18/06/2026 dedefensa.org  6min #317481

 Mortel déclin

Une défaite de la puissance américaine

Dimitri Trenine

Le pari raté de Washington illustre l'ampleur du basculement de l'équilibre mondial des pouvoirs.

Quelle différence en un an ! En juin dernier, après la première attaque conjointe israélo-américaine contre l'Iran, une plaisanterie circulait au Moyen-Orient. On y voyait un barman accueillir un Américain, un Israélien et un Iranien dans son bar, leur offrant des bières et leur disant : "Félicitations, messieurs, vous avez tous gagné." Cette fois-ci, c'est différent. Il ne fait aucun doute qu'il n'y a qu'un seul vainqueur dans cette seconde guerre contre l'Iran : l'Iran lui-même. Il y a aussi de nombreux perdants, dont les États-Unis et Israël.

Ne vous y trompez pas. Une trêve n'est pas synonyme de paix. Des questions cruciales restent à régler lors de négociations futures, et rien ne garantit que celles-ci aboutiront, ni que les accords tiendront. Ce à quoi nous sommes confrontés aujourd'hui n'est pas un simple conflit de plus au Moyen-Orient. Il s'agit plutôt d'un épisode d'une lutte permanente où la puissance hégémonique mondiale cherche à inverser les tendances qui redessinent l'ordre mondial. Le Moyen-Orient est un théâtre d'opérations qui s'apparente à une guerre mondiale, aux côtés de l'Europe de l'Est, où l'Occident cherche à vaincre la Russie, et de l'Asie de l'Est, où les États-Unis et leurs alliés tentent de contenir la Chine.

Ce conflit va se poursuivre. Un nouvel équilibre est encore loin d'être atteint, et de nouveaux affrontements sont inévitables. Cependant, les conséquences, même d'un cessez-le-feu provisoire, entre les États-Unis et l'Iran seraient considérables et de grande portée.

Surtout, l'Iran est sorti de cette guerre comme une puissance régionale redoutable. Le fait que Washington, incapable de l'anéantir, ait dû solliciter un sursis ne fait que confirmer le statut renforcé de l'Iran. Il n'est plus question de changement de régime à Téhéran, ni de limitation de son arsenal de missiles balistiques, ni d'élimination de son programme nucléaire, sans parler d'un abandon des alliés régionaux de l'Iran. Tels étaient les objectifs initiaux des États-Unis et d'Israël, et sur tous ces fronts, les agresseurs ont subi une défaite retentissante.

À court terme, la réouverture du détroit d'Ormuz et la levée du blocus naval américain de l'Iran faciliteront l'approvisionnement énergétique sur le marché mondial. Cependant, à long terme, le cas d'Ormuz a clairement démontré qu'à l'ère de la transition de l'ordre mondial, tous les points de passage maritimes stratégiques sont potentiellement vulnérables à des actions hostiles. Les dirigeants iraniens ont compris que leur capacité à fermer le détroit, et la réticence des États-Unis à risquer des pertes en tentant de le rouvrir - le talon d'Achille de Washington - pourraient constituer une dissuasion plus efficace pour Téhéran que l'arme nucléaire. Parallèlement, Téhéran entend réguler le trafic maritime dans cette voie navigable en collaboration avec Oman.

Quant à son programme nucléaire, Téhéran le poursuivra sans aucun doute dans le cadre d'un éventuel accord global avec Washington. En l'absence d'accord, Téhéran serait libre de poursuivre son programme comme auparavant, car les Iraniens ne céderont leurs matières nucléaires à personne. Concernant la dissuasion nucléaire, les leçons de la récente guerre sont toutefois mitigées. D'un côté, les États-Unis et Israël n'auraient probablement pas attaqué un Iran doté de l'arme nucléaire. L'exemple de la Corée du Nord en témoigne. De l'autre côté, Israël, même sous le feu des missiles balistiques iraniens, n'a pas utilisé l'arme nucléaire contre l'Iran. Les États-Unis non plus. Cette option aurait été envisagée, mais rejetée. Ainsi, pour l'Iran, la fermeture du détroit d'Ormuz pourrait s'avérer plus efficace.

Le déblocage des avoirs iraniens détenus par les États-Unis et la levée des sanctions imposées à l'Iran deviendront probablement des instruments permettant aux États-Unis d'influencer le comportement de Téhéran. Ayant perdu la guerre, les États-Unis ne laisseront pas l'Iran à son sort. Ils peuvent espérer que le retour à la paix apaisera progressivement la société iranienne, révélera les fractures au sein de l'élite, temporairement masquées par le conflit, et leur offrira une marge de manœuvre. La création d'un fonds destiné au développement des infrastructures énergétiques et logistiques iraniennes semble être une incitation supplémentaire pour les Iraniens à réintégrer le système financier occidental. Pour l'Iran, la victoire militaire doit être garantie par des politiques intérieures renforçant la stabilité du pays et améliorant les performances économiques.

Les États-Unis ont dénoncé l'accord sur le nucléaire iranien. Ils pourraient désormais se contenter d'un accord moins avantageux.

La situation au Liban pourrait toutefois constituer un véritable obstacle. Téhéran est parvenu à obtenir l'accord du président Donald Trump pour inclure le Liban dans l'accord. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu insiste pour qu'Israël poursuive ses efforts d'élimination du Hezbollah. La colère récente de Trump envers Netanyahu révèle un phénomène bien plus important : une part significative de la société américaine et de la classe politique s'impatiente face à Israël et se montre de plus en plus distante à son égard. Ce phénomène s'inscrit dans un contexte d'isolement international croissant d'Israël.

De fait, Israël est le grand perdant de cette guerre. Sa nouvelle stratégie, qui consiste à éliminer par la force les menaces sur l'ensemble des sept fronts - de Gaza, du Liban et du Yémen jusqu'à la Cisjordanie, la Syrie, l'Irak et, surtout, l'Iran - laisse présager des "guerres sans fin" plutôt que la stabilité et la sécurité. Sa dissuasion nucléaire, bien que non déclarée, n'a pas réussi à empêcher l'Iran de lancer des missiles et des drones contre des cibles israéliennes. À court ou moyen terme, Israël se dirige vers des élections où le mécontentement à l'égard de Netanyahu se heurtera au large soutien dont bénéficient ses politiques radicales.

Les États arabes du golfe Persique ne s'en sortent pas mieux. Le pari consistant à miser sur les bases militaires américaines comme garantie de sécurité s'est révélé désastreux. Loin de protéger les pays hôtes, ces bases ont agi comme des aimants, attirant les représailles iraniennes. L'image de ces nations du Golfe comme des lieux sûrs et propices aux affaires a été sérieusement écornée. Pour se relever, elles devront concevoir une politique de sécurité plus pertinente que le simple alignement sur un protecteur dont la stratégie a échoué.

Quoi qu'il en soit, la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran constitue un événement marquant dans la transition de la puissance mondiale. La puissance hégémonique en déclin et son allié - première puissance militaire de la région - ont vainement tenté d'inverser le cours de l'histoire. Ils ont perdu une bataille importante, mais la crise mondiale est loin d'être terminée.

 dedefensa.org