13/06/2026 ssofidelis.substack.com  9min #316966

« Nakba 2026 », ou le récit des expériences d'un réserviste de Tsahal au Liban et à Gaza

Par  Branko Marcetic, le 11 juin 2026

Dans une interview anonyme, un soldat israélien évoque la soif de "vengeance" à Gaza et au-delà.

La destruction par l'armée israélienne d'un village entier au Liban équivaut à "une Nakba 2026", où la simple présence de fusils de chasse et d'un drapeau du Hezbollah suffit à qualifier une maison libanaise d'"infrastructure terroriste", et où les soldats israéliens ont mené des opérations au Liban et à Gaza poussés par "goût de vengeance".

Voici quelques-unes des observations d'un réserviste des Forces de défense  d'Israël (FDI) récemment rentré chez lui, dont le témoignage remet en question le soutien constant des États-Unis aux actions militaires d'Israël dans la région et souligne les risques d'une  proposition de loi en passe d'être adoptée qui renforcera encore davantage la fusion entre les armées américaine et israélienne.

L'entretien avec l'ancien soldat a été mené par un journaliste palestinien et par Ariella Steinhorn, cofondatrice d'une organisation de défense des lanceurs d'alerte, et a été accordé sous condition que l'identité du réserviste de l'armée israélienne et celle du journaliste soient préservées. Le réserviste, qui a combattu dans plusieurs guerres israéliennes au cours des dernières décennies, a raconté son expérience de plusieurs déploiements au Liban depuis 2023, y compris l'invasion et l'occupation actuelles du sud du Liban par Israël, ainsi qu'une mission à Gaza après l'invasion de Rafah en 2024.

Responsible Statecraft a vérifié l'identité du réserviste et ses déploiements. L'ambassade d'Israël à Washington n'a pas répondu à une demande de commentaires.

La "Nakba 2026" à laquelle le réserviste fait allusion est une opération des FDI ayant consisté à raser le village d'Aitaroun, situé à la frontière sud, où  des images satellites datant de fin avril 2026 montrent que presque tous les bâtiments ont été totalement rasés. Il a décrit la justification militaire de cette destruction :

"Les ordres sont très clairs : détruire. Nous avons reçu une carte de toutes les maisons considérées comme des infrastructures terroristes.... Chaque maison utilisée par le Hezbollah, pouvant servir de cachette, de lieu de stockage de munitions ou de point de rassemblement, chaque maison de ce type a été détruite".

Pourtant, le réserviste a également indiqué que les critères définissant les infrastructures terroristes peuvent être remarquablement vagues, notamment concernant les armes censées s'y trouver :

"Presque tous les foyers possèdent des fusils de chasse et des carabines pouvant servir à la chasse. C'est le cas dans chaque foyer, littéralement.... Je pense avoir vu environ 15 ou 20 foyers, je ne les ai pas compté exactement. Je dirais que peut-être trois d'entre eux disposaient réellement d'armes lourdes, de PK [mitrailleuses] et de kalach [fusils d'assaut Kalachnikov], ainsi que d'explosifs. Pour les autres, ils étaient clairement chiites, car il y avait des photos de [l'ancien chef du Hezbollah Hassan] Nasrallah, des photos de [l'ancien Guide suprême de l' IranRuhollah] Khomeini, et on a trouvé des fusils et d'autres armes.... Selon le droit international, si l'on trouve des preuves - même une arme de chasse - assorties du drapeau d'une organisation terroriste, il s'agit clairement d'un avant-poste terroriste. Vérifiez la loi".

L'armée israélienne (IDF) a déjà publié des photos de fusils de chasse découverts pour  justifier la destruction d'infrastructures civiles dans le sud du Liban.

Plus tard, lorsqu'on lui a fait remarquer que ces démolitions constituent une punition collective, le réserviste a suggéré que la simple iconographie utilisée dans la ville en fait de facto une infrastructure terroriste :

"Nous sommes entrés à Aitaroun, et toutes les rues du village arboraient des drapeaux du Hezbollah. La mairie était ornée d'un immense drapeau du Hezbollah. On peut donc affirmer que l'ensemble du village sert d'infrastructure au terrorisme".

Les expériences de cet ancien soldat ne se sont pas limitées au Liban. À Gaza, où il a servi durant l'été 2024 en tant que chauffeur pour une unité médicale dans le couloir de Netzarim - une voie d'approvisionnement  coupant le territoire en deux, nord et sud, que l'armée israélienne  a implantée au début de la guerre -, il a évoqué un soldat se vantant d'avoir commis des crimes de guerre :

"Quand nous sommes arrivés à notre quartier général à Netzarim, il était déjà là. Il se vantait de prendre de plus en plus de quarts parce qu'il y prenait plaisir. C'est sa vie maintenant. Et c'est très étrange. La plupart d'entre nous n'aimons pas les missions.... Un jour, alors que nous étions rentrés chez nous pour le week-end et sommes revenus, il s'est vanté d'avoir tué des gens qui tentaient de traverser, et c'était vraiment révoltant. Nous avons insisté pour que ce type ne reste pas dans notre unité.... J'ai entendu dire par d'autres soldats présent à ce moment-là qu'il n'inventait rien, qu'il y avait bien eu un incident.... Il a dit : 'Trois personnes ont essayé de passer et je leur ai tiré dessus'. Ça a été traumatisant pour nous d'entendre ça.... Je sais qu'il a ensuite été transféré ailleurs, mais je ne sais pas s'il a été inculpé".

