12/06/2026 euro-synergies.hautetfort.com  4min #316883

Carl Schmitt et la critique de la guerre juste

Source:  dspsardegna.it

Qui dit humanité, cherche à tromper - Carl Schmitt (citant Proudhon)

Nous poursuivons notre panorama des penseurs qui se sont penchés sur la guerre à partir de leur propre formation ; aujourd'hui, nous parlons de Carl Schmitt.

Dans le paysage de la philosophie politique et du droit du XXe siècle, rares sont les auteurs qui ont analysé la transition des équilibres géopolitiques avec autant de lucidité et de radicalité que le juriste allemand. Au centre de sa réflexion sur les relations internationales - magistralement exprimée dans des ouvrages comme Le concept discriminatoire de guerre (1938) et Le nomos de la Terre (1950) - se trouve une critique forte et profonde du retour de la doctrine de la « guerre juste » ou justa causa belli.

Pour ce politologue, qui résidait à Plettenberg, le progrès moral apparent qui consiste à vouloir bannir ou criminaliser le conflit cache en réalité la prémisse de la pire des catastrophes: la guerre totale d'anéantissement.

Pour comprendre l'hostilité de Schmitt envers la « guerre juste », il faut revenir à l'ordre géopolitique né après la Guerre de Trente Ans et consolidé par la Paix de Westphalie (1648).

Cet ordre, que le juriste appelle le jus publicum europaeum, a accompli un miracle juridique: la limitation de la guerre.

Avant les traités de Westphalie, l'ère des guerres de religion médiévales et confessionnelles était dominée par le concept théologique et moral de «juste cause»: celui qui combattait le faisait au nom de la Vérité absolue, et l'ennemi n'était pas un simple adversaire, mais un infidèle, un hérétique, le Mal incarné.

Le droit interétatique moderne a dépassé cette logique, déplaçant le centre de gravité du contenu moral (justa causa) vers la forme juridique (justus hostis ou ennemi légitime). Ainsi :

- les États souverains se reconnaissaient mutuellement comme entités politiques légitimes et de même dignité;

- le conflit devenait une sorte de duel réglé entre gentilshommes. On ne combattait pas pour extirper le péché ou criminaliser l'autre, mais pour résoudre un différend territorial ou dynastique;

- puisque l'ennemi était légitime et non «maléfique», le conflit pouvait se terminer par un traité de paix et une amnistie générale.

Cet équilibre s'effondre définitivement au XXe siècle, en particulier avec le Traité de Versailles (1919) et la création de la Société des Nations. Sous l'impulsion de l'universalisme libéral (incarné surtout par l'approche anglo-américaine), le droit international réintroduit une forte composante morale et humanitaire.

Schmitt qualifie ce tournant d'«avènement du concept discriminatoire de la guerre», car la guerre n'est plus un fait politique inévitable entre États souverains, mais devient un crime contre la paix, une agression contre la moralité universelle ou les droits de l'homme.

L'erreur fatale, selon Schmitt, réside dans le fait que si la guerre est déclarée «injuste» de manière absolue, l'État qui la mène cesse d'être un justus hostis (un ennemi légitime) et devient un criminel, un monstre hors-la-loi, un «ennemi de l'humanité».

La thèse la plus provocatrice et actuelle de Schmitt est que la disqualification morale de l'ennemi produit l'effet inverse de celui espéré par les pacifistes libéraux: au lieu d'éliminer les conflits, elle les rend infiniment plus brutaux. En effet, lorsqu'on mène une «guerre juste» au nom de l'humanité et de valeurs universelles non politiques, les limitations juridiques du jus publicum europaeum disparaissent. Pourquoi ? Parce que:

- contre un criminel ou un « barbare », il n'est pas possible de négocier une paix de compromis. L'unique issue logique est donc la reddition inconditionnelle, la soumission ou l'anéantissement physique et politique;

- les actions militaires sont rebaptisées «opérations de police internationale» ou «interventions humanitaires». Celui qui s'oppose à l'ordre universel ne mène pas une guerre, mais commet une infraction qui doit être punie;

- paradoxalement, l'idéologie qui veut abolir la guerre finit par justifier l'usage des moyens les plus destructeurs et les plus inhumains (comme les bombardements massifs sur les civils ou l'emploi d'armes de destruction massive), puisqu'ils sont employés pour une «cause suprême» contre le mal absolu.

L'analyse de Carl Schmitt sur le concept de guerre juste, bien que formulée au siècle dernier et assombrie par ses choix politiques personnels (notamment son adhésion au nazisme dans les années 1930), offre encore aujourd'hui une clé de lecture puissante pour décrypter la géopolitique contemporaine.

Le juriste nous rappelle que la prétention d'éliminer la catégorie de «l'ennemi politique» au nom d'une morale universelle unique et universellement contraignante ne produit pas la paix perpétuelle. Au contraire, elle ouvre la voie à des guerres permanentes et asymétriques, où la rhétorique humanitaire risque de devenir l'outil idéologique privilégié pour justifier la destruction totale de ceux qui s'opposent au modèle dominant.

 euro-synergies.hautetfort.com