
"De quel dieu êtes-vous le nom ?"
- Celui de la foudre ou celui de la justice ?
par Nathanaël Gershom
Le monde regarde. Depuis près de trois ans, des images insoutenables traversent les écrans, déchirent les unes des journaux, hantent les débats des assemblées internationales. Des corps d'enfants extraits des décombres. Des hôpitaux devenus charniers. Une population entière - 2,3 millions d'âmes - parquée, affamée, bombardée, amputée, déplacée sans fin. La bande de Gaza n'est plus un territoire : c'est un charnier à ciel ouvert, sous les yeux d'une humanité qui, pour l'essentiel, regarde et se tait.
Les chiffres donnent le vertige. Au 14 août 2025, l'UNICEF comptabilisait plus de 61 000 morts palestiniens, dont au moins 18 000 enfants. Mais ces chiffres, déjà effroyables, pourraient n'être que la partie émergée de l'iceberg. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, a alerté : le nombre réel de victimes pourrait atteindre 680 000, dont environ 380 000 enfants de moins de cinq ans. Un chiffre qui dépasse la population infantile totale de Gaza selon les données du recensement palestinien. Comment une telle estimation est-elle possible ? Par l'effondrement du système de santé, la destruction massive des infrastructures, l'impossibilité de recenser les morts sous les décombres ou dans les camps de déplacés. Albanese a déclaré que la population de Gaza "a supporté" 710 jours d'"horreur absolue".
Le 16 septembre 2025, la Commission d'enquête internationale indépendante de l'ONU a rendu un rapport sans appel : Israël a commis un génocide contre les Palestiniens dans la bande de Gaza. La Commission a examiné les opérations militaires israéliennes à Gaza, documentant des actes génocidaires incluant le meurtre et les blessures graves infligés de manière systématique. Amnesty International a relayé ces conclusions. La Cour pénale internationale a émis des mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l'ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, les accusant de crimes de guerre - notamment la famine comme méthode de guerre - et de crimes contre l'humanité.
Et pourtant, la machine continue de tourner. Le cessez-le-feu d'octobre 2025, salué comme une lueur d'espoir, n'a rien arrêté : des centaines de Palestiniens continuent d'être tués. Selon l'UNICEF, au moins 322 enfants auraient été tués dans la bande de Gaza depuis la rupture du cessez-le-feu, dont 100 enfants tués ou mutilés au cours des dix derniers jours. Au total, 64 000 enfants auraient été tués ou mutilés à travers la bande de Gaza au cours des deux années de guerre, dont au moins 1 000 bébés. La famine persiste dans la ville de Gaza et s'étend au sud, où les enfants vivent déjà dans des conditions désastreuses. Et pendant ce temps, des images de colons israéliens se prélassant devant des distractions cinématographiques viennent rappeler l'abîme entre deux mondes.
Le recours malsain au texte
Car c'est bien de cela qu'il s'agit. D'un recours malsain à un texte. D'une instrumentalisation délibérée d'un écrit vieux de plusieurs millénaires pour justifier l'injustifiable, bénir la guerre, sacraliser la terre et broyer des vies humaines par centaines de milliers.
Netanyahu, ses alliés, le mouvement des colons israéliens et ceux qui commettent des actes de violence contre les Palestiniens puisent continuellement dans le lexique biblique pour justifier leurs actes de mort et de destruction. Comme l'écrit le Père David Neuhaus, qui enseigne la Bible en Palestine/Israël depuis vingt-cinq ans : "Netanyahu, ses alliés, le mouvement des colons israéliens, et ceux qui commettent des actes de violence contre les Palestiniens puisent constamment dans le vocabulaire biblique pour justifier leurs actes de mort et de destruction. Il n'y a rien de nouveau dans l'abus idéologique des textes sacrés". Le 28 octobre 2023, alors que l'invasion terrestre de Gaza débutait, Netanyahu s'adressait aux soldats de Tsahal en ces termes : "Vous devez vous souvenir de ce qu'Amaleq vous a fait, dit notre Sainte Bible. Et nous nous en souvenons".
