
Par Jeffrey Sachs & Sybil Fares, le 22 juin 2026
L'Israël expansionniste ne cessera jamais d'entraîner les États-Unis dans ses guerres au Moyen-Orient.
Le 14 juin, les États-Unis et l'Iran se sont mis d'accord sur un cadre visant à mettre fin à leur guerre. Le détroit d'Ormuz doit rouvrir, les bombardements du Liban doivent cesser et - surtout - les tueries doivent prendre fin. Après plus de 100 jours de guerre qui ont fait des milliers de morts, y compris parmi les plus hauts dirigeants iraniens, et poussé l'économie mondiale au bord du gouffre, même une trêve fragile fait office de lueur d'espoir.
Accueillons-la favorablement, mais cherchons aussi à mieux la comprendre. Pour saisir pourquoi cette guerre a éclaté, ainsi que la série de conflits qui l'ont précédée, il faut identifier leur motivation commune. Cette motivation, c'est le "Grand Israël" - non pas le pays d'Israël, mais une conception très inquiétante des frontières israéliennes. Ce concept a été à l'origine des guerres en Irak, à Gaza, au Liban, en Syrie et en Iran.
Il soutient qu'Israël devrait s'étendre sur l'ensemble de la Palestine historique - du Jourdain à la Méditerranée - et sur certaines parties des pays voisins également. Selon l'ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, un protestant fondamentaliste dont la boussole géopolitique est guidée par des textes bibliques datant de 500 av. J.-C., le "Grand Israël" s'étend du Nil à l'Euphrate. L'été dernier, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a affirmé être "très attaché" à une vision du "Grand Israël" qui, selon lui, englobe les territoires palestiniens et les terres arabes voisines.
Cette doctrine absurde et dangereuse repose sur deux sources. La première est celle des partisans d'une ligne dure laïque, comme Netanyahu, qui affirment qu'Israël doit contrôler tout le territoire allant du fleuve à la mer pour assurer sa sécurité, au mépris des huit millions de Palestiniens sur son chemin.
Le second tient au credo suprémaciste juif du ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich et du ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, selon lequel Dieu aurait donné cette terre aux seuls Juifs : selon les propres mots de Smotrich, "les Palestiniens n'existent pas". Interrogé récemment sur la manière dont Israël devrait réagir face à l'effondrement de son image internationale, Smotrich a juré qu'Israël ne renoncera pas au contrôle militaire de la Cisjordanie, de Gaza, ni des territoires libanais ou syriens :
"Nous ne nous suiciderons pas pour leur faire plaisir".
Le "Grand Israël" est un cocktail de paranoïa, de mégalomanie et de fanatisme religieux, le tout résumé en un seul programme. Cette doctrine aurait dû être rejetée dès ses débuts, il y a plusieurs décennies. Mais au contraire, elle a guidé la politique étrangère et militaire d'Israël pendant trois décennies - et a survécu jusqu'à aujourd'hui parce que Netanyahu a mené les États-Unis en barque.
Il y est parvenu en s'appuyant sur deux groupes d'influence américains : les sionistes juifs qui adorent Israël et lui pardonneront tout et n'importe quoi, et les sionistes chrétiens plus attachés à la prophétie de la fin des temps et de la seconde venue du Christ qu'à tout Palestinien vivant ou, d'ailleurs, à tout Israélien vivant.
L'illusion nourrit l'illusion, et les guerres se succèdent sans fin. Voilà maintenant trente ans que dure ce fiasco.
La guerre contre l'Iran n'était que le dernier fantasme en date du "Grand Israël". Un gouvernement représentant 90 millions de personnes devait être renversé en une seule et glorieuse journée. Bien sûr, rien de tel ne s'est produit. Les bombes israéliennes et américaines ont tué des dirigeants iraniens le 28 février, mais sans provoquer l'effondrement promis. Elles ont au contraire fait des milliers de morts, bloqué le détroit d'Ormuz et provoqué un choc pétrolier mondial.
Nous connaissons déjà ce scénario. Le plan israélo-américain destiné à renverser le président Bachar al-Assad en Syrie devait lui aussi être rapide, un ou deux ans tout au plus. Ce fut au contraire une douzaine d'années de carnage, alimentées par une guerre secrète armée et financée par la CIA avec le soutien indéfectible d'Israël. Résultat : un pays millénaire réduit en poussière. Les victoires promises en un jour se muent invariablement en cimetières couvrant des décennies.
Le président américain Donald Trump a été critiqué pour s'être rallié au fantasme du "Grand Israël", et il en est conscient. Le nouvel accord avec l'Iran est sa soupape de sécurité, un moyen de sortir d'une guerre insensée qu'il n'avait aucune chance de gagner.
C'est précisément pour cette raison que les politiciens israéliens partisans du "Grand Israël" tentent de saboter cet accord dès ses débuts, car la paix avec l'Iran constitue une défaite cuisante pour le "Grand Israël". Même une fois l'accord signé, Israël a continué à bombarder le Liban, tuant 47 personnes en une seule journée vendredi et 32 autres samedi, quelques heures après l'entrée en vigueur du cessez-le-feu entre le Liban et Israël.
Voici la vérité sous-jacente : le "Grand Israël" ne sauvera pas Israël. Il le détruit. Les tensions désormais visibles entre Trump et Netanyahu ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Elles masquent l'effondrement de la réputation d'Israël à travers le monde. Selon un récent sondage d'opinion Pew, le monde a désormais une opinion extrêmement défavorable d'Israël. Aux États-Unis, principal protecteur indispensable d'Israël, six adultes sur dix ont une opinion défavorable du pays.
Un État qui s'attire l'hostilité du monde entier, y compris celle de son unique protecteur, ne peut prétendre être en quête de sécurité. Il ne met que sa propre survie en péril pour alimenter une illusion.
La voie vers la paix en Asie occidentale passe donc nécessairement par l'abandon du projet du "Grand Israël". Mettons fin à la guerre contre l'Iran, arrêtons le génocide à Gaza et faisons cesser le siège de la Cisjordanie. Et surtout, accomplissons ce que la doctrine interdit, à savoir créer l'État de Palestine en tant que 194e État membre des Nations unies aux côtés de l'État d'Israël, sur la base des frontières de 1967, avec une sécurité réelle pour les deux pays et un cadre régional pour la garantir, incluant notamment le retrait d'Israël du Liban et de la Syrie.
Le cessez-le-feu en Iran en est l'illustration miniature : il n'a pas été remporté sur le champ de bataille, mais grâce à la médiation. Ce cessez-le-feu n'est devenu possible que lorsque Washington a décidé qu'il préférait la paix à la guerre du "Grand Israël".
Israël peut survivre, mais pas en tant que "Grand Israël", une idéologie désastreuse qui l'a fait passer, lui et les États-Unis, d'une guerre à l'autre.
La lueur d'espoir qui brille aujourd'hui est bien réelle. Qu'elle se traduise par une aube véritable dépendra de la volonté des États-Unis de donner enfin naissance à la Palestine, et par là même de permettre à Israël de survivre. Le monde arabe et l'Iran doivent poursuivre leurs pressions sur les États-Unis pour leur faire comprendre que rompre avec le "Grand Israël" est la condition sine qua non d'une paix durable.
Traduit par Spirit of Free Speech