Article traduit par Essentiel News, rédigé par Matt Broomfield, journaliste indépendant et doctorant ayant résidé au Kurdistan syrien, auteur de Hope Without Hope: Rojava and Revolutionary Commitment
Le gouvernement albanais est l'un des alliés les plus empressés de Donald Trump et d'Israël. Cependant, alors que Jared Kushner cherche à goudronner une réserve naturelle protégée dans le pays, les Albanais disent non à leur gouvernement de connivence et à ses alliés internationaux.
Sur la côte adriatique de l'Albanie, des manifestants affrontant la police et les forces de sécurité privées brandissent des effigies de flamants roses. L'oiseau est devenu l'emblème des manifestations contre le projet de goudronnage d'une réserve naturelle protégée dans le delta de Vjosa-Narta, dans le cadre d'un projet de développement de luxe de plusieurs milliards de dollars soutenu par Jared Kushner et Ivanka Trump.
Cette lutte est liée à l'administration Trump à plus d'un titre. De l'autre côté de la Méditerranée, des forces albanaises se préparent à entrer dans la bande de Gaza, dans le cadre d'un déploiement terrestre envisagé par quatre États au sein du très controversé "Conseil de paix" de Donald Trump. Ces développements sont profondément liés. Le gouvernement albanais du populiste de droite Edi Rama - dont le parti, officiellement socialiste, est resté loyal envers Washington depuis 1991 - tisse des liens toujours plus étroits avec Tel Aviv. À Tirana, Israël a trouvé un partenaire fidèle (un État à majorité musulmane), disposé à offrir une caution idéologique et un soutien concret au lendemain du génocide de Gaza.
Le méga-projet de développement de Vjosa-Narta est une pièce cruciale du puzzle. Les habitants, les ornithologues amateurs et les militants écologistes mènent un combat commun pour sauver le delta préservé des investisseurs rapaces, apparemment liés à l'administration Rama par le biais d'un réseau douteux de sociétés écrans. Ce faisant, ils se retrouvent dans une confrontation inattendue avec une constellation mondiale d'intérêts financiers alignés sur Trump et de courtiers liés à Israël.
Investisseurs stratégiques
Quand je suis venu l'année dernière, dans le delta de Vjosa-Narta, il était facile de comprendre pourquoi les habitants voulaient protéger ces lagons relativement préservés, qui abritent des pélicans, des écloseries de tortues et une population appréciée de flamants roses européens rares. En 2023, il est devenu le premier parc national européen dédié aux rivières sauvages, dans le but de le préserver du sort subi par le littoral albanais, d'une beauté saisissante mais de plus en plus victime d'un développement excessif. Mais le gendre du président Trump, Jared Kushner, avait déjà repéré la région. Peu de temps après la réélection de Trump en 2024, Kushner a dévoilé son intention de faire place nette pour accueillir des dizaines de milliers de riches touristes dans des projets immobiliers de luxe sur le littoral et une île voisine, la plus grande d'Albanie. Le Premier ministre Rama a chaleureusement soutenu le projet, accordant à la société de développement liée à Kushner le statut d'"investisseur stratégique", un régime permettant à l'État de prendre en charge les coûts de construction et d'infrastructure, et d'exonérer Atlantic Incubation Partners (présentée comme liée au fonds d'investissement Affinity de Jared Kushner, NDLR) de toute obligation fiscale.
Le projet a suscité des réactions contrastées: si certains habitants y voient une opportunité pour le secteur touristique en plein essor, d'autres redoutent ses conséquences sur l'environnement.
Xhemal Xherri travaille pour la protection et la préservation de l'environnement naturel en Albanie (PPNEA), une ONG environnementale qui tire depuis longtemps la sonnette d'alarme sur la destruction potentielle que ce projet entraînerait pour le fragile écosystème du delta. Selon lui, "ils veulent supprimer ces zones protégées et les donner aux oligarques. Il n'y a eu aucun plan concret, aucune étude de faisabilité, aucune évaluation d'impact environnemental."
Au contraire, les "investisseurs stratégiques" semblent opérer en dépit des lois locales, sur la base de relations personnelles avec le Premier ministre albanais (l'épouse de Kushner, Ivanka Trump, s'est rendue sur place cette année pour évaluer le site avec une équipe d'architectes). L'Albanie est aux prises avec de graves problèmes de corruption depuis sa sortie du communisme. Début juin, des procureurs ont ouvert une enquête sur des modifications législatives adoptées en 2024, qui ont ouvert la voie à la construction dans des zones environnementales protégées.
