
Par Karim pour BettBeat Media, le 20 juin 2026
À l'aube du vendredi 19 juin, les avions de combat survolaient déjà le sud du Liban. Au lever du soleil, le ministère libanais de la Santé dénombrait près de cinquante morts et près d'une centaine de blessés à Tyr, Nabatieh et Kfar Tebnit, des villages dont les noms ne viendront jamais perturber la prononciation des présentateurs américains. L'armée israélienne a annoncé une campagne de grande envergure contre ce qu'elle a qualifié d'"infrastructures du Hezbollah", visant plus de cent cinquante cibles en une seule nuit, présentée comme une riposte à de prétendues violations du cessez-le-feu. Ben-Gvir, ce voyou condamné qui ordonne à ses soldats de diffuser en direct sur son ordinateur personnel la torture et les agressions infligées à des victimes palestiniennes et dirige la police du pays en la transformant en une dystopie fasciste de dépravation, a publié un message affirmant que le Liban doit être entièrement réduit en cendres. Smotrich, qui a passé deux ans à se présenter comme ministre des Finances de la famine, a exigé que les portes de l'enfer soient ouvertes.
C'est le matin du jour où on nous a demandé, une fois encore, de nous émerveiller devant la prétendue "rupture" entre Donald Trump et Benjamin Netanyahu.
YouTube, Bing et même DuckDuckGo ont effacé les informations indiquant que des soldats israéliens ont reçu l'ordre de diffuser en direct les horribles actes de torture et d'agression infligés à des victimes palestiniennes pour satisfaire les désirs personnels de Ben-Gvir.
La presse américaine, que j'appelle les "médias d'État d'entreprise", ces sténographes dociles qui ont depuis longtemps renoncé aux prérogatives du journalisme au profit du confort d'un traitement de faveur, nous a proposé le dernier épisode du feuilleton. Trump était perturbé. Trump était furieux. Trump a hurlé au téléphone. Dans un podcast, le président lui-même a raconté un appel houleux au cours duquel il aurait demandé à Netanyahu s'il a perdu la tête en prolongeant la guerre au Liban, rappelé au Premier ministre que sans la protection américaine, Israël n'existerait tout simplement pas, et laissé la fuite suivre son cours habituel, vers une presse avide de transformer un différend commercial en drame moral. Le vice-président, J. D. Vance, a fait le tour des émissions dominicales pour afficher sa déception chorégraphiée, son inquiétude aux sourcils froncés pour un allié en difficulté qui a besoin, selon ses propres termes, "de se réveiller !"
Puis, après avoir formulé ces répliques, ce même Vance s'est présenté au pupitre de la salle de presse James Brady et, dans un élan de franchise involontaire, a démoli toute la mise en scène. En clôturant sa conférence de presse sur le nouveau protocole d'accord avec l'Iran, il a averti les détracteurs israéliens de l'accord que Trump reste le seul dirigeant étranger encore favorable à leur cause, que les États-Unis sont le dernier puissant protecteur dont dispose Israël, et que, soit dit en passant
"les deux tiers des armes défensives qui ont protégé votre patrie [Israël] ont été fabriquées par la maind'œuvre américaine et financées par l'argent des contribuables américains".
Voilà, en une phrase, le show dans toute son essence. Les bombes qui sont tombées sur Tyr à quatre heures du matin étaient américaines. Les bombes non guidées d'une tonne qui ont pulvérisé des immeubles entiers à Dahiyeh étaient américaines. Les bombes anti-bunker qui ont transpercé les dalles de béton dans la banlieue sud de Beyrouth étaient américaines. Les F-35 qui les ont larguées, les kits de guidage qui les ont orientées, les données de ciblage qui les ont sélectionnées, tout cela était américain. Et les morts, bien entendu, sont libanais.
Il n'y a pas de divergence entre un roi et son intendant.
On nous demande de croire que l'État le plus dépendant militairement de la planète, un pays dont l'armée de l'air vole sur des avions américains et dont le Trésor public repose sur les subventions américaines, mène une campagne de destruction régionale au mépris des souhaits explicites de son unique protecteur.
