Yakov M. Rabkin, professeur émérite d'histoire à l'Université de Montréal, analyse comment la démodernisation alimente les préjugés et la normalisation de la russophobie.
Par Yakov M. Rabkin - Le 29 juin 2026 - Source Presenza
Le maintien de la diversité religieuse et ethnique est un aspect important de la modernité actuellement assiégée. Le nationalisme ethnique, le tribalisme, le militantisme sous la bannière de la religion et l'exclusion économique, sociale et autres gagnent en légitimité dans des endroits où existaient autrefois des sociétés multiculturelles et multiethniques relativement stables. Ce sont des signes de démodernisation - c'est-à-dire de régression à l'échelle de la modernité. [J'ai gardé le néologisme de "démodernisation" pour cette traduction afin de coller au plus près à la terminologie de l'auteur mais je pense qu'utiliser le mot "décadence" permettrait de clarifier le sens de ce texte, NdT]
La démodernisation/décadence n'a pas besoin d'être générale. L'Estonie et Israël, par exemple, présentent une modernité technologique parallèlement à une démodernisation/décadence politique.
La démodernisation en paroles et en actes
La connaissance est un ingrédient essentiel de la modernité. Il peut créer ou détruire des idéologies et peut établir ou renverser la domination de classe. Aujourd'hui, le droit de savoir est érodé en ce qui concerne plusieurs sujets de politique étrangère. La démodernisation implique nécessairement le déni de la connaissance et un défi à la pensée rationnelle. Renommer les rues, supprimer les monuments et interdire des langues font partie intégrante de la démodernisation, des tentatives de nier l'histoire. Le langage devient ritualisé et est utilisé pour lancer des anathèmes plutôt que pour informer.
L'utilisation dans les médias occidentaux traditionnels de l'expression "invasion à grande échelle non provoquée" pour désigner l'action de la Russie en Ukraine en est un exemple typique. Les experts établis en géopolitique qui suggèrent que l'expansion vers l'est de l'OTAN a provoqué la guerre sont directement marginalisés. Leur analyse des "causes cachées" - comme Abélard le disait il y a près d'un millénaire - des politiques occidentales à l'égard de la Russie est rejetée comme étant de la "propagande du Kremlin". Comme tous les processus sociopolitiques, empêcher le débat rationnel résulte d'efforts concertés de la part des acteurs politiques. Le discrédit, les sanctions et même la police sont mobilisés pour réduire au silence ou écarter des spécialistes respectés et ainsi saper l'expertise scientifique sur la Russie.
Cependant, l'attaque américano-israélienne contre l'Iran, qui justifierait certainement l'appellation "non provoquée", n'a jamais été qualifiée ainsi dans les médias traditionnels, qui sont devenus un outil non seulement de propagande mais d'obscurantisme. Comprendre l'adversaire est devenu un terme d'opprobre en Allemagne : "Putinversteher". Le débat rationnel sur les approches alternatives à la Russie a été supplanté par une rhétorique partisane, pharisaïque et intéressée. De même, des accusations spécieuses d'antisémitisme étouffent le débat public sur le traitement réservé par Israël aux Palestiniens.
Les appels aux émotions évincent les arguments rationnels. Un langage passionné utilisé par des bureaucrates du Département d'État et de l'UE, des gens par ailleurs ternes, suggère que la démodernisation a atteint les profondeurs des couloirs du pouvoir. L'articulation des intérêts géopolitiques se transforme en revendications de supériorité morale.
C'est Ronald Reagan qui a introduit l'expression "Empire du mal" en mars 1983. Ce langage aurait pu être considéré comme approprié devant l'Association nationale des évangéliques, à laquelle il s'adressait. Près de deux décennies plus tard, en janvier 2002, "l'Axe du mal" est apparu dans un contexte apparemment plus rationnel, le discours sur l'État de l'Union de George W. Bush. Il désignait des pays et des mouvements résistant à l'hégémonie américaine. La charge émotionnelle préparait le terrain pour l'invasion de l'Irak par une coalition dirigée par les États-Unis en 2003. Plus récemment, l'attaque conjointe américano-israélienne contre l'Iran a également été justifiée comme un impératif moral visant à "libérer le peuple iranien".
Un argument rationnel pour les deux guerres existe mais est rarement exprimé dans la bonne société. Ils font partie du plan "Une rupture nette: sécuriser le terrain", préparé pour le nouveau premier ministre Benjamin Netanyahu en 1996. Les attaques occidentales contre l'Irak, le Yémen, la Libye et l'Iran ont permis à ce plan de se réaliser. La connexion israélienne dans le déclenchement de ces guerres est maintenant devenue un secret de polichinelle.