Révolution des flamants roses
La construction a pourtant débuté au mépris de ces recours juridiques, avec des engins de chantier travaillant nuit et jour au cours des dernières semaines pour fermer rapidement des centaines d'hectares sur le promontoire protégé. Les images de barbelés et de clôtures anti-oiseaux tendues sur les plages dorées du delta ont suscité une colère particulière, incitant davantage d'habitants à protester contre ce projet. Des agents de sécurité privés ont été filmés en train d'embarquer de force des manifestants, attisant la colère populaire. Le mouvement a rapidement pris de l'ampleur, mobilisant des milliers de personnes dans les rues de Tirana et d'autres grandes villes.
Cette "Révolution des flamants roses" s'est largement concentrée sur les problèmes locaux autour de la réserve naturelle, mais on observe les signes d'un mécontentement plus large à l'égard de l'establishment politique bipartite albanais. En plus d'arrêter le développement et d'annuler les lois conçues pour faciliter les investissements étrangers, les manifestants ont scandé "Ivanka Go Home" et appelé à la démission de Rama, Premier ministre de longue date. "Le gouvernement s'est comporté avec beaucoup d'arrogance envers le peuple", déclare Xherri. "Les gens sont fatigués et en colère. C'est palpable."
PPNEA met l'accent sur les aspects nationaux et environnementaux de ces manifestations, qui ont réuni dans la rue aussi bien des jeunes de gauche que des nationalistes traditionnels, plutôt que sur leur portée internationale plus large. Compte tenu de la marge de manœuvre limitée dont dispose l'opposition politique en Albanie (où un système apparemment bipartite n'offre guère d'alternative au-delà de réseaux concurrents d'oligarques capitalistes, et où l'opinion publique est farouchement pro-américaine), cette prudence est compréhensible. Les autorités ont cependant tenté de minimiser les manifestations en laissant entendre qu'elles ne visaient que Trump. "Si Jared [Kushner] n'était pas impliqué, ils s'en ficheraient complètement", a déclaré Rama à Politico dans un récent entretien."
Les ONG environnementales qui se sont retrouvées à l'avant-garde des manifestations sont donc prudentes lorsqu'elles abordent la relation tripartite entre Washington, Tirana et Tel Aviv. Fioralba Duma, qui a travaillé avec le groupe militant Palestina e Lirë (Palestine libre) pour faire campagne contre les intérêts israéliens en Albanie, note que "les gens ont peur d'exprimer leur désaccord avec les entreprises privées et les États. Rama exerce une forte pression quand il affirme que les manifestants sont contre le développement économique, alors les gens cherchent à se protéger." Rama a notamment cherché à discréditer les manifestations en accusant leurs participants de véhiculer des informations erronées sur l'investissement israélien direct et de céder à un antisémitisme primaire; une rhétorique diffamatoire visant aussi à couper court à tout rapprochement entre ce méga-projet controversé et la diplomatie d'influence israélienne dans les Balkans.
Les liens entre le gouvernement albanais et Israël sont en réalité étroits et ne cessent de se renforcer, comme l'ont abondamment documenté journalistes d'investigation et militants albanais. L'éventuel déploiement de troupes albanaises à Gaza viendrait couronner des années de rapprochement entre Tel-Aviv et ce pays à majorité musulmane, mais traditionnellement laïc. Rama s'est rendu à Jérusalem en 2026, où il s'est répandu en éloges devant Benjamin Netanyahu et a plaisanté sur l'omniscience du Mossad. Il ne tient "personne d'autre que le Hamas" pour responsable de la catastrophe humanitaire à Gaza, où Israël a tué plus de 70 000 Palestiniens depuis octobre 2023.
