19/06/2026 reseauinternational.net  6min #317547

Quand la Lune dépassera le Soleil

par Mounir Kilani

En ce mois de juin 2026, le monde musulman entre dans l'année 1448 de l'Hégire tandis que le calendrier grégorien affiche 2026.

À première vue, l'écart paraît immense. Près de six siècles séparent les deux comptes du temps. L'un semble avancer loin devant l'autre. L'histoire semble avoir rendu son verdict.

Et pourtant.

Quelque part vers l'an 20 870, les deux calendriers afficheront sensiblement le même numéro d'année. Cette convergence tient à un détail qui semble anodin : l'année lunaire du calendrier hégirien est plus courte d'environ 11 jours que l'année solaire du calendrier grégorien. Si bien que, siècle après siècle, l'écart se réduit imperceptiblement. Puis le calendrier hégirien, fondé sur les cycles de la Lune, dépassera celui qui rythme aujourd'hui la majeure partie de la planète.

Ce fait n'aura sans doute aucune conséquence pratique. Les femmes et les hommes qui vivront alors auront probablement d'autres préoccupations. Mais cette simple curiosité astronomique contient une leçon qui mérite d'être méditée, car elle parle moins des calendriers que de notre manière de regarder le monde.

Nous vivons en effet dans une époque fascinée par l'idée d'avance. Les nations sont dites avancées ou en retard, les technologies sont jugées selon leur capacité à nous faire gagner du temps, les entreprises se battent pour quelques secondes de rapidité, et les individus eux-mêmes mesurent leur existence à l'aune de leurs retards ou de leurs succès précoces. Peu à peu, nous avons pris l'habitude d'imaginer le temps comme une route droite sur laquelle chacun occupe une position mesurable.

Pourtant, le destin des calendriers raconte une autre histoire. Le calendrier hégirien semble aujourd'hui loin derrière le calendrier grégorien. Mais cette impression n'existe que parce que nous regardons les chiffres sans regarder leur vitesse. Ce qui paraît en retard avance en réalité plus vite. Et cette simple inversion suffit à fissurer notre manière habituelle de penser l'histoire.

Car derrière ces deux calendriers se cachent peut-être deux façons pour l'humanité d'habiter le temps. Le calendrier grégorien, lié au rythme du Soleil et des saisons, accompagne les récoltes, les cycles agricoles et l'organisation des sociétés sédentaires. Il inspire naturellement une vision linéaire du temps : une succession d'étapes qui se suivent, un passé derrière nous, un avenir devant nous, une marche continue vers demain.

Le calendrier hégirien raconte une histoire différente. Parce qu'il suit la Lune et non les saisons, ses mois traversent lentement toute l'année solaire. Le Ramadan peut survenir au cœur de l'été comme au milieu de l'hiver, sans jamais se fixer. Il évoque ainsi un temps plus circulaire, fait de retours, de recommencements et de variations constantes, comme si l'expérience humaine ne cessait de se déplacer à l'intérieur d'un même mouvement.

Aucune civilisation ne se réduit à l'un ou l'autre de ces modèles, bien sûr. Pourtant, cette opposition reste parlante. Depuis des siècles, l'humanité oscille entre la flèche et le cercle, entre l'idée d'un temps qui avance et celle d'un temps qui revient. Or le paradoxe apparaît justement ici : le calendrier associé au cycle finit par dépasser celui qui semblait incarner la progression.

Ce renversement discret ouvre une réflexion plus large. Chaque génération se croit installée au sommet du temps. Les Romains pensaient leur empire éternel, les califes de Bagdad voyaient leur civilisation comme le centre du monde, les souverains européens du XIXe siècle étaient persuadés que leur domination s'étendrait indéfiniment. Tous avaient des raisons sérieuses de le croire, et tous se sont trompés, non parce qu'ils étaient aveugles ou naïfs, mais parce que l'être humain peine à penser les très longues durées.

Nous sommes faits pour quelques décennies ; le temps, lui, raisonne en siècles et en millénaires. Nous regardons les vagues tandis que l'histoire regarde les marées.

Que resterait-il de nos certitudes si nous osions regarder le temps à l'échelle des millénaires ?

C'est précisément cette différence d'échelle qui rend nos certitudes si fragiles.

À cela s'ajoute une difficulté propre à notre époque. Jamais l'humanité n'a eu autant accès à l'information, jamais elle n'a vécu dans un présent aussi envahissant. Les réseaux sociaux réagissent à la minute, les chaînes d'information vivent à l'heure, les marchés financiers au dixième de seconde. Dans ce vacarme permanent, tout ce qui dépasse l'horizon immédiat semble irréel, comme s'il appartenait déjà au passé ou n'existait pas encore.

Or la rencontre future entre les calendriers nous rappelle une vérité simple : les phénomènes les plus puissants sont souvent les plus lents. La croissance d'une forêt, l'érosion d'une montagne, la naissance d'une civilisation ou le déclin d'un empire ne se laissent jamais saisir dans l'instant. Le rattrapage silencieux d'un calendrier par un autre appartient à cette même famille de mouvements invisibles.

Il devient alors plus facile de comprendre ce que cette projection lointaine nous enseigne. Le plus fascinant n'est pas que les deux calendriers finissent par se rejoindre. Le plus fascinant est que cette convergence se produira dans un monde qui ne ressemblera sans doute en rien au nôtre. Nos langues auront changé, nos frontières auront disparu ou auront été redessinées, nos technologies nous paraîtront aussi archaïques que les outils d'un autre âge, et peut-être même que ces calendriers auront cessé d'être utilisés.

Et pourtant, la mécanique céleste poursuivra son œuvre. La Lune continuera sa course, la Terre poursuivra sa révolution autour du Soleil, indifférentes à nos ambitions, à nos idéologies et à nos querelles. Cette permanence silencieuse donne à l'ensemble une dimension presque vertigineuse.

Elle nous rappelle que nous ne sommes pas propriétaires du temps. Nous ne faisons qu'y passer.

Dans près de vingt millénaires, lorsque les deux calendriers afficheront enfin le même nombre, aucun témoin de notre époque ne sera là pour s'en émerveiller. Et pourtant, dès aujourd'hui, cette rencontre lointaine semble nous adresser un message discret.

Elle nous invite à nous méfier des évidences du présent, à ne pas confondre la situation actuelle avec un verdict définitif, et à accepter que les hiérarchies du monde ne sont peut-être que des photographies provisoires prises à une vitesse trop rapide pour être comprises.

Depuis des milliards d'années, la Lune tourne autour de la Terre et la Terre autour du Soleil. Leur danse a précédé les empires, les religions, les frontières et les langues. Elle leur survivra sans doute.

Nos calendriers, nos chronologies et nos certitudes ne sont peut-être rien d'autre que de modestes repères tracés par des voyageurs de passage pour tenter de donner une forme lisible à un mouvement qui les dépasse.

La Lune et le Soleil, eux, poursuivront leur danse.

Et le temps continuera sa route, indifférent aux nombres que nous lui attribuons - comme il l'a toujours fait avant que nous existions.

 Mounir Kilani

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