"On a le sentiment que l'armée israélienne est devenue une armée de Vikings : les soldats sont autorisés à piller pour maintenir leur moral et les inciter à continuer le combat", confie l'un des militaires interrogés. Cinq soldats ont raconté à Haaretz les violences auxquelles ils ont assisté, les désillusions qu'ils ont éprouvées et les séquelles que leur a laissées la guerre.
Source : Haaretz, Tom Levinson
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Nadav a vu ses camarades s'emparer méthodiquement de biens civils dans les villages du sud du Liban. Pris sous le feu ennemi, Itai est resté paralysé par la peur. Révolté par la destruction systématique des localités libanaises, Elad s'est juré de ne jamais y retourner. Tomer a demandé à ses proches qu'aucun officier ne prononce de discours lors de ses éventuelles funérailles. Quant à Or, il a cessé de porter son arme, redoutant de s'en servir contre lui-même.
Ces cinq hommes n'ont ni le même âge ni le même parcours. Certains servent dans l'armée de métier, d'autres dans la réserve ; certains appartiennent à l'infanterie, d'autres aux unités blindées. Parmi eux figurent aussi bien des pères de famille que de très jeunes soldats à peine sortis du lycée. Tous ont participé, à des degrés divers, aux opérations menées au Liban, de Bint Jbeil jusqu'aux abords du Litani, à près de trente kilomètres de la frontière israélienne. Malgré leurs différences, ils partagent une même conviction : le cessez-le-feu annoncé le mois dernier ne correspond pas à la réalité qu'ils ont vécue sur le terrain. Tous décrivent une guerre dont les traces demeurent profondément inscrites en eux. Voici leur récit de la dernière campagne menée contre le Hezbollah.
Tous les noms mentionnés dans cet article sont des pseudonymes.
Nadav, 32 ans, réserviste dans l'infanterie, originaire du centre du pays
La routine était bien rodée. Chaque soir, après la tombée de la nuit, le convoi logistique arrivait jusqu'à nos positions. Officiellement, sa mission consistait à nous ravitailler en nourriture, en carburant et en munitions. Officieusement, il en remplissait une autre : récupérer le butin accumulé au cours de la journée.
Tous les objets de valeur découverts dans les villages étaient acheminés vers l'arrière, jusqu'au poste de commandement, où les combattants pouvaient les récupérer avant de rentrer chez eux. Les soldats affectés au transport ne se privaient d'ailleurs pas de se servir eux-mêmes. "Prenez ce qui vous plaît", leur disait-on. Et les occasions ne manquaient pas.
Le village où nous opérions était relativement aisé : villas avec piscine, voitures de luxe, bijoux, mobilier de valeur. Presque chaque maison recelait des biens susceptibles d'attirer les convoitises. Nous commencions par "ouvrir" les habitations, c'est-à-dire en forçant l'entrée à coups de tirs et d'explosifs. Une fois le secteur déclaré sûr, une autre activité prenait le relais : la recherche d'objets de valeur.
Au départ, il s'agissait de petites choses. Puis, progressivement, les limites ont disparu. Certains chargeaient des tapis, des motos, des fauteuils ou des radiateurs dans les Hummer. D'autres vidaient des entrepôts entiers. On entendait parfois des soldats de plus de trente ans se quereller comme des enfants : "C'est moi qui l'ai vu le premier", ou encore : "Tu en as déjà pris assez dans la maison précédente."
Mais les maisons n'étaient rien à côté des commerces. Les soldats les vidaient méthodiquement : cartons de confiseries, cigarettes, produits d'entretien, fournitures de bureau. L'un avait récupéré un cartable pour son fils, un autre un tour à bois. Même le savon utilisé au poste provenait du Liban. À tout moment, on pouvait croiser des militaires déambulant dans les rues avec des biens appartenant à des civils. Parfois, on avait l'impression que c'était devenu leur véritable mission.
La plupart des officiers supérieurs ne semblaient y prêter aucune attention. Les pillages se poursuivaient parfois sous les yeux mêmes du commandant de brigade, qui faisait mine de ne rien voir. Une fois, le commandant du bataillon est même intervenu à la radio pour rappeler : "Nous sommes en territoire ennemi et devons préserver notre capacité opérationnelle. Si quelqu'un entre dans un magasin pour prendre quelque chose, il doit ouvrir le feu auparavant, car des membres du Hezbollah peuvent s'y cacher."
