
par Laurent Guyénot
Avant d'examiner le récit de l'Exode, il nous faut commencer par son prologue, l'histoire de Joseph en Genèse 47. Passé du statut d'esclave à celui de chancelier du pharaon, Joseph favorise ses frères (bien qu'ils l'aient vendu comme esclave) et leur obtient "des terres en Égypte, dans la meilleure partie du pays". Chargé de gérer les réserves nationales de céréales, il en stocke de grandes quantités pendant les années d'abondance ; puis, lorsque la famine frappe, il les vend à un prix élevé et "accumula ainsi tout l'argent que l'on trouvait en Égypte et en Canaan". L'année suivante, après avoir provoqué une pénurie monétaire, il oblige les paysans à céder leurs troupeaux en échange de céréales : "Remettez-moi votre bétail et je vous donnerai de la nourriture en échange de votre bétail". Un an plus tard, les paysans se plaignent de n'avoir plus rien "sauf nos corps et nos terres", et se retrouvent ainsi réduits à mendier, puis contraints de se vendre pour survivre : "Prenez-nous, nous et nos terres, en échange de nourriture, et nous deviendrons, avec nos terres, les serfs du Pharaon ; donnez-nous seulement des semences, afin que nous puissions survivre et ne pas mourir, et que la terre ne redevienne pas un désert !" C'est ainsi que les Hébreux, après s'être installés en Égypte, "y acquirent des biens ; ils furent féconds et devinrent très nombreux" (Genèse 47,11-27), signe indéniable de la bénédiction de Dieu.
Bien qu'elle se situe à une époque pré-mosaïque, l'histoire de Joseph trahit un contexte hellénistique reconnaissable. Elle reflète la situation très favorable des juifs sous les premiers Ptolémées, ces pharaons grecs qui régnaient sur l'Égypte sans trop se soucier de la paysannerie égyptienne. Le Joseph biblique est d'ailleurs très similaire à un autre Joseph dont l'histoire est racontée par Flavius Josèphe (Antiquités judaïques 12.4) et se déroule explicitement sous les Ptolémées. Ce Joseph-là, neveu du grand-prêtre Onias II, fut nommé percepteur d'impôts de la Judée par Ptolémée après avoir promis de rapporter le double des recettes fiscales de ses concurrents. Joseph remplit son contrat en assassinant plusieurs citoyens éminents et en confisquant leurs biens. Il devint lui-même extrêmement riche et put ainsi favoriser ses coreligionnaires. Par conséquent, conclut l'historien juif, Joseph "était un homme bon, d'une grande magnanimité ; il fit sortir les juifs d'un état de pauvreté et de misère pour les mener vers une vie plus fastueuse". La proximité des deux récits sur Joseph suggère qu'ils proviennent d'une même source. Notons en outre l'affirmation de Flavius Josèphe selon laquelle la communauté juive d'Égypte était originellement constituée d'esclaves importés de Judée et de Samarie, et que 200 000 d'entre eux avaient été affranchis par Ptolémée II (Antiquités judaïques 12.7-11). Les historiens ne savent pas trop quoi penser de cette affirmation, l'origine de la population juive d'Alexandrie restant partiellement énigmatique ; mais ils s'accordent à dire qu'il y avait environ un million de juifs à Alexandrie, jouissant de privilèges et d'une richesse qui suscitaient même la colère des Grecs.
À l'histoire du Joseph biblique, qui culmine dans l'ascension sociale et démographique de sa tribu, se rattache directement Exode 1,7-10 :
"les Israélites furent féconds et se multiplièrent, ils devinrent de plus en plus nombreux et puissants, au point que le pays en fut rempli. Un nouveau roi vint au pouvoir en Égypte, qui n'avait pas connu Joseph. Il dit à son peuple :"Voici que le peuple des Israélites est devenu plus nombreux et plus puissant que nous. Allons, prenons de sages mesures pour l'empêcher de s'accroître, sinon, en cas de guerre, il grossirait le nombre de nos adversaires"".
Pharaon soumit alors les Israélites aux travaux forcés jusqu'à ce que Moïse les en délivre. Avant de fuir l'Égypte, "les Israélites [...] demandèrent aux Égyptiens des objets d'argent, des objets d'or et des vêtements. Yahvé fit que le peuple trouvât grâce aux yeux des Égyptiens qui les leurs prêtèrent. Ils dépouillèrent ainsi les Égyptiens" (Exode 12,35-36). C'est plutôt étrange, n'est-ce pas ? Pourquoi les Égyptiens auraient-ils confié leurs objets de valeur à un peuple asservi, démuni et en fuite ? Les Égyptiens étaient-ils si stupides, et les Israélites de si habiles escrocs ?
