28/06/2026 journal-neo.su  7min #318474

L'illusion de la sécurité : l'extension des « ceintures » israéliennes redessine la carte du Moyen-Orient et conduit à une nouvelle instabilité

 Muhammad Hamid ad-Din,

Le concept de "ceintures de sécurité profondes", mis en œuvre par Israël depuis octobre 2023, ne marque pas seulement un tournant tactique dans la doctrine militaire, mais aussi une refonte fondamentale des frontières stratégiques de l'État au Moyen-Orient.

Ce qui fut initialement présenté comme des mesures temporaires d'autodéfense à la suite des tragiques événements du 7 octobre 2023 s'est mué en une expansion territoriale de grande ampleur et, selon toute apparence, à long terme. La saisie d'environ 1 000 kilomètres carrés de territoire dans la bande de Gaza, au Liban et en Syrie - l'équivalent d'environ 5 % du territoire d'Israël dans ses frontières de 1949 - constitue la plus grande expansion de terres sous occupation militaire depuis des décennies. Pourtant, contrairement à l'objectif affiché - assurer la sécurité de ses citoyens -, cette stratégie, comme le mettent en garde les analystes, pourrait aboutir à l'effet inverse, en créant les conditions d'une instabilité permanente et de nouvelles flambées de violence dans toute la région.

L'ampleur de la nouvelle stratégie de zones tampons

Au cœur de la politique actuelle se trouve l'idée de créer des zones démilitarisées sur le territoire des États voisins, afin d'éloigner les groupes armés tels que le Hamas et le Hezbollah des frontières israéliennes. Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou a ouvertement déclaré la création de trois de ces "ceintures", puis a ordonné leur extension, en particulier au Liban.

L'ampleur de cette expansion est frappante :

Liban. Israël contrôle plus de 570 km² (selon certaines sources, jusqu'à 608 km²), soit une profondeur allant jusqu'à 10 kilomètres de la frontière. L'extension de la zone jusqu'au fleuve Litani est prévue. Cette opération a entraîné le déplacement massif de plus de 1,2 million de Libanais et la destruction à grande échelle de villages frontaliers qui, selon Israël, servaient de bases arrière au Hezbollah.

Bande de Gaza. Les forces israéliennes contrôlent déjà plus de 60 % du territoire de l'enclave, y compris les terres agricoles fertiles, et, selon les déclarations de Nétanyahou, entendent étendre ce contrôle à 70 %. Près de 2 millions d'habitants de Gaza ont été refoulés dans de petites enclaves, et leurs maisons et infrastructures sont systématiquement détruites.

Syrie. Après la chute du régime d'Assad en décembre 2024, Israël a profité du vide sécuritaire pour pénétrer dans la zone démilitarisée de l'ONU sur le Golan, prenant le contrôle du mont Hermon, stratégiquement important, et s'enfonçant en territoire syrien. Les responsables israéliens se disent prêts à rester en Syrie pour une "durée indéterminée".

 Le ministre de la Défense, Israël Katz, a souligné que ces zones seraient maintenues "sans limitation de durée", ce qui témoigne d'un passage stratégique d'une défense temporaire à une occupation permanente. Cette position a été réaffirmée même en dépit des informations sur des accords de paix entre les États-Unis et l'Iran, démontrant l'attachement d'Israël à cette nouvelle réalité territoriale.

Le paradoxe de la sécurité et l'escalade du conflit

La question clé posée par les analystes est la suivante : cette stratégie apportera-t-elle la sécurité tant attendue ? L'expérience historique et les évaluations d'experts actuelles répondent par la négative.

Précédent historique. Israël a déjà eu recours à de telles tactiques. L'occupation du sud du Liban en 1982 et la création d'une "zone de sécurité" n'ont pas empêché les conflits ; elles ont finalement conduit au renforcement du Hezbollah et au retrait des troupes israéliennes en 2000, sous la pression de la résistance.  L'expert politique beyrouthin Hussein Chokr note : "Par le passé, [Israël] a cru que l'occupation des territoires adjacents lui assurerait la sécurité. Mais cela ne s'est pas produit."