Le message était clair : pillez si vous le souhaitez, mais ne prenez pas de risques inutiles.
L'armée elle-même ne paraissait guère désireuse d'enrayer le phénomène. Aucun contrôle de la police militaire n'était effectué aux points de passage frontaliers. Au début, je dois reconnaître que cela ne me choquait pas particulièrement. Mais, à mesure que les jours passaient, un profond malaise s'est installé. J'étais là pour protéger les habitants du nord d'Israël, pas pour voler.
J'ai tenté d'en parler autour de moi, sans succès. Certains invoquaient des justifications religieuses. D'autres estimaient que, puisque tout était déjà détruit, il n'y avait aucune raison de laisser ces biens sur place.
Lorsque j'ai fait part de mon malaise à un officier, il a poussé un soupir avant de me répondre que cela le dérangeait également. Mais, a-t-il ajouté, "nous manquons de soldats et il est difficile d'imposer des contraintes ou d'ouvrir des procédures contre des hommes qui ont déjà effectué quatre cents jours de réserve".
J'ai alors eu le sentiment que l'armée israélienne était devenue une sorte d'armée de Vikings : on tolère le pillage pour maintenir le moral des troupes et les encourager à poursuivre le combat.
Lorsque l'affaire a commencé à être évoquée dans les médias, nous avons été réunis pour un briefing. Le commandant de section a été catégorique : "Tout ce qui s'est passé ici reste ici."
Quelques heures plus tard, il pénétrait lui-même dans plusieurs magasins pour en détruire le contenu, afin que les soldats n'aient plus rien à emporter. Chacun s'est alors mis à jouer les innocents, comme si de rien n'était. Comme si les coffres des voitures ne se remplissaient pas, à chaque retour, d'objets ramenés du Liban.
Au poste, nous utilisions même des canapés récupérés dans les villages. Les preuves étaient partout. Pourtant, personne n'a eu à rendre de comptes.
Itai, 20 ans, membre de la brigade des parachutistes originaire du centre du pays
Je me souviens précisément du moment où j'ai compris que j'avais atteint mes limites. C'était à la fin du mois de mars, dans la maison où notre unité était cantonnée à Bint Jbeil. La pluie tombait sans interruption. Il n'y avait ni chauffage ni véritable protection contre le froid. L'humidité pénétrait partout, se mêlant à la sueur qui imprégnait mon uniforme. Je tremblais sans arrêt.
J'ai essayé de me couvrir le visage avec mon cache-col, mais cela ne servait à rien. À un moment, je me suis mis à pleurer en silence, en prenant soin que personne ne m'entende. J'étais épuisé. Je n'avais plus la force de bouger. Impossible de trouver le sommeil. Des souris couraient partout dans la maison ; elles grimpaient même sur nous pendant la nuit. On ne pouvait pas y faire grand-chose.
Le lendemain matin, j'ai demandé à mon chef de section l'autorisation de rester sur place et de ne pas participer à l'opération prévue. Il a refusé.
- Tu es sérieux ? Tu ne peux pas rester ici pendant que tout le monde avance. Arrête de faire ta chochotte.
Les autres ont éclaté de rire. Pourtant, je ne cherchais ni à créer des problèmes ni à rentrer chez moi. J'étais simplement en train de craquer.
Quelques jours plus tard, nous avons été pris dans un affrontement. Plusieurs combattants ennemis ont ouvert le feu sur nous. Mes camarades ont immédiatement riposté et progressé sous les tirs. Moi, je suis resté figé. Je me sentais comme un moins que rien, un loser. Chaque seconde me semblait une éternité. En cherchant à me mettre à couvert derrière un mur, j'ai perdu l'un de mes bouchons d'oreille. Les détonations étaient assourdissantes. Très vite, des sifflements ont envahi mon audition. J'avais l'impression de me dissocier de la scène, comme si je ne comprenais plus ce qui se déroulait autour de moi.
Un camarade a tenté de me parler, mais je n'arrivais pas à distinguer ses paroles. Finalement, il m'a saisi par l'uniforme et m'a entraîné derrière un bâtiment, dans une zone un peu plus protégée. Lorsque l'affrontement a pris fin, nous avons découvert l'ampleur des dégâts. Plusieurs soldats avaient été blessés, dont trois grièvement. La culpabilité m'a immédiatement submergé. Mais, sur le moment, nous n'avions pas réellement le temps de penser. Les tirs continuaient. Mortiers, roquettes, explosions : tout s'enchaînait sans interruption. Puis sont arrivés les drones, qui ont rendu la situation encore plus angoissante. Je ne pouvais plus m'empêcher de lever les yeux vers le ciel.