Ou bien cette histoire se serait-elle mêlée à une autre, dans laquelle les Israélites n'étaient pas des travailleurs forcés, mais des prêteurs sur gages et des usuriers ? Cette autre histoire, impliquant des juifs prospères et sans scrupule, s'accorderait bien avec le prologue de Joseph. Elle a aussi un air familier : l'histoire médiévale regorge d'épisodes où des juifs acquièrent un pouvoir démesuré par leurs intrigues financières et politiques, jusqu'à ce qu'un roi les expulse pour protéger son peuple.
Nous ne saurons jamais exactement quel récit prébiblique - si tant est qu'il existe - se cache derrière le récit biblique. Mais nous savons que les Égyptiens de la période hellénistique connaissaient des versions alternatives de l'Exode. Dans toutes ces versions, les juifs étaient chassés d'Égypte pour avoir propagé une sorte de maladie (sociale ?) contagieuse et/ou pour avoir offensé les dieux.
Tant que l'on croyait l'Exode biblique rédigé avant 500 av. JC, on supposait que ces versions alternatives plus tardives en constituaient des déformations malveillantes. À présent que l'âge de la Torah est revu à la baisse par les minimalistes de l'École de Copenhague, cette interprétation est remise en question. L'Exode est-il la réécriture juive d'un récit d'expulsion des juifs d'Égypte ? Pour approfondir cette question, nous nous tournons à nouveau vers l'ouvrage de Russell Gmirkin intitulé Berossus and Genesis, Manetho and Exodus : Hellenistic Histories and the Date of the Pentateuch (T&T Clark, 2006). Dans l'article précédent, nous avons suivi son argument selon lequel Genèse 1-11 s'inspirait des Babyloniaca de Bérossos, rédigés au IIIe siècle av. JC ; penchons-nous à présent sur sa deuxième affirmation : celle selon laquelle l'Exode s'inspire des Aegyptiaca de Manéthon, rédigés à la même époque.
Mais permettez-moi d'abord de souligner le potentiel libérateur du révisionnisme biblique radical de Gmirkin. On dit que l'histoire est écrite par le vainqueur. Mais la critique biblique nous enseigne une vérité plus profonde : celui qui écrit l'histoire est le vainqueur ultime, qu'il ait remporté ou non une quelconque bataille. C'est lui le conquérant des esprits. Les Israélites ont été vaincus par les Babyloniens, et pourtant ils ont imposé au monde leur récit, dans lequel ils sont les saints héros et les Babyloniens les méchants sataniques. Les Israélites n'ont pas eu besoin de vaincre militairement les Égyptiens pour les battre dans la "guerre des livres" : l'Aegyptiaca de Manéthon a disparu, à l'exception de quelques bribes, tandis que sa version plagiée dans l'Exode a conquis (et asservi) plus de la moitié de l'humanité.
Les faux récits des juifs sont les sources de leur pouvoir, et le récit biblique est la matrice de tous ces faux récits. Le minimalisme biblique de Russell Gmirkin est la Bonne Nouvelle qui nous libérera : il prouve que le Pentateuque a été écrit au IIIe siècle av. JC en plagiant la littérature grecque (Bérossos, Manéthon, Platon, etc.). Il prouve que le "Peuple du Livre" n'avait pas encore de livre lorsqu'on en trouvait plus de 200 000 à la Bibliothèque d'Alexandrie. Il prouve que les "inventeurs du monothéisme" venaient tout juste de devenir monothéistes quand tous les philosophes parlaient déjà de Dieu.
Comme il est donc libérateur de percevoir quelques faibles échos de la voix des anciens Égyptiens ! Leur point de vue sur les juifs mérite d'être entendu et réhabilité. Au début du IIe siècle ap. JC, Plutarque a rédigé un traité intitulé Sur Isis et Osiris, dans lequel il présente diverses interprétations ésotériques du mythe, qu'il avait entendues de la bouche des Égyptiens. Alors qu'Isis et Osiris sont les fondateurs divins de la civilisation égyptienne, Seth, le frère jaloux d'Osiris qui l'a traîtreusement assassiné, est l'ennemi de la civilisation, le dieu des pillards nomades, de la tromperie, de la guerre civile, de la famine et de la maladie. Il est ce qui se rapproche le plus du diable dans la religion égyptienne. Au chapitre 31, Plutarque mentionne que certains Égyptiens croyaient qu'après avoir été banni d'Égypte par le conseil des dieux, Seth erra en Palestine où il engendra deux fils, Hierosolymos et Youdaios (Jérusalem et Judéen ou juif).
source : Kosmotheos