La référence à Amaleq n'est pas anodine. Elle renvoie à 1 Samuel 15, 3 : "Va maintenant, frappe Amaleq, et dévoue par interdit tout ce qui lui a appartenu. Tu ne l'épargneras pas, mais tu feras mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes". Ce texte - l'un des plus terrifiants de la Bible - ordonne l'extermination totale d'un peuple, y compris des nourrissons. En le citant, Netanyahu ne fait pas un simple clin d'œil théologique. Il légitime la guerre totale, la destruction sans distinction, le ciblage des civils, la famine comme arme de guerre. Il transforme un récit de guerre sainte antique en mode d'emploi pour une opération militaire contemporaine.
Le Vatican lui-même, par la voix de L'Osservatore Romano, a dénoncé cet usage : "Netanyahu, ses alliés, le mouvement des colons israéliens et ceux qui commettent des actes de violence contre les Palestiniens puisent continuellement dans le lexique biblique qui justifie leurs actes qui produisent mort et destruction". Et d'ajouter : "La Parole de Dieu ne peut pas être utilisée pour justifier des guerres et des occupations".
La cruauté sans nom : quand le texte devient prétexte
Cette instrumentalisation n'est pas un accident. Elle est systématique. Elle repose sur une lecture littérale, décontextualisée et délibérément violente de passages que des générations de commentateurs - de Philon d'Alexandrie aux exégètes modernes - avaient pourtant appris à lire autrement.
La rapporteuse spéciale de l'ONU sur la violence contre les femmes a décrit la rhétorique de Netanyahu et d'autres responsables israéliens comme la "marque de fabrique du génocide à Gaza". Ce n'est pas une coïncidence : lorsque des responsables politiques puisent dans un texte sacré pour justifier l'extermination d'un peuple, ils ne commettent pas un impair théologique. Ils accomplissent une opération de légitimation. Ils transforment le crime en devoir, la cruauté en obéissance, le massacre en commandement divin.
Ce qui est frappant, c'est la banalité de ce recours. Netanyahu ne s'en cache pas. Il le revendique. Il cite la Bible en conférence de presse : "La Bible dit qu'il y a un temps pour la paix et un temps pour la guerre. C'est un temps pour la guerre". Comme si cette citation suffisait à tout justifier. Comme si le texte, par sa seule existence, lavait les mains de ceux qui s'en réclament.
Or, ce faisant, Netanyahu et ses alliés trahissent le texte bien plus qu'ils ne l'honorent. Ils en font une arme, alors qu'il est d'abord un témoignage. Ils en font un décret, alors qu'il est d'abord une question. Ils en font une certitude, alors qu'il est d'abord une énigme.
C'est cette trahison que cette série d'articles voudrait débusquer.
Le fil rouge : le retour du refoulé
Il y a un fil rouge, une cohérence souterraine, entre les récits que nous avons parcourus ensemble - Caïn et Abel, la tromperie de Jacob, les incestes fondateurs, le Dieu de la foudre du Sinaï - et cette actualité brûlante. Ce fil rouge, c'est le retour du refoulé.
Le sionisme politique, dans sa version fondatrice, était laïc, moderne, rationaliste. Theodor Herzl voulait faire des juifs une "nation comme les autres", débarrassée de la gangue religieuse, du messianisme passif, de l'attente théologique. Il a refoulé le judaïsme, l'a mis entre parenthèses, a créé une "coquille vide". Mais le refoulé ne disparaît jamais. Il revient, et il revient en pire.
Il est revenu en 1967, avec la guerre des Six Jours et l'occupation de la Judée-Samarie, le cœur biblique du pays. Il est revenu sous la forme d'un messianisme territorial qui voit dans les victoires militaires "l'aube concrète de l'ère rédemptrice" (rabbin Abraham Kook). Il est revenu dans les colonies, dans les démolitions de maisons, dans les check-points, dans les lois discriminatoires, dans la rhétorique de la "terre promise" qui justifie l'annexion et l'expulsion. Il est revenu aujourd'hui, à Gaza, sous la forme la plus brutale, la plus terrifiante : la guerre totale, la famine collective, le ciblage des enfants, le génocide.