Quand je suis rentré chez moi, tout me paraissait étrange. Après quelques heures seulement, j'ai compris à quel point la guerre avait modifié ma perception du monde. Je ne savais plus ce que signifiait marcher dans la rue sans entendre d'explosion, sans ressentir une menace permanente. Mes parents ont immédiatement remarqué que quelque chose n'allait pas. Ils me demandaient constamment si j'avais besoin d'aide, mais je n'avais même plus la force de parler. Ils vivent déjà dans la peur qu'il m'arrive quelque chose. Depuis des mois, ils essaient de me convaincre d'abandonner les missions de combat pour rejoindre un poste d'état-major. "S'il t'arrive quelque chose, je ne sais pas comment ce que je deviendrai", m'a dit ma mère. Ma petite sœur m'a confié qu'elle pleurait presque chaque fois que je repartais. Ces paroles m'ont profondément marqué.
À notre retour, j'ai demandé à consulter un psychologue militaire. On m'a fait attendre pendant des semaines. On me répétait que la situation était compliquée, qu'il fallait patienter. Pendant ce temps, j'avais l'impression que tout se refermait autour de moi. J'ai commencé à détester tout le monde, je me sentais seul. Lorsque j'ai finalement obtenu un rendez-vous, la consultation m'a laissé un goût amer. Le psychologue m'a demandé si j'avais des pensées suicidaires, puis m'a conseillé de pratiquer des exercices de respiration profonde. Tout ça me semblait bien superficiel, comme si son seul but était de me faire retourner dans l'arène, et non de me soigner ou de m'aider. À la fin de l'entretien, il m'a recommandé de rester quelques nuits supplémentaires à l'écart avant de reprendre le service.
"Il est important de maintenir une continuité fonctionnelle", a-t-il expliqué. J'ai tenté de lui faire comprendre que je ne fonctionnais justement plus. Que j'étais incapable de continuer. Il m'a répondu que nous ferions un nouveau point deux semaines plus tard afin d'évaluer une éventuelle amélioration. Je suis ressorti sans savoir quoi faire. J'avais le sentiment qu'il me fallait porter atteinte à mon intégrité physique pour que quelqu'un commence à me prendre enfin au sérieux.
Ce n'est qu'après l'intervention du journal Haaretz auprès de l'armée qu'Itai a finalement été orienté vers une prise en charge psychiatrique intensive.
Elad, 28 ans, combattant dans une brigade d'infanterie de réserve de la région du Nord
Quelques heures avant notre première incursion au Liban, le commandant de brigade est venu s'adresser à nous. "C'est un moment historique, nous allons anéantir le Hezbollah. Il y aura des combats difficiles, les terroristes nous attendent, certains d'entre vous ne reviendront peut-être pas. Mais les habitants du Nord pourront enfin vivre en sécurité, et tout cela grâce à vous." Tout le monde a applaudi, on se serait cru à une cérémonie païenne. Pour ma part, j'avais déjà entendu ce discours. Avant l'entrée dans Gaza, avant la précédente opération au Liban. Toujours les mêmes promesses. Toujours les mêmes slogans. Et, au bout du compte, les mêmes désillusions. Cette fois encore, la réalité s'est révélée bien différente.
Dans le village où nous avons pénétré, il n'y avait aucun combattant. Les maisons étaient vides. Aucun affrontement n'a eu lieu. Notre mission consistait essentiellement à détruire les habitations. C'est ainsi que je décrirais l'armée israélienne de ces deux dernières années : une armée de défense devenue une armée de démolition. Dans les médias, on parlera de combats intenses et de destruction d'infrastructures terroristes. Sur le terrain, notre tâche était beaucoup plus simple : faire en sorte qu'il ne reste aucun bâtiment debout, tout détruire.
