance régional de la politique impériale américaine aujourd'hui gouvernée par des entreprises et des secteurs du fascisme qui inquiètent. Il mènerait le pays à se redéfinir à moyen et long terme dans un conflit géopolitique qui confronte aujourd'hui le néocolonialisme nazi à la multipolarité et à la justice si longtemps réclamée par le Sud global.
VIII. La contradiction finale : la patrie pour le discours, le privilège pour la vie
Le problème de De la Espriella n'est pas d'avoir des passeports étrangers. Le problème est de construire une campagne nationaliste alors que son parcours exprime un privilège transnational, une opacité patrimoniale, des liens avec des élites contestées, une proximité avec la droite américaine et une politique de sécurité qui menace de ramener la Colombie à la logique de l'ennemi intérieur.
Un véritable patriotisme ne se mesure pas au volume de la voix ni au nombre de symboles patriotiques dans une campagne. Il se mesure à l'engagement envers le peuple réel : les travailleurs, les paysans, les étudiants, les peuples autochtones, les communautés afro-descendantes, les femmes, les victimes du conflit, les jeunes précarisés et les familles expulsées par la violence et l'inégalité.
La Colombie n'a pas besoin d'un président qui promet de la sauver par l'autoritarisme. Elle a besoin d'un État qui garantisse la vie, la paix, la justice sociale, la souveraineté économique et la dignité.
Avant de confier le pouvoir à De la Espriella, la Colombie a le droit d'exiger des réponses claires :
Renoncerait-il à sa citoyenneté américaine s'il accède à la présidence ?
À quel pays prêterait-il allégeance : la Colombie ou les États-Unis d'Amérique ?
Où paie-t-il ses impôts ?
Quels intérêts économiques entourent sa candidature ?
Quelle relation réelle entretient-il avec le trumpisme ?
Quelles garanties offre-t-il de ne pas transformer la sécurité en violence d'État ?
Quelle explication politique donne-t-il de son parcours de défense de figures liées à la parapolitique, à la corruption, au blanchiment d'argent, aux crimes de guerre et aux grands scandales nationaux ?
Acceptera-t-il un examen public complet de son patrimoine, de ses entreprises, de ses associés et de son financement ?
La démocratie n'exige pas des candidats parfaits. Elle exige des candidats transparents. Et lorsqu'un aspirant présidentiel s'enveloppe dans le drapeau pour demander le pouvoir absolu, le peuple a le droit de lui demander à quel drapeau il obéit d'abord.
David López}