Ce soutien politique indéfectible apporte des bénéfices matériels. Au cours de l'année écoulée, l'Albanie a signé un nouvel accord d'armement de plusieurs millions de dollars pour des drones, des mortiers et des systèmes d'artillerie avec des sociétés militaires israéliennes, dont Elbit Systems; a accueilli un sommet sur la technologie et la cybersécurité réunissant quarante entreprises israéliennes à Tirana; et a été identifiée comme un fournisseur clé expédiant du carburant vers Israël, le petit pays des Balkans se classant derrière les États-Unis, la Russie, et le Brésil dans son approvisionnement en carburant de Tel Aviv. Le dernier accord israélo-albanais, un protocole d' accord agricole, a été signé début juin alors que les manifestations s'intensifiaient. Il convient également de rappeler que l'Albanie abrite le controversé Mouvement des Moudjahidines du peuple iranien (MEK), un groupe d'opposition iranienne politiquement marginalisé qui a massivement investi dans le lobbying auprès des réseaux de Trump et que Mike Pompeo et Rudy Giuliani présentent comme le successeur désigné en cas de changement de régime en Iran.
Plutôt que de témoigner d'un investissement israélien direct dans le projet soutenu par Kushner, ces liens semblent révéler une convergence d'intérêts stratégiques plus large, renforcée par l'implication personnelle de Kushner. Affinity Partner, sa propre société d'investissement, a été créée pour favoriser les liens financiers entre Israël et le monde arabe, conformément aux accords d'Abraham passés par son beau-père. Kushner cherche à attirer les investissements albanais en faveur des frères Al-Khayyat, des milliardaires qataris originaires de Syrie. Les Al-Khayyat jouent désormais un rôle important dans la reconstruction de leur pays d'origine, tandis que le nouveau gouvernement islamiste syrien semble s'engager, du moins à ce stade, dans une démarche de normalisation avec Israël, malgré le maintien de forces israéliennes sur une partie du territoire du sud syrien. (Cette implication a notamment donné lieu à une tentative avortée d'utiliser la marque "Trump" dans le cadre de projets immobiliers haut de gamme liés à la reconstruction syrienne.)
Les fonds appartenant au dispositif d'investissement albanais d'Al-Khayyat étaient temporairement gelés début juin, tandis que le Parquet albanais chargé de la lutte contre la corruption poursuivait son enquête sur un mécanisme de transfert foncier lié au projet de développement côtier.
Des hommes forts pro-israéliens
Ces intérêts convergents ne se limitent pas à l'Albanie. Dans l'ensemble des Balkans occidentaux, les dynamiques politiques nationales et les intérêts financiers liés à Trump s'entrecroisent au sein d'un paysage dominé par une constellation de dirigeants nationalistes, qui exploitent depuis longtemps la position stratégique de la région (située au carrefour d'intérêts mondiaux concurrents) pour obtenir tour à tour le soutien politique de l'Union européenne, des États-Unis, de la Russie ou de la Chine, souvent en contrepartie d'opérations d'investissement particulièrement lucratives sur le plan personnel.
Affinity Partners s'est récemment retirée d'un projet similaire en Serbie voisine, après que son implication dans un autre projet tout aussi controversé, situé au centre de Belgrade, ait contribué à alimenter les manifestations antigouvernementales qui se poursuivent dans le pays.
En Bosnie-Herzégovine voisine, une enquête récente a par ailleurs révélé qu'une petite entreprise liée à l'entourage de Trump pourrait décrocher le plus important contrat d'infrastructure jamais attribué dans le pays: la construction d'un gazoduc d'une valeur d'un milliard de dollars destiné à acheminer du gaz américain à travers la région.
Compte tenu de l'ampleur des investissements engagés et des puissants intérêts en jeu, il n'est guère surprenant qu'Edi Rama ait affirmé qu'il n'existait " absolument aucune chance" que le projet de développement côtier soit abandonné, même si les protestations continuent de prendre de l'ampleur.
Dans la Serbie voisine, des années de manifestations n'ont pas réussi à écarter du pouvoir le dirigeant du pays, Aleksandar Vučić, qui, à l'instar de Rama, a démontré une grande habileté à transformer la position géopolitique potentiellement vulnérable de son pays en un atout stratégique, en entretenant simultanément de bonnes relations avec les puissances de l'Est comme de l'Ouest.
Il est révélateur que, malgré leur rivalité politique persistante, l'Albanie et la Serbie entretiennent toutes deux des relations étroites avec Israël. Belgrade a d'ailleurs multiplié par dix ses achats d'armement auprès de Tel-Aviv depuis 2023.