Autrefois, il fallait justifier la destruction d'une maison. Il fallait y découvrir des armes, démontrer qu'elle servait à des activités militaires ou établir un lien avec une organisation armée. Aujourd'hui, cette logique a pratiquement disparu. Écoles, dispensaires, bâtiments administratifs : tout était voué à être rasé. La seule chose que nous avons systématiquement épargnée, c'était le cimetière. Même l'usage des explosifs a fortement diminué. Les officiers expliquaient qu'ils coûtaient trop cher et qu'ils étaient moins efficaces. À leur place, l'armée faisait appel à des entrepreneurs civils équipés de bulldozers militaires. Certains étaient rémunérés à la journée, d'autres en fonction du nombre de bâtiments détruits. Aucun n'était militaire. À ma connaissance, plusieurs n'avaient même jamais servi dans l'armée. Tous étaient soit des colons extrémistes, soit des Bédouins ou des Druzes.
Quand j'ai demandé à l'un d'eux comment il avait obtenu ce travail, il m'a répondu avec simplicité : "Parce qu'il n'y a presque personne d'autre qui accepte de le faire." Et nous, pendant ce temps-là, nous étions chargés de les protéger. Chaque compagnie recevait quotidiennement un nouveau secteur à traiter. L'ambiance ressemblait à celle d'une course contre la montre. Il fallait détruire le plus grand nombre de bâtiments possible avant la tombée de la nuit. Tous les soirs, les officiers rendaient compte du nombre de maisons démolies par leur unité. Ils appelaient cela "l'évaluation des résultats". Je me souviens d'un épisode particulièrement révélateur. Un jour, l'ordre a été donné de suspendre les opérations vers deux heures de l'après-midi. L'entrepreneur affecté à notre secteur a refusé. "On m'a promis que je travaillerais jusqu'au soir", a-t-il protesté. "Je ne partirai pas avant d'avoir démoli davantage de maisons." Les commandants ont dû s'adresser directement au commandant de division pour le convaincre d'arrêter.
Parmi les soldats les plus religieux de l'unité, beaucoup vivaient cette mission comme une forme de croisade. Le commandant du bataillon incarnait parfaitement cet état d'esprit. Il refusait de prendre des permissions. Il semblait constamment exalté, euphorique même. Comme un supporter voyant enfin son équipe remporter un championnat attendu depuis des décennies. Il répétait souvent : "Ce qui était ne sera plus jamais. Ce que nous détruisons ne sera jamais reconstruit." Lorsque quelqu'un évoquait son retour en Israël, il le reprenait immédiatement : "Ici aussi, c'est Israël." Ces discours me mettaient profondément mal à l'aise.
On entrait chez les gens, et certaines maisons étaient encore pleines d'affaires, de vestiges de vies. Comme si les gens s'étaient enfuis sans avoir eu le temps de faire leurs valises. Il y avait des photos sur les murs, des vêtements dans les chambres, des meubles. Ça me serrait le cœur. Je me sentais mal à l'aise. Comme si j'entrais par effraction chez les gens, dans leur vie. La plupart de ceux qui étaient avec moi s'en moquaient. Ils entraient et cherchaient ce qu'ils pouvaient voler, piller. Parfois, ils ne prenaient même pas d'objets de valeur, juste des souvenirs. Des petites tasses, des cafetières. D'autres prenaient plaisir à détruire, à vandaliser. Ils prenaient un marteau et cassaient tout, ou ouvraient simplement les placards pour briser les verres et les assiettes. La seule motivation était la vengeance.
Au bout de plusieurs semaines, j'ai compris que je ne pouvais plus continuer. J'ai alors expliqué à mes supérieurs que mon employeur me réclamait et menaçait de me licencier si je ne rentrais pas rapidement. C'était faux. Je savais tout simplement qu'il fallait que je me tire de là. Quand je suis monté à bord du convoi pour la dernière fois, au moment de partir, j'ai regardé le Liban et je me suis juré de ne plus jamais y revenir. C'était la dernière fois.
Tomer, 19 ans, fantassin originaire du nord de Tel-Aviv
Ceux qui prétendent ne pas avoir peur mentent. Lors d'un affrontement avec des terroristes, on peut soit charger, soit se mettre à l'abri. On est également couverts par l'armée de l'air et les blindés. On peut faire face. Mais avec les drones, on a l'impression que tout est une simple question de chance. Deux drones ont explosé à proximité de ma section. Par chance, personne n'a été touché. Après coup, notre commandant nous a expliqué que nous nous en étions sortis grâce à notre discipline opérationnelle, mais c'était n'importe quoi. Si nous nous étions trouvés quelques mètres plus en arrière, certains seraient morts et d'autres auraient fini à l'hôpital sans leurs jambes. Après l'une des explosions, j'ai souffert de sifflements persistants dans les oreilles. On ne m'a même pas autorisé à consulter un médecin.
