29/06/2026 journal-neo.su  8min #318585

L'Europe prépare-t-elle une nouvelle guerre contre la Russie ? Au-delà de la dissuasion, la dangereuse dérive de l'Europe

 Ricardo Martins,

L'Europe s'est construite sur la promesse de la paix. Aujourd'hui, ses dirigeants mènent le continent vers la rivalité, la course aux armements et la confrontation, mettant en jeu les valeurs mêmes sur lesquelles elle repose. La guerre est-elle inévitable ?

L'effondrement de la rationalité stratégique

Pendant des décennies, l'intégration européenne reposait sur une promesse fondamentale : plus jamais le continent ne devait sombrer dans une guerre catastrophique. Le projet européen est né du chaos, avec pour ambition de remplacer la politique de puissance par la coopération, la dissuasion par la diplomatie, la rivalité militaire par l'interdépendance économique. Pourtant, il devient difficile de ne pas voir une partie croissante de la classe politique européenne prête à abandonner ces idéaux au profit d'un nouveau langage de la confrontation et de la préparation à une guerre contre la Russie.

Le débat sur la Russie ne se limite plus à la défense de l'Ukraine. De plus en plus, à gauche comme à droite, des voix influentes en Europe - comme Kaja Kallas ou le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte - présentent un conflit direct avec la Russie non seulement comme plausible, mais comme inévitable. Les discours sur une guerre imminente - omniprésents dans la bouche du secrétaire général de l'OTAN -, la flambée des budgets militaires et la rhétorique d'un continent au bord de la guerre ont transformé ce qui n'était au départ que "dissuasion" en un vaste projet géopolitique. Ce virage est aussi spectaculaire qu'inquiétant.

Cela soulève une question fondamentale : l'Europe agit-elle selon des calculs stratégiques rationnels, ou est-elle entrée dans une zone dangereuse où des convictions idéologiques, voire la russophobie, prennent le pas sur les réalités géopolitiques ?

La théorie classique des jeux en relations internationales suppose que les grands acteurs se comportent de façon rationnelle, maximisant leur sécurité tout en minimisant les risques. Mais le "dilemme de sécurité" apparaît lorsque les actions défensives de l'un sont perçues comme des préparatifs offensifs par l'autre. L'Europe affirme que son réarmement est défensif ; la Russie y voit une préparation à la confrontation. Résultat : un cycle d'escalade auto-entretenu plutôt que de la diplomatie.

Le plus grand danger n'est pas que les dirigeants souhaitent délibérément la guerre. Le danger, c'est qu'ils finissent par croire à son inévitabilité. Cela semble être le cas de Mark Rutte, dans sa croisade pour pousser les Européens à acheter plus d'armes américaines - ou, comme il voit son rôle : vendre des armes pour Trump, "l'homme du trillion", comme il l'a déclaré à la Maison Blanche la semaine dernière. Il s'est félicité d'avoir fait dépenser mille milliards de dollars aux Européens sous la pression de Trump, saluant ce dernier comme le leader ou le sauveur du "monde libre". Une scène embarrassante et pathétique.

L'ombre de Barbarossa

L'histoire pèse lourdement sur la pensée stratégique russe. Aucun pays moderne n'a subi des invasions à l'échelle de la Russie ou de l'Union soviétique. La Grande Armée de Napoléon entre en Russie en 1812 et est détruite. L'opération Barbarossa d'Hitler, en 1941, lance la plus grande invasion militaire de l'histoire humaine, pour finir par la défaite allemande.

Ces expériences continuent de façonner la perception russe de la sécurité. Ainsi, lorsque Moscou observe le réarmement européen, le déploiement de missiles longue portée, les débats sur la nécessité de "battre" stratégiquement la Russie et la rhétorique évoquant une guerre d'ici 2030, elle ne les interprète pas à travers le prisme des intentions européennes, mais à travers celui de la mémoire historique.

La comparaison avec Barbarossa agit comme un avertissement : la Russie perçoit de plus en plus l'Europe non pas comme un partenaire de sécurité, mais comme un bloc hostile qui se prépare à une confrontation prolongée.

Si les dirigeants russes se persuadent que l'Europe prépare une guerre, ils réagiront en conséquence. Le danger ne réside donc pas seulement dans l'intention européenne de répéter Barbarossa, mais dans le fait que la Russie croit de plus en plus que certaines élites européennes - Kaja Kallas, Mark Rutte, Donald Tusk, Radosław Sikorski, Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Alexander Stubb - avancent dans cette direction.

Il y a là une ironie amère : le continent qui voulait se reconstruire sur la réconciliation semble désormais prêt à forger son identité dans l'opposition à la Russie, et peine à engager un véritable dialogue diplomatique avec Moscou.

