15/06/2026 investigaction.net  5min #317174

 Le monde vient de perdre un héros. Jean Ziegler s'est toujours battu pour un monde d'intégrité, d'honnêteté et de paix.

Avec Jean Ziegler, la Suisse perd son cœur le plus noble

José Antonio Egido

La Suisse rigide, calviniste, banquière et colonialiste qui sacrifie aujourd'hui sa neutralité pour plaire aux puissances occidentales, comme le dit le colonel suisse Jacques Baud, a perdu l'un de ses fils qui a éclairé la quête de justice de l'humanité par son exemple, sa bonté, ses livres, ses enseignements et son action politique : le sociologue Jean Ziegler.

Un homme issu d'une époque de quête effrénée de justice et de la fin de ce qu'il considérait comme le problème fondamental : la disparition de l'impérialisme, principal responsable des malheurs de ce monde. L'un de ses principaux combats au cours de ses 92 longues années de vie a été de lutter contre l'impérialisme, qu'il qualifiait parfois de " capital hégémonique international", de "capital monopolistique international", d'"impérialisme américain" ou de " sociétés dures, inhumaines et aveugles du monde industriel".

Je l'ai rencontré en personne lorsque je l'ai invité à participer à un congrès international en avril 1987 pour commémorer le bombardement de la population civile de Gernika, au Pays basque, par l'aviation nazie allemande en avril 1937. En tant qu'organisateur en chef, j'ai invité des personnalités progressistes comme lui, alors député socialiste au Parlement fédéral suisse, des mouvements de libération, des comités pour la paix de plusieurs pays socialistes et des mouvements opposés à l'OTAN. Ce fut un geste courageux de sa part de venir, avec sa chaleur et sa sympathie, accompagné de son épouse Erica Deuber, figure marquante de la vie culturelle genevoise, pour partager le rejet de ce crime nazi et du fascisme en général avec la partie radicale du peuple basque. En tant qu'antifasciste cohérent, il a publié en 1997  un livre dénonçant la complicité du secteur bancaire de son pays avec le nazisme.

L'un de ses  livres - La Suisse lave plus blanc - m'a tellement captivé que je n'ai pas pu le lâcher avant de l'avoir terminé. Une critique argumentée et sévère du rôle de son pays, la Confédération helvétique, dans la mise en sécurité bancaire des fortunes accumulées par les pires dictateurs du monde. Lors d'un voyage au Brésil, pays que Jean a toujours aimé, je n'ai pas pu m'empêcher de le lire par petits bouts. Les grands banquiers suisses ont tout fait pour le faire emprisonner pendant des années et saisir tous ses biens. À sa mort, même un dirigeant suisse de droite a reconnu  qu'il n'avait pas totalement tort dans sa critique des banques. Ziegler était un militant courageux, en plus d'avoir raison.

L'écriture de ses livres, alliant son style élégant, ses réflexions pleines de sagesse, ses anecdotes passionnantes et son engagement pour la justice, captive le lecteur. Jean, en plus d'être militant, député, professeur et haut fonctionnaire des Nations Unies, était un écrivain à la plume très élégante et belle. La Suisse des financiers avides le détestait, les opprimés du monde entier qu'il a défendus toute sa vie le respectent, l'aiment et lui font leurs adieux avec gratitude. Dans son manuel de sociologie, il appelait les sociologues à choisir le camp " des exploités, des offensés, des humbles". C'est ce que Ziegler a toujours fait. Il a toujours loué les masses du Sud pour leur "chaleur humaine, leur joie de vivre, leur convivialité, leur beauté, leur sympathie".

Je me suis rendu à Genève en compagnie d'un député du Congrès espagnol pour lui demander de participer à la recherche de la paix pour un Pays basque en proie à de graves troubles lors du dernier épisode violent de la guerre déclenchée par le fascisme contre la République espagnole en 1936. Il ne l'a pas fait. Il est possible que les dirigeants du parti social-démocrate de Felipe González, alors au pouvoir, aient rejeté sa médiation. Jean avait critiqué la dérive pro-impérialiste de l'Internationale socialiste dans la conclusion d'un de ses livres. Il l'accuse de se subordonner à la " raison d'État". Sans doute le glissement vers la droite de la social-démocratie depuis les années 90 l'a-t-il déçu encore davantage. Contrairement à certains dirigeants de gauche (Pablo Castellanos, Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon, Oskar Lafontaine, Jeremy Corbyn...), il n'a pas créé de courant interne au sein de l'Internationale socialiste. Il a été davantage sociologue que militant. Il a décidé de consacrer ses efforts à la haute fonction de Rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l'alimentation depuis 2002 et de consultant auprès du Conseil des droits de l'homme de l'ONU depuis 2009.

Il n'a jamais cessé d'être un sociologue de combat subversif face aux injustices, comme il affirmait que devait l'être le sociologue.

À l'heure de son départ, des personnalités éminentes telles que Michel Collon, Ignacio Ramonet, le Haut-Commissaire des Nations unies Volker Türk et des représentants des peuples du Sud comme le ministre cubain des Affaires étrangères Bruno Rodríguez, le président de la République sahraouie Brahim Gali, le leader du Mouvement des sans-terre du Brésil Joao Pedro Stedile, l'ancien ministre brésilien des Droits de l'homme Paulo Sergio Pinheiro et d'autres ont rendu un hommage sincère à ce grand Suisse.

C'est aujourd'hui que commence le travail de compilation, d'analyse, d'étude et de mise en valeur du message et des contributions que Ziegler a apportées à la construction d'un monde meilleur.

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