Ce qui avait été forclos - le Dieu de la foudre, le Dieu tribal, le Dieu de la guerre sainte - est revenu comme réel. Non plus comme une croyance apaisée, méditée, spiritualisée, mais comme une force brute, une certitude délirante qui impose sa loi sans médiation. La guerre fratricide que nous voyons à Gaza est la répétition, sur une scène mondiale, du meurtre d'Abel par Caïn, de la rivalité entre Jacob et Ésaü, de la lutte entre les fils d'Abraham.
La question qui dérange
C'est pourquoi cette série d'articles pose une question simple, mais dérangeante :
"De quel dieu êtes-vous le nom ?"
La formule est empruntée à Blaise Pascal, qui interrogeait les prophètes. Nous la détournons pour interroger ceux qui, aujourd'hui, au nom d'un texte, justifient l'injustifiable. Car derrière le nom unique de "Dieu" se cachent plusieurs strates, plusieurs divinités successives :
- Le Dieu de la foudre, archaïque, imprévisible, tribal, qui préfère la viande grillée aux légumes et dont les faveurs sont incompréhensibles.
- Le Dieu de justice, prophétique, universaliste, qui demande la droiture et la miséricorde, et qui condamne l'oppression du faible par le fort.
Le choix de l'une plutôt que de l'autre n'est pas neutre. Il engage une lecture du monde, une politique, et une violence potentielles. Invoquer le Dieu de la foudre, c'est justifier la guerre sainte. Invoquer le Dieu de justice, c'est appeler à la paix et à la réconciliation.
La série à venir
Cette série d'articles explorera pas à pas cette généalogie de la violence. Nous y croiserons :
- Le Dieu de la foudre (article 2) : l'archéologie d'une divinité primitive, du Sinaï fumant aux théophanies terrifiantes, et comment ce dieu de l'orage et de la guerre a précédé de loin le dieu de justice des prophètes.
- L'endogamie comme système (article 3) : du patriarche à la dynastie, en passant par la phrase de Nathalie Rheims - "Le vice c'est bien, mais l'inceste c'est mieux parce que ça reste dans la famille" -, nous verrons comment la logique du sang et de la pureté a traversé les siècles.
- Philon et l'invention du voile allégorique (article 4) : comment la pensée hellénisée a tenté de sauver le texte en le vidant de sa littéralité sanglante, créant une double lecture : une pour le peuple, une pour l'élite.
- Les surcouches morales (article 5) : le Lévitique, les prophètes, la transformation du Dieu de la foudre en Dieu de justice - une armature de survie face aux empires, un vernis qui recouvre sans effacer.
- Le retour du refoulé (article 6) : comment le sionisme, en refoulant le religieux, a créé les conditions de son retour hypertrophié, délirant et meurtrier.
En attendant
Car c'est bien de cela qu'il s'agit. De l'usage d'un texte. Un texte inquiétant, qui contient en sa couche la plus ancienne une logique de survie tribale, d'élection exclusive, de violence sacrée. Un texte que des générations de commentateurs ont tenté de recouvrir de morale, d'allégorie, de spiritualité, mais qui n'a jamais cessé d'être lisible, brut, dangereux. Un texte que certains, aujourd'hui, lisent à la lettre, comme un manuel de conquête et de purification.
Le monde regarde ces exactions. Il les rejette. Il les condamne. Mais il ne comprend pas toujours d'où elles viennent, à quel dieu elles obéissent, quel texte les justifie.
Cette série voudrait éclairer cette nuit. Non pas pour excuser, jamais. Mais pour comprendre. Pour déchirer le voile. Pour montrer que le dieu de la foudre n'a jamais vraiment quitté le ciel - il s'était juste caché derrière le dieu de justice. Aujourd'hui, il tonne à nouveau. Et sa foudre est une bombe.
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À suivre :
Article 2 - Le Dieu de la foudre : archéologie d'une divinité primitive