Ambition militaire européenne et contradictions stratégiques

La vague actuelle de réarmement européen est justifiée par la nécessité de se préparer à un avenir sans garantie de protection américaine. Les investissements massifs de l'Allemagne, l'expansion militaire de la Pologne et les initiatives de l'UE pour renforcer l'industrie de la défense traduisent l'incertitude croissante quant à la fiabilité des États-Unis.

Mais d'importantes contradictions subsistent.

Collectivement, l'Europe possède une population et une économie supérieures à celles de la Russie. Mais la puissance militaire ne dépend pas seulement des ressources : elle exige une intégration, une capacité industrielle et logistique, des structures de commandement et une cohésion politique. L'Europe reste un paysage fragmenté, marqué par une multitude de systèmes d'armement, des programmes d'approvisionnement concurrents et des priorités nationales divergentes.

Le paradoxe est flagrant : alors que les dirigeants européens parlent de plus en plus fort d'affronter la Russie, le continent manque encore de nombreuses capacités nécessaires pour soutenir une guerre conventionnelle majeure sans les États-Unis. Le recrutement militaire est en crise, les industries de défense sont fragmentées et "l'autonomie stratégique" relève davantage du vœu pieux que de la réalité.

Ce fossé entre la rhétorique et les capacités réelles devrait inviter à la prudence et à la diplomatie. Pourtant, dans de nombreux cercles, il ne fait qu'alimenter des déclarations encore plus ambitieuses - un signe supplémentaire du décalage croissant de l'Europe avec le réel.

Des analystes comme Gordon Hahn mettent en garde contre ce fossé grandissant entre le discours politique et la réalité stratégique. Son observation mérite réflexion : "Ne sous-estimez jamais l'irrationalité de ces gens et leur totale déconnexion du réel."

Qu'on partage ou non ce jugement, il pointe un vrai problème. L'histoire montre que les grandes guerres ne commencent que rarement parce que les dirigeants cherchent la catastrophe ; elles éclatent quand des élites politiques s'illusionnent sur leur capacité à contrôler l'escalade, sur la docilité de l'adversaire ou sur la facilité de la victoire. Aujourd'hui, il est évident que la direction européenne manque cruellement de vision stratégique.

L'illusion d'un conflit gagnable

Le plus inquiétant dans le débat actuel, c'est l'idée que la Russie pourrait être "battue" par une pression prolongée et par l'escalade.

D'un point de vue géopolitique, ce pari semble risqué. La Russie demeure une superpuissance nucléaire, avec une puissante industrie militaire, une profondeur stratégique immense et des dirigeants qui perçoivent le conflit avec l'Occident comme existentiel.

La rhétorique musclée de l'Europe face à la Russie sonne creuse face à la réalité militaire. La Russie dispose de l'un des arsenaux de missiles les plus avancés au monde, avec une avance technologique sur l'Europe dans plusieurs domaines stratégiques. Ses systèmes hypersoniques - l'Avangard (Mach 20-27), le Kinzhal (Mach 10-12), le Zircon (Mach 8-9) - offrent des capacités que n'a aucun État européen. Même l'Iskander-M atteint Mach 6-7, surpassant les armes de frappe longue portée européennes.

À titre de comparaison, les missiles Storm Shadow/SCALP anglo-français et Taurus germano-suédois sont subsoniques (Mach 0,8-0,9). Plusieurs pays européens investissent dans l'hypersonique, mais aucun ne dispose aujourd'hui d'un équivalent opérationnel. Cette avance technologique confirme qu'en dépit de l'augmentation des budgets européens, la Russie conserve un avantage qualitatif en matière de frappe de précision et d'hypersonique, renforçant sa dissuasion et compliquant toute confrontation conventionnelle.

Même si l'Europe parvenait à renforcer ses capacités dans la prochaine décennie, l'idée d'une victoire militaire conventionnelle sur la Russie reste très douteuse. Pire : viser un tel objectif risque de provoquer la confrontation qu'on prétend éviter.

Depuis 1945, la plus grande réussite européenne a été de remplacer la rivalité géopolitique par la coopération politique. Sa légitimité repose sur l'engagement pour la paix, non sur la puissance militaire. Pourtant, aujourd'hui, lorsqu'il s'agit de négocier avec Moscou, ceux qui prônent le dialogue - comme le président du Conseil européen António Costa - sont critiqués, tandis que la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, refuse toute discussion.

La vraie question : l'Europe reste-t-elle fidèle à ses valeurs fondatrices, ou dérive-t-elle vers une culture stratégique de militarisation, de dramatisation des menaces et de confrontation permanente ?

Si tel est le chemin choisi, l'Europe risque de découvrir que sa plus grave menace n'est pas la Russie, mais la trahison de ses propres principes, ce qui pourrait signer la fin de sa raison d'être.

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

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