Les comptes
Voyons ce que les comptables impériaux ont accompli pendant que les courtisans jouaient leur pantomime des consciences. En janvier, avant même que la guerre contre l'Iran n'ait commencé, l'administration Trump a donné son feu vert à environ sept milliards de dollars de nouveaux transferts d'armes vers Israël, auxquels s'ajoutaient, pour faire bonne mesure, neuf milliards supplémentaires en missiles Patriot destinés aux Saoudiens. Fin avril, au cours d'une opération logistique menée en 24 heures, le Pentagone a livré quelque 6 500 tonnes de munitions et d'équipements à Israël par voie maritime et aérienne, une procession de camions, de bombes et d'encore de camions pour transporter ces bombes. Le 2 mai, tandis que les caméras suivaient les appels téléphoniques rageurs et les crises d'hystérie sur Truth Social, l'administration Trump a discrètement levé la procédure habituelle d'examen par le Congrès afin d'accélérer la livraison de près de neuf milliards de dollars de missiles de défense aérienne et de systèmes de guidage laser à Israël et aux monarchies du Golfe. Les chèques n'ont jamais cessé d'être signés pendant la guerre. Au contraire, leur rythme s'est accéléré.
Ce n'est pas une relation en crise. Elle est à son apogée. Le flux de munitions s'est amplifié sous Trump, et non réduit. Les fictions humanitaires de convenance que l'administration Biden feignait parfois de faire respecter ont été officiellement abandonnées. Les bulldozers qui rasent les maisons palestiniennes à Tulkarm arrivent désormais avec la bénédiction officielle d'une Maison Blanche qui a décidé de ne plus faire semblant.
Lorsque les responsables américains se tordent les mains en public face à un Netanyahu hors de contrôle, ils nous disent, dans un rare moment d'honnêteté théâtrale, qu'ils ont choisi de financer le massacre tout en niant en être les auteurs. Le doigt pointé sert d'alibi. L'accord scellé est la politique.
Pourquoi ce numéro ?
Le mélodrame Trump vsNetanyahu n'a pas pour objectif de freiner Israël. Il ne sert qu'à gérer l'opinion occidentale. Les spectateurs qui, sinon, pourraient être scandalisés à la vue de mères déterrant leurs enfants sous des décombres de béton pulvérisé sont ainsi apaisés par l'idée que quelqu'un, quelque part à Washington, est en colère en leur nom. Les propos grossiers divulgués et les briefings officieux font croire à un conflit entre un souverain impérial sceptique et son client désobéissant, et ces apparences portent leurs fruits. Les bombes continuent de tomber. Les cadavres s'accumulent. Mais la conscience de l'empire a été soulagée, tandis que les valeurs morales de la classe consommatrice ont été préservées.
Le plus ancien rituel du pouvoir revient à mettre en scène le remords sans l'éprouver. Le Sénat romain pouvait pleurer la destruction de Carthage alors même que l'on versait du sel sur ses champs. Le Parlement britannique pouvait adopter des résolutions humanitaires pendant la famine du Bengale tandis que les navires chargés de céréales mettaient le cap sur l'Europe. Ces mêmes pratiques sont aujourd'hui mises en œuvre par une classe de "professionnels du regret" qui envahissent nos chaînes d'information en continu et les postes de sous-secrétaires adjoints à Foggy Bottom [quartier de Washington]. Ils sont profondément désolés de ne pouvoir, en toute bonne conscience, cesser de poursuivre leur œuvre.
On nous demande donc de croire à l'incroyable. On nous demande de penser que l'État le plus dépendant militairement de la planète, un pays dont l'armée de l'air pilote des avions de chasse américains et dont le Trésor public repose sur les subventions américaines, mène une campagne de destruction régionale au mépris des exigences explicites de son unique protecteur. On nous demande de croire que les volontés de l'empire restent lettre morte parce que Bibi (comme je déteste ce nom de nounours) refuse de décrocher le téléphone. On nous demande de constater le flux manifeste de neuf milliards de dollars de livraisons supplémentaires de munitions et d'en conclure que la rupture est consommée.
La crédulité requise pour gober ce tour de passe-passe est stupéfiante. Et pourtant, il fonctionne, semaine après semaine, sur ceux qui s'estiment bien informés. Il fonctionne parce que l'alternative est insupportable. Reconnaître que ce carnage n'est pas un dysfonctionnement de la politique américaine, mais bien sa mise en œuvre réussie, revient à reconnaître ce que nos propres impôts ont financé.
"L'Iran a gagné la guerre"
Dans ces recoins d'internet qui se targuent de dissidence, une fiction différente s'est imposée. Les porte-parole de la frange anti-impérialiste ont déclaré que l'Iran a gagné, que Netanyahu a été mis sur la touche, que le protocole d'accord signé cette semaine représente une humiliation du projet sioniste et l'aube d'une ère multipolaire.
