30/06/2026 euro-synergies.hautetfort.com  6min #318704

Le corps humain et la danse - Un essai de Walter F. Otto

par Giovanni Sessa

Source:  ilfondo.org

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Otto, philologue et historien des religions, fut un intellectuel de premier plan du XXe siècle. L'ensemble de ses œuvres révèle un intérêt majeur pour la religiosité grecque. Le chercheur a identifié dans l'esprit religieux hellénique un noyau vital, à la fois théorique et existentiel, vers lequel se tourner pour échapper à la domination du Ge-stell, de l'Appareil de la technoscience. C'est ce que témoigne, de manière évidente, la première édition en langue italienne d'un volume synthétique mais très dense de l'Allemand, Le corps humain et la danse, désormais disponible en librairie grâce à l'éditeur Lindau.

L'excellente traduction et la direction du volume sont dues à Giovanni Pirari. Dans son ample essai introductif, ce dernier fournit au lecteur les bonnes clés pour accéder de façon fructueuse au travail original du penseur. La première édition du volume est parue à Darmstadt en 1955, précédée d'un remerciement à Elisabeth Duncan, sœur d'Isadora, danseuse célèbre et épouse du poète Essenine. Elisabeth avait fondé une école chorégraphique inspirée d'une paideia intégrale, qui considérait l'esprit et le corps comme les expressions d'une même réalité. La référence à la danseuse fut supprimée dans l'édition de 1956, qui est aujourd'hui traduite dans notre langue.

L'homme dansant est libre de la contrainte finaliste-utilitariste imposée par les visions logocentriques

Pour Otto, la danse est un instrument essentiel pour l'exégèse de la culture hellénique. Il ne s'agit pas, il faut le préciser, d'un traité technique, purement chorégraphique, mais d'une approche inhabituelle qui voit dans l'acte dansant la "possibilité pour l'homme d'être authentiquement lui-même et de se connaître dans ses potentialités innées et originelles" (p. 19), commente le responsable de l'édition.

La danse met en scène la présentation naturelle de la forme humaine, car elle est inscrite depuis toujours dans notre nature: "prête à jaillir, lorsque l'homme rencontre le monde et l'espace avec confiance et spontanéité" (pp. 18-19).

L'homme dansant est libre de la contrainte finaliste-utilitariste imposée par les visions logocentriques, et pour cette raison, il expérimente la dimension divine et ludique de la réalité. Les dieux, en effet, selon notre auteur allemand, furent vécus en Grèce comme des puissances présentes, qui se manifestent dans la physis-mixis, dans la nature relationnelle orphique où "Tout est dans Tout". Ils ne cherchaient pas à consoler des maux de la vie: ils étaient autres que les hommes, mais proches et présents dans leur existence, car "leur être révélait la luminosité et l'éternité de la vie, au-dessus de l'alternance des destins individuels" (pp. 15-16).

La critique moderne a regardé le monde grec à travers des lunettes déformantes, comme l'a bien compris aussi Bachofen, introduites par le monothéisme sotériologique chrétien et la raison des Lumières. Dès lors, les dieux furent réduits à "des figures mystérieuses [...] avec lesquelles l'imagination jouait plus ou moins sérieusement" (p. 14). Des expressions primitives que l'esprit religieux qui a suivi a éloignées du monde, rendant la nature désolée.

L'homme dansant se découvre partie d'un tout vivant

À l'opposé de l'exégèse chrétienne-moderne, mais sans tomber dans une quelconque révolte contre le monde moderne, Otto, dans cet ouvrage concis, revient à s'accorder sur la gratuité de l'être. Le propos du chercheur est l'expression du lógos physikós, pensée de la nature divine. La danse met surtout en échec la dimension augustinienne, intériorisante et anthropocentrée, de la connaissance.

Danser est un experimentum mundi: seule l'ouverture aux êtres qui nous entourent rend possible la compréhension de la Totalité de la vie, cette "vicissitude universelle" chère à Bruno, dans laquelle tout est impliqué.

Pour cette raison, dans chaque acte entendu à la manière aristotélicienne, prévaut toujours le même principe, celui, non fondé, de la liberté-puissance, auquel chaque "ex-sistere" est suspendu.

La référence d'Otto au traité de Nicolas de Cues, De visione Dei, n'est pas fortuite, rappelle Pirari. La philosophie de la Renaissance est en effet un outil théorique pour convertir le subjectivisme augustinien en autre chose: la rencontre avec l'émerveillement de la physis-mixis, dans laquelle l'homme dansant, tel Thalès, se découvre "partie d'un tout vivant" (p. 22). D'ailleurs, comme l'a récemment rappelé le philosophe-danseur Romano Gasparotti, dans la nature tout danse. Dansent les planètes, les abeilles, les oiseaux, et, naturellement, les hommes. L'homme dansant grec vivait la rencontre avec l'être divin des choses dans les espaces naturels, affirmant son consentement renouvelé à l'hic et nunc.

Dans la nature, tout danse. Dansent les planètes, les abeilles, les oiseaux et, naturellement, les hommes

Le rejet par cette vision n'a pas seulement désertifié le monde, mais il a plongé l'homme dans l'angoisse existentielle, résultat psychologique de l'exaltation du progrès. Sur ce point, Otto semble retrouver l'idée de la perspective inversée de Florenski. En elle, l'homme n'est plus le centre apperceptif autour duquel s'organise l'espace, mais le moment de la vie universelle qui s'écoule, comme l'eau d'une source, de manière perpétuelle.

Le chercheur allemand s'appuie, pour soutenir sa conception du monde et de la danse, sur les thèses du biologiste Adolf Portmann, en explicitant leur contenu philosophique. Toutes les fonctions de la vie sont, dans cette perspective, subordonnées à l'auto-présentation de toute existence. Le monde manifeste "une mystérieuse intériorité à travers la configuration phénoménale de l'individu" (p. 33).

La nature, dira Colli, est l'expression d'une origine qui s'offre, qui se manifeste, uniquement dans la multiplicité. Lorsque les formes vivantes se manifestent à l'homme, elles le saisissent et le capturent, l'obligeant, dans l'action poïétique, à répondre à l'action de la physis. L'homme, en dansant, poursuit "la création à travers son être et son agir" (p. 35). Les dieux, d'ailleurs, ont demandé à Zeus, comme l'a rappelé Pindare, de compléter le monde à travers l'action sacralisante des Muses.

Notre corps n'est pas une frontière, une limite infranchissable, mais le témoignage de l'incorporation universelle du principe, la dynamis, dans la physis-mixis. La danse selon Otto nous dit, comme Spinoza, le caractère poreux de la nature. La posture droite des humains renvoie à la dimension anagogique, implicite dans notre corporéité. Avec nos pieds, comme Antée, nous puisons la force de la Terre-Mère, pour nous élever vers la clarté ouranienne. Celui qui danse vit dans le metaxu, suspendu et libre entre Terre et Ciel, expérimentant que dans la vie les opposés sont toujours en un, ambiguës et confondus dans les choses.

Le corps humain et la danse est un livre d'une grande importance. Il suggère aux hommes qu'à travers la pratique de la danse, il est toujours possible de faire l'expérience de l'origine.

FICHE DU LIVRE:
Titre : Il corpo umano e la danza
Auteur : Walter F. Otto
Éditeur scientifique : Giovanni Pirari
Traduction : Giovanni Pirari
Éditeur : Lindau
Collection : Piccola biblioteca
Année : 2025
Publication : 28 février 2025
Pages : 108
Format : 11 × 17 cm
ISBN : 9791255842071
Prix : 14,00 €
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