19/06/2026 journal-neo.su  9min #317529

Le suicide stratégique de Washington : le prix de l'arrogance et des erreurs doctrinales

 Mohamed Lamine KABA,

La stratégie américaine de domination mondiale par procuration, visant à épuiser ses adversaires sans intervention directe de ses troupes, a échoué. Cette échec est dû à une sous-estimation de la résilience de la Russie et de l'Iran, ce qui a entraîné un redécoupage du pouvoir mondial et un affaiblissement de la position des États-Unis.

Depuis Bretton Woods et Yalta, Washington gouverne l'Eurasie par procuration. La doctrine est invariable, seuls les théâtres changent : containment en Europe, endiguement en Asie, verrouillage du Grand Moyen-Orient. L'ennemi désigné varie - URSS hier, Chine et Russie aujourd'hui, Iran en permanence - mais la mécanique demeure identique dans sa brutalité utilitariste. Armer un État client. L'entretenir dans une dépendance calibrée. L'exposer en première ligne comme chair à canon géopolitique. Et engranger les dividendes stratégiques sans payer le prix du sang américain.

Cette logique a engendré ses propres monstres. La Corée du Sud, Taiwan, Israël, l'Ukraine : autant de bastions érigés non pour leur sécurité propre - cette fiction est désormais transparente - mais pour projeter la puissance américaine sur les flancs de rivaux continentaux. Le système fonctionne, jusqu'au moment où il se retourne contre son architecte. Depuis février 2026, ce retournement a pris la forme d'un séisme stratégique dont les répliques secouent encore Langley et le Pentagone.

Ukraine comme modèle, piège et gouffre

Lorsque Washington a massivement renforcé son soutien militaire à Kiev à partir de 2022, la stratégie semblait d'une efficacité cynique et imparable : épuiser la Russie - cette puissance que les stratèges atlantistes déclaraient à bout de souffle - sans mobiliser un seul soldat américain. Le concept, hérité de la funeste guerre Iran-Irak des années 1980 où Washington armait simultanément les deux belligérants, relevait d'un machiavélisme de bazar. On arme. On finance. On sanctionne. On attend l'effondrement.

Moscou n'a pas cédé. C'est là le premier et cinglant démenti infligé aux modèles prédictifs de Washington. La Russie que des think tanks aux ordres annonçaient à l'agonie économique dès 2022 a non seulement absorbé le choc des sanctions, mais restructuré son économie de guerre avec une résilience que l'Occident refusait d'envisager par aveuglement idéologique. Le PIB russe a progressé de 3,6 % en 2023 et de 4,1 % en 2024, selon le FMI, surpassant la plupart des économies européennes qui, elles, payaient le prix énergétique de leur propre alignement atlantiste, par effondrement. Pendant ce temps, l'Ukraine absorbait des ressources sans précédent dans l'histoire de l'aide militaire moderne. Selon le  Kiel Institute for the World Economy, plus de 250 milliards de dollars d'aide occidentale ont été engagés entre 2022 et 2025. Le Congrès américain a voté neuf enveloppes d'urgence sous pression. Les arsenaux de l'OTAN se sont vidés à une vitesse alarmante. Les chaînes industrielles de défense, conçues pour une guerre froide statique, non pour un conflit de haute intensité consommant des milliers d'obus par jour, ont révélé leurs limites structurelles. Pendant ce temps, Téhéran observait. Et tirait ses conclusions avec une méthodologie que Washington, borgne d'arrogance, n'a pas su anticiper.

Le jour où le paradigme s'est fracassé

Le 28 février 2026, ce jour-là restera dans les annales de la géopolitique comme le moment de vérité d'une hyperpuissance qui avait confondu ubiquité et omnipotence. Les frappes coordonnées sur Israël et sur les bases américaines du Golfe ont révélé l'ampleur béante du vide stratégique créé par quatre ans d'hyperfixation ukrainienne. Les systèmes Patriot déployés dans la région accusaient des taux de disponibilité opérationnelle inférieurs à 60 %. Les stocks d'intercepteurs avaient été prioritairement redirigés vers l'Europe orientale. Choix politique assumé, catastrophe militaire annoncée. La Cinquième Flotte naviguait avec des munitions de précision réduites d'un tiers par rapport aux standards opérationnels de 2021, selon des sources de renseignement de défense convergentes.

L'Iran n'a pas frappé par imprudence ou par fanfaronnade. Il a frappé parce qu'il avait calculé avec une rigueur analytique que ses détracteurs lui refusaient par préjugé. Calculé l'étirement des capacités américaines sur trop de fronts. Calculé la fatigue institutionnelle du Congrès, ce corps épuisé par les débats budgétaires sur Kiev. Calculé que la succession Biden avait dilapidé le capital politique de l'administration dans des engagements impossibles à honorer simultanément. Washington avait méthodiquement fabriqué son propre trou noir logistique. L'Iran y a plongé avec la précision d'un État qui a appris, sous quinze ans de pression maximale, voire plus, à transformer la contrainte en doctrine.

