24/06/2026 reseauinternational.net  7min #318096

Pourquoi l'Europe est incapable de développer de nouvelles armes ?

par Pierre Duval

L'UE réduit la voilure de projets militaires prometteurs. Deux programmes franco-allemands sont menacés: le développement d'un nouveau char et d'un avion de chasse de sixième génération. Les raisons sont économiques, technologiques, politiques et liées aux entreprises.

L'Allemagne s'incruste dans le capital de KNDS France (canon Caesar). Une étape qui, selon Paris, ouvre les portes de la bourse à l'industriel. Après les refus de Berlin pour le SCAF, l'annonce surprend.

Le célèbre Caesar (Camion équipé d'un système d'artillerie) est conçu et fabriqué par KNDS France. KNDS Allemagne fabrique le char Leopard 2 qui  a vite été détruit sur le front en Ukraine par l'armée russe.

"Les ventes du canon Caesar, produit par KNDS France, ont atteint près de 800 systèmes dans le monde. Ce succès international est principalement dû à ses remarquables performances et retours d'expérience sur les théâtres de guerre, notamment en Ukraine",  souligne Valeurs Actuelles. "La Malaisie devient le 15e pays client de Caesar avec une commande initiale de 18 systèmes" du canon automoteur de 155 mm/52 calibres,  stipule KNDS France en ce mois de juin.

La réputation de KNDS vient de l'expertise française. C'est la France qui fait la célébrité de l'entreprise. Berlin lorgne sur l'armement français en augmentant sa participation. "L'Etat français  détient actuellement 50% du capital tandis que Berlin va monter à 40%". Les médias français justifient cette intervention allemande en évoquant l'objectif "d'un actionnariat paritaire" à terme: un mirage.

"La France et l'Allemagne  ont conclu un accord sur la stratégie et la gouvernance de KNDS", annonce dans un communiqué l'Elysée. "Le gouvernement allemand souhaite prendre une participation dans la société d'armement KNDS", fait savoir Berlin par un communiqué de son gouvernement fédéral.

Á lire les deux annonces, il est aisé de comprendre que l'Allemagne ne pense pas à la France alors que Paris affiche toujours de manière naïve sa collaboration franco-allemande. Le couple franco-allemand n'a jamais existé. Il est en sens unique que pour les intérêts allemands.

"Paris et Berlin se sont entendus pour détenir chacun 40% du fabricant du canon Caesar et du char Leopard 2", afin de " décider d'égal à égal" la stratégie. "Le reste du capital sera vendu en Bourse à des investisseurs, lors d'une double cotation à Paris et à Francfort, attendue dans les tout prochains jours", rajoute Le Monde. En 2015, KNDS est né de la fusion entre le groupe public français Nexter, ex-GIAT Industries, alors détenu par l'Etat français, et l'allemand Krauss-Maffei Wegmann, propriété des familles Bode et Wegmann.

"En fixant ce cadre franco-allemand, les deux États franchissent une étape décisive pour renforcer leur souveraineté partagée dans la défense terrestre", martèle le communiqué français. "Le gouvernement allemand entend renforcer la coopération bilatérale et européenne en matière de défense. La coopération avec la France joue un rôle essentiel à cet égard", indique le communiqué allemand.

Berlin vise sa domination sur l'industrie militaire française et européenne pour en devenir le leader: "L'investissement de l'Allemagne dans KNDS lui assurera une influence à long terme sur une entreprise stratégiquement importante pour la sécurité et les capacités de défense européennes"; "Dans le même temps, la création de valeur industrielle nationale, la souveraineté technologique et la protection des intérêts de sécurité et des technologies clés en Allemagne seront renforcées"; "KNDS est une entreprise d'une importance capitale pour l'Allemagne en matière de politique industrielle, de sécurité et de défense. Fournisseur clé des forces armées allemandes et acteur majeur de l'industrie allemande de la sécurité et de la défense, elle possède de nombreux sites à travers le pays".

Le communiqué allemand ne parle pas de l'introduction en bourse de KNDS et surtout annonce: "Le gouvernement allemand entend réduire ultérieurement l'étendue de sa participation, tout en conservant les mêmes droits de gouvernance au sein de l'entreprise que la France". Paris tambourine un succès commercial. Berlin reste pragmatique visant le savoir-faire de la France.

En janvier 2025, Thales, KNDS Allemagne, KNDS France et Rheinmetall signaient  un pacte d'actionnaires en vue de créer la société de projet MGCS (Main Ground Combat System) qui sera chargée de l'exécution du programme franco-allemand de char du futur.

"Le programme MGCS (Système principal de combat terrestre) est loin d'être un succès total pour le moment. Il subit des retards majeurs (repoussé vers 2040) et de fortes divergences stratégiques entre la France et l'Allemagne",  constate le site financé par le ministère allemand des Affaires étrangères notant: "La coopération franco-allemande en matière de défense est en proie à de grandes difficultés. Des rivalités industrielles se heurtent à des priorités politiques divergentes et que les grands projets sont menacés".

Observateur Continental  a rapporté au début de juin que "la fin du SCAF a été annoncée: il n'y aura pas d'avions de combat franco-allemands. Merz a préconisé à Macron l'arrêt du projet d'avion de combat face aux divergences trop importantes". Le site Dokumente/Documents (dokdoc.eu) qui fournit des informations sur la France en allemand et sur l'Allemagne en français a lui même constaté l'impossibilité pour Berlin et Paris de travailler ensemble.

Le communiqué du gouvernement allemand traduit cet état de fait. Il suffisait de le lire en allemand. "La forte augmentation du budget de défense allemand marque le début d'une inversion des rapports de force, Berlin disposant à terme de moyens financiers nettement supérieurs à ceux de Paris". "Le développement d'un système d'armement en commun repose sur une alchimie complexe", avertit dokdoc.eu, évoquant "des tensions que le secret-défense tient à l'écart du débat public".

Le site financé par le ministère allemand des Finances avertit que "la France étant encore plus désavantagée sur le MGCS que sur le FCAS". "Si Berlin et Paris semblent de plus en plus clairs sur ce qu'ils ne souhaitent pas, les alternatives sont, de part et d'autre, pour le moins incertaines. L'Allemagne paraît certes en mesure de développer un MGCS intégralement national - voie qu'elle semble d'ailleurs déjà emprunter - l'avenir de la composante blindée française apparaît, elle, nettement plus flou, voire problématique". Pourtant la France jubile sur une annonce franco-allemande pour des projets d'armements de KNDS avec le souhait d'une arrivée magique du capital allemand.

Les annonces multiples sur la réalisation du projet SCAF ont habitué les observateurs sur les déclarations franco-allemandes: rien n'est réalisé. En souhaitant prendre une participation dans la société d'armement KNDS, Berlin veut prendre le savoir-faire de la France et torpiller une industrie française qui marche bien. L'Europe ne peut pas développer de nouvelles armes. Les désaccords entre les pays sont trop puissants. D'ailleurs,  des craintes subsistent quant à une éventuelle rupture du projet commun de char MGCS.

source :  Observateur Continental

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