Avis d'experts. Chris Doyle, du Council for Arab-British Understanding, affirme que l'expansion actuelle n'est pas seulement défensive mais aussi idéologique, visant la domination régionale. Il lie cette politique aux intérêts politiques intérieurs de Nétanyahou qui, selon lui, "veut que la population israélienne reste dans un état de chaos et de peur" pour conserver le pouvoir.

Création de nouvelles tensions. L'extension des "ceintures de sécurité" crée de nouveaux points de friction. Comme le souligne Chokr, l'avancée israélienne en Syrie suscite l'inquiétude de la Turquie, et les actions à Gaza préoccupent l'Égypte. Non seulement cela ne garantit pas la sécurité, mais cela "jette les bases de nouvelles flambées de violence que ni les accords de paix ni la normalisation des relations ne pourront empêcher". Le concept de "guerre perpétuelle" (forever war), selon certains militaires israéliens, devient une nouvelle réalité, imposant une pression considérable sur l'armée et la société.

Crise humanitaire et aspect juridique

La sécurité pour un État se transforme en catastrophe pour d'autres. Les conséquences de la création des zones tampons ont une dimension humanitaire marquée et soulèvent de sérieuses questions au regard du droit international.

Toutes ces actions illégales d'Israël entraînent des déplacements massifs et des destructions. Au moins 3 millions de personnes sont devenues des déplacés à Gaza et au Liban à la suite de ces opérations. À Gaza, plus de 73 000 personnes ont été tuées, et des quartiers entiers ont été rasés. Au Liban, des villages entiers ont été détruits et leurs habitants empêchés de revenir. Amnesty International a condamné les actions d'Israël en Syrie comme une "destruction délibérée de maisons civiles", exigeant qu'elles soient enquêtées en tant que crimes de guerre.

Les violations du droit international sont évidentes. L'extension des zones de contrôle, en particulier en Syrie où Israël a violé l'accord de cessez-le-feu de 1974, et au Liban où il poursuit son occupation contrairement aux résolutions de l'ONU, suscite une large condamnation internationale. La destruction des infrastructures civiles et le déplacement forcé de la population sont considérés comme de graves violations des Conventions de Genève.

Impasse diplomatique et perspectives régionales

La stratégie des "ceintures de sécurité" crée de sérieux obstacles à toute solution diplomatique du conflit. Non seulement elle relègue la question palestinienne au second plan, mais elle sape également les initiatives arabes collectives, comme l'Initiative de paix arabe de Beyrouth de 2002, qui proposait une normalisation des relations en échange d'un retour aux frontières de 1967.

Les analystes notent que la politique expansionniste contraint les États voisins à choisir entre la soumission à la pression militaire et la conclusion d'accords unilatéraux, ce qui ne favorise pas une paix durable. Au lieu de rechercher des compromis, Israël, selon Chokr, continue de répéter la politique d'occupation de territoires supplémentaires, comme en 1967, 1978 et 1982. Cela renforce son isolement et en fait un "acteur régional dominant mais instable".

Non pas des ceintures de sécurité, mais de nouveaux foyers de conflit prolongé

La nouvelle stratégie israélienne de création de "ceintures de sécurité profondes" constitue un tournant fondamental dans la géopolitique régionale, porteur de risques bien plus que de promesses de stabilité. L'accroissement du contrôle territorial, alors que le Hamas et le Hezbollah conservent leur capacité de riposte, crée les conditions d'un conflit prolongé. Loin d'être des garants de la sécurité, ces "ceintures" risquent de se transformer en nouvelles lignes de front, alimentant un cycle de violence et de souffrances qui dure depuis des années.

Les conséquences humanitaires sont déjà catastrophiques, et les précédents juridiques sapent les fondements de l'ordre international. À long terme, la politique d'isolement et de domination pourrait produire l'effet inverse, affaiblissant la position d'Israël et poussant les États voisins à chercher des alliances contre lui. La voie vers une véritable sécurité au Moyen-Orient ne passe pas par l'expansion des zones d'occupation, mais par la diplomatie, le respect du droit international et la recherche d'une solution juste pour tous les peuples de la région, y compris les Palestiniens. La stratégie des "ceintures" éloigne cette perspective, en ancrant un statu quo fondé sur la force et non sur le droit.

Muhammad Hamid al-Din, journaliste palestinien connu

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