Les "révolutionnaires des flamants roses" sont confrontés à une tâche ardue s'ils espèrent infléchir l'engagement sans faille de leur gouvernement en faveur du projet de développement de Vjosa-Narta, et encore plus s'ils visent un objectif plus large consistant à remplacer le gouvernement Rama par une meilleure alternative qui privilégierait le bien-être local plutôt que les intérêts des élites.
Malgré ces obstacles, ces ornithologues amateurs reconvertis en militants restent convaincus qu'un changement est possible. "La question environnementale a déclenché quelque chose de nouveau", explique l'activiste Duma. "La colère s'est accumulée à un point tel, sous des formes si diverses, qu'elle finit par converger."
Commentaire de notre rédaction:
Quelle heureuse coïncidence qu'Ivanka Trump soit tombée par hasard - au détour d'une virée en yacht - sur l'une des îles les mieux positionnées de Méditerranée, convoitée sans interruption depuis les Romains jusqu'aux Soviétiques!
Jared Kushner, son mari, n'y voit bien sûr qu'un formidable potentiel hôtelier Mais Sazan n'est pas une île pittoresque ordinaire: c'est une ancienne zone militaire truffée de tunnels, de fortifications et d'infrastructures construites en raison de sa position stratégique entre l'Adriatique et la Méditerranée. Sa situation entre les Balkans et l'Italie, à proximité des grandes routes régionales, lui confère une importance qui dépasse largement les brochures touristiques et les villas de luxe. Cependant, ces questions géopolitiques sont opportunément absentes des présentations officielles du projet.
L'importance géostratégique de l'île de Sazan est bien documentée et ancienne. Surnommée "Sentinelle de Vlora" ou "Porte de l'Adriatique", selon l'expression de l'historien Petrit Nathanaili de l'université de Tirana, elle constitue un point clé pour surveiller le détroit d'Otrante. Son emplacement à la sortie du canal d'Otrante, là où se séparent la mer Adriatique et la mer Ionienne, face aux ports d'Otrante en Italie et de Vlora en Albanie, lui confère une position de contrôle sur l'ensemble de l'espace maritime adriatique. Carrefour maritime convoité depuis l'Antiquité, l'île n'a cessé de changer de mains au fil des siècles: Romains, Vénitiens, Ottomans, Grecs et Italiens se sont succédés à sa tête. Quiconque tient Sazan tient, en quelque sorte, le verrou entre la Méditerranée et l'Adriatique.
Dans ces conditions, réduire le projet albanais de Jared Kushner à une simple opération hôtelière demande un effort d'imagination considérable: c'est le même homme qui, le matin, négocie la paix au Moyen-Orient en tant qu'envoyé spécial des États-Unis, et qui, le soir, gère un fonds d'investissement de 4,6 milliards de dollars abondé par les fonds souverains saoudiens, qataris et émiratis, précisément tandis qu'Israël et Washington forgent un nouveau partenariat militaire et technologique intégré. En effet, selon un ancien haut responsable des finances de l'armée israélienne, les deux pays entendent désormais privilégier les projets militaires et de défense conjoints plutôt que les simples subventions: "le partenariat est plus important que la simple question des subventions", a-t-il déclaré au Financial Times.
Dans le contexte où le Congrès œuvrerait discrètement à l'intégration des armées américaine et israélienne, prévoyant de la recherche/développement bilatéraux, la co-production d'armes, des joint-ventures (coentreprise) et des accords de licence (ce qui ferait davantage pour intégrer les deux armées que les 300 milliards de dollars d'aide militaire cumulés depuis 1948), la question stratégique du projet Sazan ne peut être ignorée. Si Kushner - financé par les monarchies du Golfe, dans le cadre d'une présence américano-israélienne croissante dans les Balkans - prenait le contrôle effectif de l'île, cette position clé du verrou adriatique échapperait de facto au cadre européen traditionnel, pour entrer dans une sphère d'influence dont les contours se dessineraient autour des accords d'Abraham. Une position stratégique que Khrouchtchev en son temps avait jugé suffisante, depuis la baie voisine de Vlora, pour " contrôler la Méditerranée jusqu'à Gibraltar", et qui ne serait cette fois placée sous aucun drapeau européen.
Philosophe de formation, autrice et journaliste citoyenne tournée vers l'analyse contextuelle, Alice a vécu une vie professionnelle variée dans les domaines de la pédagogie et des arts. Elle collabore également à la revue Nexus.
