
Il arrive parfois qu'un spectre soit plus vivant que les vivants. C'est le cas de cet homme dont je vais vous entretenir, et dont le nom, je vous le livre en confidence, se cache dans la structure même de cette phrase inaugurale comme un poison dans un bonbon.
Sachez que je ne crois ni aux astrologues, ni aux devins, ni à ces charlatans qui pullulent dans les gazettes et promettent aux belles dames des mariages riches et aux messieurs des héritages opportuns. Mais Isaac Bickerstaff n'est pas un charlatan. C'est une légende. Et une légende, cela ne meurt jamais - surtout quand elle a commencé par tuer quelqu'un.
Année 1708. Londres. Un certain John Partridge, cordonnier de son état et astrologue de profession, publie des almanachs où il prédit le temps, les guerres et les morts illustres avec l'aplomb d'un ministre d'aujourd'hui annonçant une réforme qui ne verra jamais le jour. Il est riche, il est célèbre, il est parfaitement imbécile. C'est alors qu'un certain Isaac Bickerstaff, inconnu au bataillon des astres, fait paraître une prédiction d'une précision cruelle : ledit Partridge mourra le 29 mars 1708, à 23 heures, d'une fièvre aiguë.
Alors, bien sûr, Londres retient son souffle. Le 30 mars, Bickerstaff publie un second opuscule annonçant que la prophétie s'est accomplie. Il y décrit l'agonie avec un luxe de détails qui ferait pâlir un chroniqueur judiciaire : les sueurs, le repentir, les derniers mots - "Il a confessé que l'astrologie était une imposture, et qu'il n'avait jamais su lire autre chose que les semelles des clients". Partridge, qui se porte comme un charme, sort dans la rue en hurlant qu'il n'est pas mort. Trop tard. Londres a choisi son camp. Pendant des années, quiconque croise le cordonnier s'étonne : "Comment, vous n'êtes donc pas mort ?" Et d'éclater de rire.
Ce que Bickerstaff avait compris, et que nos modernes experts en communication feignent d'ignorer, c'est que la vérité ne triomphe jamais par la raison. Elle triomphe par le récit. Une fiction bien troussée vaut tous les faits du monde. Partridge a passé le reste de son existence à prouver qu'il respirait, en vain. Il était mort dans le langage. Il n'y a pas de pire tombeau.
Bien des siècles plus tard, nous avons besoin de Bickerstaff. Non pour tuer un cordonnier - l'espèce a disparu, remplacée par des influenceurs - mais pour regarder en face ce que notre époque ne sait plus voir. La France de 2026 est un cadavre qui s'ignore. Ses institutions sont des fantômes qui se prennent pour des meubles. Ses élites sont des Partridge au petit pied, convaincues de leur importance, ignorant qu'elles sont déjà mortes dans le cœur du peuple. Il faut un astrologue pour le leur annoncer.
Il les a vues, ces choses que nous n'osons plus nommer. Il a vu le démantèlement de la République, cet amour dont il ne reste que des cendres et des chansons de Trenet. Il a vu la défonce des puissants, ce "bonheur fané" qu'ils cherchent dans des poudres qui ne répondent jamais. Il a vu l'enfance livrée aux prédateurs, cette inversion des valeurs qui fait du faible une ressource et du fort un vampire. Et il a vu, surtout, le grand "joint républicain" que nos élites fument depuis des décennies, cette ivresse idéologique qui leur a fait prendre le déni pour de la lucidité et l'hallucination pour de la politique.
Croyez-moi, lecteur, je n'invente rien. Les feuillets que nous allons publier sous son nom n'ont pas été écrits par moi. Ils m'ont été confiés par un voyageur venu d'Écosse, qui les tenait lui-même d'un libraire d'Édimbourg, lequel les avait trouvés dans un coffret daté de 1710, scellé du sceau de Bickerstaff. L'encre sentait encore le tabac et l'ironie. Comment un homme du XVIIIe siècle a-t-il pu décrire avec une telle précision notre présent ? Je ne vous le dirai pas. Je ne suis pas payé pour expliquer les mystères, seulement pour les transcrire.
Kafka, que Bickerstaff aurait aimé, disait que la littérature est une hache qui brise la mer gelée en nous. Les textes qui suivent sont de cette trempe. Ils ne polémiquent pas, ils ne négocient pas, ils ne prennent pas de gants. Ils tranchent. Et si vous y reconnaissez notre époque, si vous y voyez le reflet de nos misères et de nos ridicules, alors peut-être, comme le cordonnier Partridge en son temps, commencerez-vous à comprendre que vous êtes déjà morts - et qu'il est grand temps de ressusciter.
Et maintenant, lecteur, lisez. Les étoiles n'attendent pas, et Bickerstaff non plus.
Signé : L'Éditeur des Feuilles posthumes d'Isaac Bickerstaff, astrologue, fantôme, et seul véritable immortel de ce siècle comme du vôtre.