Aseel Mafarjeh, 30 juin 2026 - Il a fallu plus de dix ans à Omar Qalib pour achever la maison familiale de trois étages à Jouret al-Dahab, un quartier situé au cœur du camp de réfugiés de Jénine. Ouvrier du bâtiment, il l'a construite lui-même, brique par brique. Mais cela en valait la peine, pensait-il. La propriété se trouvait dans la zone A, une partie de la Cisjordanie occupée où l'Autorité palestinienne exerce un contrôle nominal sur les affaires civiles et sécuritaires.
Des soldats israéliens déployés dans le camp de réfugiés de Tulkarem, en Cisjordanie occupée, surveillent des Palestiniens déplacés - munis d'autorisations temporaires - récupérer leurs affaires dans leurs maisons détruites ou gravement endommagées, le 21 juin 2026. Photo d'Aseel Mafarjeh.
Cependant, en janvier 2025, Qalib a été contraint de quitter son domicile, tout comme des dizaines de milliers d'autres Palestiniens, lorsqu'Israël a lancé une attaque militaire de grande envergure baptisée "Mur de fer" (Iron Wall) qui a ciblé les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nour Shams. Plus de 30.000 Palestiniens ont été chassés de chez eux au cours des mois suivants, marquant le plus important déplacement de population palestinienne en Cisjordanie lors d'une seule opération depuis la guerre de 1967.
Après avoir envahi et occupé les camps en février 2025, l'armée israélienne a rasé des quartiers entiers, les transformant en terrains vagues. Là où d'étroites ruelles serpentaient autrefois entre des immeubles si hauts qu'ils bloquaient la lumière, de larges pistes de terre traversent désormais le cœur des camps, ouvertes par les bulldozers israéliens.
Dans le cadre de cette offensive, l'armée d'occupation a bouclé les camps. Pour voir ce qu'il reste de sa maison, Qalib doit lui demander un permis. Rares sont les Palestiniens qui parviennent à en obtenir un. De plus, ces permis ne donnent droit qu'à un accès temporaire et unique. Il y a deux semaines, Qalib a fait partie des quelques chanceux ayant obtenu l'autorisation de se rendre sur les lieux de sa maison détruite.
"La maison a disparu", a déclaré Qalib. "Ma maison et celle de mon fils. Toute une vie de travail, anéantie."
Âgé de 56 ans, Qalib partage désormais deux pièces avec sa femme, ses deux fils adultes et leurs familles, tous entassés dans un dortoir rattaché à l'Université arabo-américaine de la ville de Jénine. "Toute ma famille vivait dans cette maison", a-t-il confié. "Nous sommes tous entassés dans deux pièces, dans l'attente d'une situation dont nous ignorons quand elle prendra fin."
Chaque matin, Qalib part à la recherche de travail comme journalier ; c'est lui qui subvient aux besoins du foyer, assumant les frais de loyer, de nourriture, d'électricité, d'eau et de transport pour toute la famille. Ces dépenses ont presque doublé depuis qu'ils ont été déplacés.
Les deux fils de Qalib ont été blessés par balle par des soldats israéliens lors de l'incursion militaire dans le camp. L'un d'eux a gardé une hémiplégie ainsi que des lésions au rein, à la rate et au poumon, ce qui le rend inapte au travail. L'autre s'est rétabli et est physiquement capable de travailler, mais il n'a trouvé aucun emploi depuis qu'ils ont quitté leur domicile, il y a près d'un an et demi.
Récemment, certains Palestiniens ont obtenu une autorisation limitée pour retourner dans leurs anciens quartiers, principalement pour fouiller les décombres de leurs maisons détruites ou gravement endommagées et récupérer des affaires qu'ils y avaient laissées. Ils décrivent à Drop Site des quartiers devenus méconnaissables : des hommes ayant passé leur vie dans ces ruelles errent au milieu de chemins de terre déserts, cherchant la mosquée qui marquait le tournant ou le bâtiment qui servait de point de repère. Les repères ont disparu. Certains ne parviennent même plus à situer l'emplacement exact de leur ancienne maison.
La première base militaire israélienne permanente en zone A depuis les accords d'Oslo
Parallèlement aux destructions massives, l'armée israélienne mène des travaux de construction sans précédent. En mai, le commandant du Commandement central israélien a signé un ordre de saisie de terres dans la ville de Jénine, près du camp de réfugiés de Jénine, en vue d'y construire une base militaire permanente, selon des documents révélés initialement par le journal Haaretz. C'était la première fois depuis les accords d'Oslo de 1993 que l'armée israélienne érigeait un poste permanent en zone A.
Bien que l'armée israélienne effectue régulièrement des incursions dans les villes et localités de la zone A depuis des années - alors que celle-ci est techniquement sous contrôle civil et sécuritaire palestinien -, l'établissement d'une base militaire israélienne permanente marque un changement majeur. "Le statut de zone A constituait le pilier fondamental du concept d'autonomie palestinienne", a déclaré Ibrahim Abras, analyste politique et universitaire. "L'installation d'une base militaire permanente au sein de ces zones signale une évolution dans la nature du contrôle israélien : une transition progressive, passant d'une gestion du conflit par des incursions temporaires à l'imposition d'une présence durable sur le terrain, ce qui soulève de graves questions quant au futur statut juridique et politique de ces territoires."
L'implantation d'une base à Jénine constitue "un mécanisme de reconfiguration du contrôle sur le territoire", a affirmé Ismat Mansour, spécialiste des affaires israéliennes. "Une base permanente près de Jénine confère à Israël un levier bien plus important sur le paysage sécuritaire et politique de toute la région."