Même si j'aurais tant aimé que ce soit vrai, mais nous sommes là aussi en pleine mise en scène, destinée à un public différent.
Le protocole d'accord qui a "mis fin" à la guerre reporte toutes les questions de fond, tout en offrant, dans l'immédiat, la seule chose qui importe réellement au capital mondial : la réouverture du détroit d'Ormuz. Israël a annoncé que, quoi qu'aient signé les Américains, ses troupes resteront au Sud-Liban et qu'il ne se considère pas lié par une quelconque cessation des hostilités impliquant le Hezbollah. L'armée israélienne occupe le territoire libanais en ce moment même. Les bombes tombent en ce moment même. Les ministres d'extrême droite appellent à mettre le feu à tout un pays en ce moment même.
Si c'est à cela que ressemble la victoire, on frémit rien qu'à l'idée de la défaite.
La thèse selon laquelle "l'Iran l'a emporté" est la jumelle dialectique de celle de la "rupture entre Trump et Netanyahu". Toutes deux servent à occulter la même réalité brute, à savoir que la machine impérialiste a étendu sa guerre, tué un chef d'État, dévasté une région et obtenu une trêve de soixante jours qu'elle peut rompre quand bon lui semble. Les médias indépendants qui colportent le récit de la victoire offrent à leurs lecteurs un analgésique réconfortant, celui-là même qu'ils dispensent pour évoquer le monde multipolaire anti-impérialiste que la Russie et la Chine seraient en train de bâtir, un monde qui n'existe pas. Les médias mainstream offrent à leurs spectateurs une formule différente de la même drogue : l'analgésique du coup de fil courroucé, des propos grossiers divulgués, les sourcils froncés du vice-président. Ces deux narcotiques s'adressent à la même pathologie : l'incapacité à affronter ce qui est fait en notre nom et avec notre argent.
Les politiciens et les journalistes nous raconteront bien des histoires sur les événements, mais la seule qui compte est de savoir qui détient les armes et qui en fait les frais. Le reste n'est que du cinéma.
Le silence du Sud
Alors que l'on compte les corps au Liban, le monde politique du soi-disant Sud global a choisi de se livrer à sa propre mise en scène élaborée faite d'absence. Le président et le ministre des Affaires étrangères iraniens ont lancé, à plusieurs reprises et publiquement, un appel au bloc des BRICS, dont l'Iran est membre depuis 2024, pour qu'il rompe son silence sur la guerre menée contre lui. Le bloc, composé du Brésil, de la Russie, de l'Inde, de la Chine, de l'Afrique du Sud et des nouveaux membres issus du Golfe, n'a pas bronché.
La naïveté des milieux de gauche anti-impérialistes laisse pantois.
Un regroupement d'États qui se présente comme l'alternative à l'hégémonie américaine est incapable, alors qu'un de ses membres permanents est bombardé et que son chef d'État est assassiné, de publier un communiqué de presse. Deux réunions consécutives des BRICS en Inde ce printemps n'ont pas permis de dégager un consensus sur la formulation permettant de désigner les agresseurs. L'Iran a exigé une condamnation. Les Émirats, dont les bases aériennes sont utilisées par les avions ravitailleurs américains, l'ont rejetée. L'Inde, qui assure la présidence, a préféré garder le silence.
La raison de cette paralysie n'est un mystère pour personne. L'Inde, en la personne du Premier ministre Modi a récemment élevé les relations de son pays avec Israël au rang de ce que New Delhi appelle un "partenariat stratégique spécial", s'est rendue à Jérusalem quelques jours avant le début de la guerre, a embrassé Netanyahu à la Knesset, puis a livré l'Iran aux griffes de l'ennemi avec toute la chaleur d'un César livrant un chef vaincu. Les Émirats ont refusé de laisser le bloc dénoncer ce qui venait d'être infligé à son tout nouveau membre. L'ordre multipolaire tant vanté s'est révélé, au seul moment critique, n'être qu'un forum courtois destiné à gérer certaines contradictions, et non un contrepoids à la violence américaine.
Le rôle de médiateur est finalement revenu au Pakistan. Les BRICS ont brillé par leur absence.