La vérité, c'est que le sentiment dominant sur le terrain est l'impuissance. Les officiers nous répètent de respecter les procédures, de porter nos équipements de protection, de ne jamais retirer nos casques. Mais, au fond, personne ne dispose d'une véritable réponse au problème. On nous demande notamment de désigner des "guetteurs du ciel" : des soldats plantés comme des idiots sur une colline à regarder vers le ciel pour voir si quelque chose arrive. C'est ça la solution pour une armée qui a des centaines d'avions de combat et un budget bien garni ? Comment peut-on rester debout pendant des heures et garder une concentration maximale ? C'est tout simplement inhumain. On a l'impression qu'on ne se soucie pas vraiment de nous.
Au bout de plusieurs semaines, on nous a livré un système censé améliorer notre protection, mais son efficacité restait limitée. Même avec le Pagon - un viseur électro-optique intelligent - les interceptions n'étaient pas garanties. On nous parlait sans cesse de nouveaux essais, de nouvelles procédures, de nouveaux dispositifs. On nous demandait également de déployer des filets de protection, mais il est impossible de couvrir un secteur entier de cette manière.
L'un des soldats de ma section, très religieux, récite chaque jour un chapitre des Psaumes. C'est tout ce qui nous reste : prier. Nous sommes des cibles immobiles sur le terrain, et le Hezbollah l'a très bien compris. Il profite de la situation. Ensuite, aux informations, on dit "cessez-le-feu, cessez-le-feu", de quoi parlez-vous ? Savez-vous combien de drones ils nous envoient ? Cette merde n'en finit pas. C'est ça, un cessez-le-feu ? Les politiques parlent, font traîner les choses, et pendant ce temps, nous sommes sur le terrain, les mains liées derrière le dos. Si, Dieu nous en préserve, il m'arrivait quelque chose, est-ce que quelqu'un présenterait des excuses à mes parents ? Non, ils mettront simplement une musique triste à la radio et liront mon nom aux infos.
Lorsque nous évoquons ces inquiétudes avec nos officiers, ils répondent généralement qu'il vaut mieux que nous prenions les risques plutôt que les civils du nord du pays. Je suppose qu'ils ont raison, mais quand même - c'est effrayant et surtout frustrant, parce qu'on a l'impression que les mesures prises pour nous protéger ne sont pas suffisantes. Au moins trois copains de ma section ont rédigé leur testament. J'ai écrit une lettre d'adieu à mes parents et je l'ai laissée dans mon sac au poste. Un soir, on a parlé de ce qu'on dirait à nos funérailles respectives si l'un d'entre nous venait à mourir. C'était plutôt une blague, mais aussi un peu sérieux.
Le soldat le plus abattu parmi nous, celui qui se plaint à chaque fois qu'il faut faire quelque chose, a demandé : "Dites que j'adorais mon pays, dites que j'étais un vrai dur à cuire, que je me portais toujours volontaire pour que mon père soit fier de moi." J'ai dit que je préférerais des funérailles tranquilles, où seuls mes parents prendraient la parole, peut-être mon frère. Mais c'est tout, rien de plus. Aucun des discours merdiques des officiers. Je déteste ça.
Or, 36 ans, réserviste dans une unité blindée de la région du Centre
L'ordre de mobilisation est arrivé bien plus vite que je ne l'imaginais. Moins d'une demi-heure après le déclenchement des sirènes annonçant la guerre : "Les gars, on est mobilisés, en route pour le centre d'urgence". Ma copine a tout de suite demandé : "Quoi, qu'est-ce qui s'est passé ?" - Elle avait déjà compris. Elle l'a vu sur mon visage. C'était la cinquième fois. Elle s'est placée devant la porte, les bras écartés, comme pour m'empêcher de partir. "Tu ne pars pas", a-t-elle dit, "Ce qui s'est passé la dernière fois va se reproduire. Ce n'est pas juste. Tu ne penses pas à moi". Cela fait deux ans que nous essayons de concevoir un enfant sans succès. Elle dit que c'est à cause du stress, à cause de la guerre, à cause de moi. Difficile de lui en vouloir. Cela fait déjà plus d'un an que je ne suis plus celui que j'étais.