Parallèlement, des dizaines de milliers de Palestiniens de Cisjordanie restent déplacés, loin de leur domicile, sans qu'aucune justification juridique ne soit avancée pour empêcher leur retour ; c'est ce que dénonce l'ACRI (Association pour les droits civils en Israël), qui qualifie la situation de violation systématique des droits de toute une population déplacée.
Fin mars, le cabinet de sécurité israélien a secrètement approuvé la création de 34 colonies en Cisjordanie, dont six forment un cercle autour de Jénine. Il s'agit du plus grand nombre de colonies et d'avant-postes jamais approuvés simultanément par un gouvernement israélien.
"Bon nombre des colonies actuelles ont débuté sous forme de positions militaires ou d'avant-postes avant d'être transformées en communautés civiles permanentes", a expliqué Khalil Tufakji, expert en matière de colonisation, qui consacre sa carrière à cartographier les liens entre les infrastructures militaires et l'expansion des colonies.
Ce schéma, souligne M. Tufakji, n'est pas nouveau. "La réactivation de postes avancés évacués dans le nord de la Cisjordanie, parallèlement à l'installation d'une base militaire permanente, appelle une réflexion plus large sur l'avenir de la région tout entière."
La création et la fortification de nouvelles colonies israéliennes s'accompagnent d'une restriction quasi totale des permis permettant aux Palestiniens de regagner leur domicile. Pénétrer dans un camp de réfugiés - lieu de naissance et d'enfance dont ils ont été chassés - nécessite désormais une autorisation militaire israélienne. Ceux qui parviennent à obtenir ce sésame le décrivent comme une autorisation ponctuelle, sans aucune garantie de renouvellement. Le déplacement est, de fait, devenu définitif.
"Quand retournerons-nous chez nous ?"
Um Faris, 42 ans, a quitté le camp de Nour Shams en janvier 2025 avec ses cinq enfants ; chacun emportait un fragment de leur foyer entre ses mains.
Faris, 17 ans, portait un petit sac contenant les documents de la famille. Sa mère lui avait recommandé de ne surtout pas le perdre. Les plus jeunes tenaient eux aussi quelque chose : Ahmed, 14 ans, conserve des photos du camp sur son téléphone et passe des heures à les regarder. Layan, 8 ans, a emporté une petite poupée en tissu, dernier vestige de son ancienne chambre. Elle s'endort chaque soir en la serrant contre elle.
Ils ont quitté une grande maison dotée d'une cour pour s'installer dans un petit appartement en location aux murs fins, en périphérie de Tulkarem. Avant d'être déplacé, son mari travaillait dans le bâtiment. Les fermetures de routes et les restrictions de circulation ont mis fin à cette activité. Faris a dû abandonner l'école pour trouver du travail ; il ne parle plus de terminer ses études ni d'aller à l'université. Ses frères et sœurs plus jeunes ont fini par quitter l'école eux aussi, dans l'impossibilité d'assister aux cours en raison des sévères restrictions de circulation imposées par l'armée israélienne.
Um Faris possède des documents attestant qu'elle est propriétaire de sa maison. Mais elle n'a pas l'autorisation d'accéder à la zone où celle-ci se trouvait autrefois. Elle ignore même ce qu'il en reste. Chaque matin, son plus jeune enfant pose la même question : "Quand retournerons-nous chez nous ?"
À Fahma, au sud de Jénine, Ahmed, 35 ans, vit dans une maison louée avec sa famille. Il a refusé de donner son nom de famille par crainte de représailles israéliennes. Ils sont six à se partager deux pièces seulement, un espace représentant la moitié de la surface du logement qu'ils ont quitté dans le camp de Jénine. Le magasin familial, qui contribuait aux revenus du foyer, a disparu. Ces derniers temps, les loyers augmentent tandis que l'aide humanitaire diminue. Sans revenu stable, payer le loyer, se nourrir et couvrir les autres dépenses du ménage est devenu un combat quotidien.
Ahmed garde la clé de son ancienne maison dans sa poche, dans l'espoir d'y retourner. Lors de l'une des rares occasions où il a brièvement obtenu l'autorisation d'y accéder, Ahmed a arpenté les ruelles où il a grandi.
Du moins, il a essayé. "Je pensais connaître chaque pierre", a-t-il déclaré. "Mais je me sentais comme un étranger. Les rues que je connaissais par cœur avaient disparu. Des bâtiments qui constituaient des points de repère dans ma mémoire s'étaient volatilisés. Des quartiers entiers semblaient avoir été rayés de la carte."
"Le fait d'empêcher, depuis des mois, des milliers de Palestiniens de regagner leurs camps crée une nouvelle réalité sur le terrain", a déclaré Ashraf al-Akka, analyste politique. "Le tissu social et économique commence à se désagréger progressivement, tandis que les transformations physiques se poursuivent au sein des zones vidées de leurs habitants. Ce déplacement prolongé ne peut être dissocié des politiques israéliennes plus larges visant à remodeler la géographie palestinienne en Cisjordanie."
Pire encore, rien n'indique que les ordres périodiques de déplacement vont cesser. À Qalandia et dans d'autres camps de Cisjordanie, plusieurs habitants ont raconté à Drop Site que des soldats israéliens diffusaient, à l'aide de haut-parleurs, un avertissement glaçant lors de leurs incursions : "Préparez-vous. Ce qui est arrivé à Jénine et à Tulkarem vous arrivera aussi."
Ce reportage a été réalisé en collaboration avec Egab.
Article original en anglais sur Drop Site News / Traduction MR