Telle est la vérité que les romantiques de la multipolarité ne supportent pas d'examiner. Le capital ne respecte pas les discours des présidents. Les flux commerciaux, d'armes et d'énergie lient les grands États du Sud au centre impérial bien plus étroitement que la rhétorique de solidarité ne les lie les uns aux autres. Lula peut prononcer de beaux discours sur Gaza. Poutine peut qualifier la guerre d'illégale. Aucun d'entre eux n'a imposé de sanction ni interrompu une livraison à l'État qui occupe la Palestine et le Liban. Le bloc censé inaugurer un nouvel ordre mondial n'a pas su trouver la cohésion nécessaire pour défendre l'un de ses propres membres contre l'anéantissement, et cette réalité, plus que n'importe quel communiqué, sonne le glas du projet tel qu'actuellement constitué.
Ce qui compte
Les politiciens et les journalistes nous raconteront bien des histoires sur les événements, mais la seule qui compte est de savoir qui détient les armes et qui en fait les frais. Le reste n'est que du cinéma.
Telle est la rigueur qu'exige un bilan honnête du moment présent. La mise en scène est impressionnante. Elle est omniprésente. Elle comprend des enregistrements téléphoniques divulgués, des photos de sommets, des communiqués ministériels, des confessions dans des podcasts, des sondages d'opinion évaluant si les Israéliens estiment avoir gagné la guerre, des tribunes débattant de la question de savoir si Trump se retourne enfin contre Bibi, et des fils de discussion d'analystes capables de réciter par cœur toutes les formations politiques de la Knesset mais incapables de se résoudre à compter les morts à Nabatieh.
L'artillerie, c'est l'artillerie. Elle est américaine. Elle est expédiée depuis Douvres et Norfolk, et depuis le stock stratégique situé en Israël même, celui que Washington conserve sur le sol israélien depuis les années 1980 précisément dans ce but. Elle arrive dans les cales de cargos à Ashdod et Haïfa, six mille tonnes par jour, cent quinze mille tonnes par mois, puis est chargée dans des camions et à bord d'avions qui les larguent sur les villages du sud du Liban, les camps de Cisjordanie et les champs de ruines de Gaza, où elle tue des enfants dont les noms ne seront jamais prononcés sur CNN.
Le ministère libanais de la Santé estime le nombre de morts causés par les frappes israéliennes depuis le mois de mars à bien plus de trois mille cinq cents, et à plus de onze mille blessés. C'est un chiffre que vous n'entendrez pas sur les chaînes d'information en continu, obsédées par la dernière crise de folie de Trump. Ajoutez-y les morts de Gaza, qui ont depuis longtemps basculé dans une réalité statistique où l'arithmétique des valeurs morales ne tient plus la route. Ajoutez-y les Palestiniens abattus à Jénine, Naplouse et Tulkarm par des soldats armés de fusils américains chargés de munitions américaines. Ajoutez-y les Yéménites. Les Syriens. Les Iraniens. L'architecture du massacre est bipartite, multipolaire, généreusement financée et remarquablement efficace.
Le public
C'est le public qui constitue le véritable scandale. Ce public qui regarde le spectacle et pleure devant les lamentations simulées du prince tandis que son armée massacre dans la vallée voisine. Ce public conditionné par des décennies de show impérial à confondre l'apparence de la dissidence avec l'opposition au pouvoir. Ce public qui préfère une fiction apaisante faite de retenue à une prise de conscience authentique de sa complicité.
Nous sommes ce public. Les billets ont été payés avec le sang d'autrui. Les applaudissements ne nous ont encore rien coûté.
Hannah Arendt avait averti que les grands maux du XXe siècle n'ont pas été commis par des monstres, mais par des individus qui ont renoncé à leur esprit critique, qui ont soumis leur jugement à l'autorité et leur conscience à la procédure. Les Eichmann de notre époque portent de beaux costumes et s'expriment sur le ton des podcasts publics. Ils expliquent que la situation est complexe. Ils font remarquer que le Premier ministre est "difficile". Ils observent que le président "fait ce qu'il peut". Et ils sont "vraiment désolés pour ces enfants".
Les bombes tombent. Les usines tournent en continu pour reconstituer les stocks. Le président prend un autre appel téléphonique. Les BRICS publient un nouveau communiqué faisant état de divergences de vues. Les médias indépendants célèbrent une nouvelle victoire de la résistance. Les médias mainstream rapportent une nouvelle fracture au sein de l'alliance.
Et dans les morgues de Tyr et de Nabatieh, les morts sont alignés en longues rangées, et ils se moquent bien de toute cette mise en scène, car les bombes qui les ont tués étaient bien réelles.
Traduit par Spirit of Free Speech