Le pire, ça a été lors de la mission précédente au Liban. Il y a eu beaucoup d'événements qui m'ont marqué, mais il y en a un qui m'a complètement transformé, qui m'a laissé émotionnellement brisé, comme si quelqu'un m'avait arraché l'âme. Cinq personnes ont été tuées là bas, des réservistes comme moi. On nous a appelés pour aider à les évacuer. La mort était partout autour de nous. Des morceaux de corps, du sang, des organes à vif. Une fois que tout a été fini, j'ai senti que quelque chose en moi avait changé, ça m'a foutu le bordel dans la tête. Je suis entré chez des Libanais et j'ai tout saccagé. J'ai tout vandalisé chez eux. Depuis, j'ai du mal à manger. Je sens l'odeur du sang, j'ai l'impression d'en sentir le goût, comme si quelqu'un en faisait couler sur ma langue. J'ai presque arrêté de manger, j'ai fermé mon entreprise. Tout s'est effondré.
J'ai quand même décidé de partir. Peut-être parce que c'est justement là-bas que je me sens normal. Avec les sirènes, avec les explosions. Chaque fois que je franchissais la frontière, je me sentais à nouveau vivant. Je me suis porté volontaire pour rester là-bas. Même quand il pleuvait, même quand tous les autres souffraient. Je préférais dormir par terre dans des maisons à moitié détruites plutôt que de retourner dans notre appartement. J'avais l'impression que là-bas, de l'autre côté de la frontière, c'était comme si ça ne posait pas de problème d'être fou.
Nous avons frôlé la mort tellement de fois. Des obus de mortier sont tombés tout près de nous, des roquettes ont explosé. Mais il n'y a pas eu de morts. Pendant près de deux mois, j'ai été en service sans voir la mort. Mais un drone explosif a tout changé. Il a touché un bulldozer, brûlant vif le civil bédouin venu le réparer. On nous a dépêchés sur place, mais il n'y avait rien à sauver. Il a été tué sur le coup. Son fils était à ses côtés. Il était en état de choc. Il n'arrêtait pas de crier "Papa, papa, papa" en arabe, sans s'arrêter, comme s'il était possédé. Son regard était vide. Deux semaines plus tard, on a été libérés, mais ses paroles m'ont marqué. Plus de dix ans se sont écoulés depuis la mort de mon père, et je ne m'en suis toujours pas remis. Depuis, je n'arrête pas de voir ce gamin appeler son père, avec ce regard vide. J'ai pensé aller le voir à Shfar'am [une ville dans le nord], mais j'avais honte. Qu'est-ce que je pouvais bien lui dire ?
Je n'arrive même pas à m'occuper de moi, je refuse de demander de l'aide. Ça a toujours été comme ça, j'ai du mal à admettre que pour moi c'est difficile ; Une forme de fierté stupide. Un orgueil masculin dont je n'arrive pas à me débarrasser. Il y a une semaine, j'ai décidé d'arrêter de porter mon pistolet, je l'ai mis dans le coffre-fort. J'ai eu peur que dans un moment de faiblesse, je fasse quelque chose de stupide. Mais ce n'est pas ça qui m'effraie vraiment.
Ce qui me terrifie réellement, c'est l'idée qu'elle finisse par partir [sa copine]. Qu'elle décide qu'elle en a assez. Difficile de lui en vouloir. Elle est si belle, si intelligente, pourquoi devrait-elle s'imposer le fardeau de vivre avec quelqu'un d'aussi détruit que moi ? Je ne peux même pas lui promettre que si on m'appelle à nouveau, je n'irai pas. Je ne veux pas mentir. Elle n'arrive pas à comprendre. Elle me dit : "Ça te fait tellement de mal, pourquoi es-tu si masochiste ? Ils profitent de toi. L'État profite de toi." Je sais qu'elle a raison, mais je refuse d'écouter. Je me sens comme un poisson hors de l'eau. Je ne pense qu'à trouver un moyen pour y retourner, pour être là-bas à nouveau, au Liban.
Quelques fois, je vais sur des groupes en ligne, des unités qui recherchent des volontaires, et je pense à me proposer. Je vais sur toutes sortes de sites et je regarde des photos du sud du Liban, des vidéos. Les gens vont sûrement lire ça et penser que je suis fou, dément. Ils ont probablement raison.
Source : Haaretz, Tom Levinson, 20-05-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