Le réserviste attribue la présence de ce soldat à un manque d'effectifs au sein de l'armée israélienne. Il souligne toutefois que la plupart des soldats israéliens n'ont rien à voir avec ce "malade mental" et n'étaient motivés que par la libération des otages enlevés le 7 octobre, mais il a toutefois admis que beaucoup sont également animés par des motivations moins nobles :

"Quand nous sommes arrivés la première fois à Gaza et que nous avons vu des zones entières rasées... Je ne vais pas mentir, je pense que beaucoup d'Israéliens ont ressenti ce sentiment de vengeance, c'est-à-dire : voilà ce qui arrive à ceux qui ont attaqué le 7 octobre.... C'est vrai, il y avait un sentiment de satisfaction. Moi compris, d'ailleurs, et je n'aime pas le reconnaître".

Il a répété plus tard la même chose à propos de la motivation de ses camarades soldats lors de la récente destruction de villages dans le sud du Liban : "Les gens veulent détruire par esprit de vengeance". Lorsque Steinhorn lui rappelle une déclaration précédente où il affirmait que certains soldats de l'armée israélienne déployés là-bas sont animés par une "soif de destruction" qui le perturbe, il répond : "À 100 %".

Ces accusations sont d'autant plus frappantes que ce réserviste de l'armée israélienne soutient globalement les deux guerres. Il se décrit comme un Israélien de droite qui "a voté à droite toute sa vie". En réalité, il a consacré la majeure partie de l'interview à rationaliser et à justifier la démolition aveugle de maisons par l'armée israélienne, tout en la qualifiant de profondément troublante et dérangeante au point de devoir s'exprimer pour dénoncer ces faits.

Cette interview rejoint une tendance générale chez la plupart des soldats israéliens qui admettent avoir été témoins, voire avoir personnellement commis, des crimes de guerre à Gaza et ailleurs. Dès le début de la guerre de Gaza,  des soldats ont décrit au magazine +972 des pratiques courantes qui constituent probablement des crimes de guerre commis par les troupes de l'armée israélienne, notamment des pratiques similaires à celles du "mouton noir" rencontrée par le réserviste, où les soldats sont autorisés à tirer sur tout Palestinien s'approchant trop près des forces israéliennes.

Le journal israélien Haaretz a déjà  publié les témoignages de soldats qui, à l'instar du réserviste, ont servi dans le corridor de Netzarim à Gaza, et ont décrit la création d'une "zone de tir""quiconque y pénètre est abattu", même les enfants. Un certain nombre de soldats ont  révélé au  journal le "traumatisme moral" subi après avoir commis diverses atrocités sur le territoire.

Plus récemment, cinq soldats  ont déclaré au journal, au sujet de leur attitude au Liban,

"que l'armée israélienne ressemble désormais à une armée de Vikings"

pillant les maisons sans retenue, et qu'au sud du pays,

"notre mission est claire : ne laisser aucun bâtiment debout, tout raser".

Les témoignages de soldats rassemblés par le groupe de vétérans de l'armée israélienne Breaking the Silence confirment également que les troupes ont reçu l'ordre de tirer sans discernement sur toute personne pénétrant dans certaines zones de Gaza, et qu'elles sont animées par un désir de vengeance contre une population qu'elles considèrent comme collectivement coupable des événements du 7 octobre.

"Beaucoup d'entre nous sont allés là-bas, comme moi, parce qu'ils nous ont attaqués, et à présent, c'est à notre tour de les tuer", a  déclaré un soldat au Guardian. "Et j'ai constaté que nous ne nous bornions pas à les tuer : nous les tuons, nous tuons leurs femmes, leurs enfants, leurs chats, leurs chiens. Nous détruisons leurs maisons et pissons sur leurs tombes".

Peut-être faut-il laisser le dernier mot au réserviste de l'armée israélienne inquiet de voir les troupes israéliennes, leurs adversaires et les civils pris entre deux feux pris dans une spirale sans fin de violence alimentée par le traumatisme.

"Les habitants libanais d'Aitaroun vont rentrer chez eux dans une ville qui n'existe plus.... Est-ce que cela mettra fin à cet engrenage, ou est-ce que cela ne fera que déclencher le début d'un cycle bien pire encore ?"

Traduit par  Spirit of Free Speech

* Branko Marcetic est rédacteur au magazine Jacobin et auteur de *Yesterday's Man: the Case Against Joe Biden*. Ses articles ont été publiés dans le *Washington Post*, le *Guardian*, *In These Times* et d'autres publications.

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