La métamorphose iranienne : de la paria à la puissance

Ce que les stratèges occidentaux avaient réduit à un " État voyou" sous sanctions permanentes s'est révélé être quelque chose de radicalement différent : une puissance régionale mature, dotée d'une économie de guerre rodée, d'une industrie de défense domestique en expansion constante et d'une capacité de projection par proxies interposés qui n'a aucun équivalent dans la région.

L'Iran de l'après-28 février 2026 est aujourd'hui craint et respecté comme il ne l'a jamais été depuis la révolution de 1979. Les capitales du Golfe, qui affichaient hier une complicité affectée avec Washington, diligentent discrètement des émissaires à Téhéran. Riyad négocie. Abu Dhabi s'ajuste. Bagdad s'incline. La géographie parle là où la diplomatie hésite. L'Iran contrôle les approches du détroit d'Ormuz, artère vitale de 20 % du pétrole mondial, et dispose de la capacité - désormais prouvée opérationnellement - d'interdire cette voie à volonté. Il contrôle également par proxies interposés, le détroit de Bab el-Mandeb, avec les Houthis yéménites. Ce n'est plus une menace rhétorique. C'est une démonstration accomplie.

Les parallèles avec la trajectoire russe sont saisissants. Comme Moscou après 2022, Téhéran a subi la pression maximale, adapté son économie, diversifié ses partenariats et émergé de l'étau en position de force contraignante. L'axe sino-russe reconfiguré après le Sommet de Shanghai de 2024, puis 2025, a ouvert à l'Iran des corridors économiques et diplomatiques que les sanctions occidentales croyaient avoir définitivement verrouillés. L'intégration iranienne dans l'Organisation de coopération de Shanghai et les BRICS a produit exactement ce que Washington redoutait : la légitimation multilatérale d'un État qu'il cherchait à isoler.

La Russie, arbitre silencieux d'un monde recomposé

Il serait inexact et intellectuellement malhonnête de réduire la recomposition en cours à un simple recul américain. Ce à quoi nous assistons, c'est à l'affirmation patiente d'un ordre multipolaire dont Moscou est l'architecte discret et déterminé.

La Russie a gagné quelque chose de plus précieux que des territoires en Ukraine : elle a gagné du temps et de la crédibilité. Sa résilience économique sous sanctions a démontré aux États du Sud global qu'il était possible de survivre et même de prospérer hors du système dollar. Ses exportations énergétiques ont trouvé de nouveaux débouchés en Asie, en Afrique, en Amérique latine. Son industrie de défense, raillée en 2022, a produit en 2024 plus de chars, de missiles et de drones que l'ensemble de l'OTAN. Cette réalité industrielle, ignorée par les chancelleries occidentales, est lue avec une attention studieuse par chaque État qui cherche à desserrer l'étau de la dépendance américaine.

Moscou, en tenant l'Ukraine et, par ricochet l'OTAN, sans s'effondrer, a offert à l'Iran et au reste du Sud global, la preuve par l'exemple qu'une confrontation avec Washington pouvait se gérer. Ce transfert de confiance stratégique entre puissances du refus est peut-être la donnée la plus sous-estimée de la conjoncture actuelle.

Hubris de la puissance unipolaire ou suicide stratégique

Il y a dans l'erreur américaine quelque chose qui dépasse la simple faute de jugement : c'est la pathologie structurelle d'une puissance qui ne sait plus hiérarchiser parce qu'elle a cessé de se croire faillible. L'hyperpuissance a multiplié les théâtres, dilué ses capacités et confondu domination symbolique et supériorité opérationnelle. Erreur fatale que Clausewitz aurait qualifiée de confusion entre la guerre réelle et la guerre sur le papier.

En transformant l'Ukraine en symbole absolument indiscutable de la démocratie contre une prétendue "autocratie", Washington a simultanément piégé sa propre liberté de manœuvre géopolitique. Toute réallocation de ressources vers le Moyen-Orient devenait politiquement invendable dans une Amérique polarisée. Toute désescalade en Europe orientale était instantanément lue comme une capitulation devant Poutine. La rhétorique a littéralement enchaîné la stratégie. Le discours a tué la doctrine.

Les théoriciens néoréalistes - Mearsheimer en tête, vilipendé mais visionnaire, traîné dans la boue pour avoir dit la vérité trop tôt - l'avaient prédit avec précision dès 2014 : étendre l'OTAN jusqu'aux portes de Moscou  provoquerait une réaction russe, laquelle provoquerait une réponse américaine démesurée, laquelle aspirerait des ressources hors d'autres théâtres critiques, créant un vide que des acteurs régionaux ne manqueraient pas d'exploiter. Le domino s'est mis en branle exactement comme annoncé, au millimètre près. Personne à Washington n'a voulu entendre. La pensée unique atlantiste a justement fait office de bouclier intellectuel contre la réalité.

De toute évidence, Washington a cru pouvoir jouer l'Ukraine comme un levier d'épuisement contre la Russie. Il a oublié - ou voulu oublier - que les leviers ont deux extrémités. Pendant qu'il appuyait de toutes ses forces d'un côté, l'autre extrémité se soulevait silencieusement dans les détroits d'Ormuz et de Bab el-Mandeb.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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