
Par George Tsakraklides, le 8 juin 2026
J'ai grandi juste à côté d'une cimenterie. C'était un immense bâtiment, de loin la structure la plus haute de mon quartier. Tout petit, j'étais secrètement amoureux de ce bâtiment : c'était ma première et unique expérience concrète de l'architecture industrielle : les cheminées, les silos, les échafaudages métalliques à l'extérieur, et les panneaux "Entrée interdite" ou "Danger" que je trouvais effrayants. Ils étaient tous issus d'un monde à part, celui de "l'industrie". Les usines faisaient peur, mais en même temps, j'aimais ça. Comme tous les enfants.
Chaque fois que mon père passait devant l'usine en entrant en ville, je levais les yeux vers le bâtiment et j'imaginais des hommes casqués et en uniformes arpentant de long en large la structure, occupés à travailler et à prendre des décisions importantes, comme des figurines dans un jeu de LEGO. Mais bizarrement, je n'en ai jamais vu aucun. Tout ce que je voyais, c'était un bâtiment massif, silencieux et monolithique, se profilant, imposant, au-dessus de la baie de ma petite ville. L'entreprise l'avait peint dans la couleur la plus laide qui soit, sans doute pour le fondre dans le paysage : cette couleur ressemblait à s'y méprendre à celle des sacs en papier brun dans lesquels le ciment était livré, une couleur qui m'évoquait de la crotte de chat tirant sur le gris. Selon le temps, ses nuances pouvaient aller d'un gris-brun maussade à un "ocre clair, couleur citron vomi". Quoi qu'il en soit, c'était le type de couleur qui n'aurait jamais besoin d'un coup de peinture : elle était si horriblement déprimante que la suie, la pollution et toute autre tache s'y fondaient, disparaissant pour s'intégrer à sa teinte camouflage.
L'usine faisait partie d'un ensemble comprenant un viaduc autoroutier, un quai de chargement, et un superbe pétrolier de taille moyenne attendant dans le port de recevoir les milliers de sacs de ciment en poudre fraîchement préparé. Un véritable LEGO grandeur nature situé à deux pas de chez moi, et depuis la fenêtre de ma chambre, je pouvais observer les activités du port. Les jours de grande affluence, des sons mystérieux, graves et sonores provenaient de l'usine, et les lumières restaient allumées toute la nuit. Parfois, on pouvait entendre une fréquence plus grave pendant des jours, alors que le navire s'apprêtait à être chargé et que le tapis roulant acheminait des milliers de gros sacs de fine poudre de ciment grise plus légère que la farine. Mais la plupart du temps, le port était désert. J'imaginais le pétrolier sillonnant le monde, débarquant des cargaisons de ciment partout sur la planète pour faire grandir l'humanité : toujours plus de bâtiments, de routes et d'usines de ciment.
La présence de l'usine dans notre quartier n'a jamais été mentionnée ni débattue par la communauté locale. L'industrie trouve toujours le moyen de s'anonymiser et se fondre dans le décor. Elle devient l'arrière-boutique crasseuse de la civilisation, faisant de nous les otages du progrès. Sans ciment, il n'y a rien. C'est la pâte à modeler dont est fait le monde des humains. Cette poudre grise toxique est plus précieuse que l'or.
J'ai développé de l'asthme dès mon plus jeune âge. Sans gravité. Je supportais mon essoufflement un peu comme cette civilisation tolère les sous-produits toxiques de ses propres excréments. L'usine est toujours là, après plus de 45 ans. Elle domine un centre commercial constamment au bord de la faillite, quelques supermarchés, la haute cour de justice et un marché aux poissons de renommée mondiale.
Et ma maison.
Le véritable LEGO de l'humanité n'est pas un ensemble harmonieux. C'est un agglomérat d'objets aléatoires dont la cohésion ne résulte ni d'une planification ni d'une conception, mais du principe du "premier arrivé, premier construit". Il y a plusieurs décennies, c'était un quartier industriel, et la cimenterie en est le seul vestige. Aujourd'hui, vous pouvez suivre un cours de yoga à la salle de sport à 10 mètres de l'usine, puis acheter une miche de pain à la boulangerie branchée d'à côté. Ne vous inquiétez pas, ils utilisent de la vraie farine, à base de blé, pas de la poudre de ciment, sauf les rares jours où la boulangerie est exposée aux vents descendants de l'usine et où le pain sort du four un peu plus dur et grisâtre que d'habitude. Ce qui ne tue pas rend plus fort.
Je suis retourné chez moi après plus de trois décennies d'absence, pour découvrir que l'usine a subi un véritable relooking : comme beaucoup d'autres usines à travers le monde, l'immense structure a été décorée de grandes bandes bleues et vertes, les couleurs du greenwashing de la durabilité. Le réservoir semble inchangé. Je n'ai toujours pas vu un seul ouvrier sur le site, exception faite de leurs voitures sur le parking. Et cet étrange bourdonnement de basses fréquences devient de plus en plus fort. Un de ces jours, il finira par briser les vitres. Peut-être que lorsque le verre volera en éclats, nous réaliserons tous que nous vivions dans une minuscule boule à neige peuplée de petites figurines LEGO courant dans tous les sens, se multipliant et s'encrassant jusqu'à ce que la neige vire au gris. Au gris ciment.
Traduit par Spirit of Free Speech