Les revendications de supériorité morale invoquent la démocratie, la liberté individuelle et la primauté du droit pour prouver que les démocraties libérales sont intrinsèquement supérieures aux autres cultures. Ces prétentions remplacent les revendications jusqu'ici répandues de suprématie religieuse et raciale qui fournissaient un soutien constant aux conquêtes coloniales. Pendant un demi-millénaire, cela a légitimé l'exploitation, la violence et le génocide. "Mission civilisatrice", "Fardeau de l'Homme Blanc", "Soutien à la démocratie", "Changement de régime" ou "Responsabilité de protéger" désignent des interventions globalement similaires de "l'Homme Blanc" en Asie, en Afrique et en Amérique latine.
Paradoxalement, les nazis, bien que connus pour leurs fréquents appels aux émotions, avaient formulé leur invasion de l'Union soviétique en termes rationnels : une expansion vers l'est (Drang nach Osten) à la recherche d'un espace vital (Lebensraum). De plus, ils avaient utilisé des concepts scientifiques de l'époque pour établir une hiérarchie raciale génocidaire.
La démodernisation implique une dégradation durable des conditions matérielles, sanitaires et culturelles dans une société autrefois modernisée-un retour aux formes de vie et aux identités collectives "prémodernes". Cela provoque des protestations, des soulèvements et des insurrections. En Russie, au cours de la première décennie post-soviétique, les chars et, plus tard, la manipulation électorale ont été utilisés pour les réprimer. La crise en Ukraine peut également être vue sous l'angle de la démodernisation. Une vaste région autrefois à la pointe du développement industriel soviétique a subi une démodernisation, bien avant 2014, lorsque des forces extérieures ont transformé la protestation populaire en un renversement violent du gouvernement.
Alternativement, les résultats des élections peuvent être simplement annulés (Roumanie), manipulés (Moldavie) ou truqués (Arménie) sous prétexte "d'ingérence du Kremlin". Dans d'autres pays, des mouvements populaires comme les Indignés en Espagne ou les gilets jaunes en France se sont éteints sans conséquences. Cela reflète la transformation des citoyens d'acteurs politiques à consommateurs dépolitisés, ce qui facilite le contrôle narratif gouvernemental.
La démodernisation engendre l'essentialisme, c'est-à-dire l'attribution à son propre groupe ou à d'autres groupes de certaines propriétés et valeurs immuables. Cela permet aux Israéliens de croire que Dieu leur a donné des droits exceptionnels sur la terre entre le Jourdain et la Méditerranée, et que leur armée est "la plus morale du monde". Selon la logique essentialiste de la plupart des Israéliens, les Arabes ne comprennent que la force, ce qui justifie la violence incessante d'Israël dans la région. Les dirigeants européens actuels semblent supposer la même chose à propos des Russes.
Le préjugé et ses conséquences
La normalisation des préjugés est une autre manifestation de la démodernisation. Elle est subordonnée à la privation de connaissances. Les informations positives sur la Russie et les Russes dans les médias occidentaux ont disparu depuis près de deux décennies. Cela engendre la Russophobie, qui tente de présenter la Russie et les russes comme congénitalement mauvais.
Alors que la russophobie a une longue histoire, sa renaissance contemporaine a été au centre d'une récente conférence qui s'est tenue dans la ville médiévale russe de Pskov en juin 2026. Cela faisait partie du Forum "On This We Stand". Le titre paraphrase la finale du classique cinématographique d'Eisenstein Alexander Nevsky : "Allez dire aux pays étrangers que la Russie vit. Ils peuvent lui rendre visite sans crainte. Mais quiconque vient à nous avec l'épée périra par l'épée. À cela se tenait et se tiendra la terre de Russie". Produit en 1938, le film dépeint la défaite des chevaliers de l'Ordre teutonique près de Pskov en 1242 et était un avertissement à peine voilé aux nazis et à leurs alliés européens, qui, malheureusement, l'ont ignoré et ont attaqué l'Union soviétique en juin 1941. Pskov a été occupée par les troupes allemandes, estoniennes, lettones et espagnoles pendant plus de trois ans. Lorsque l'armée soviétique libéra la ville en juillet 1944, elle ne trouva plus 168 habitants survivants sur les 68 000 habitants d'avant la guerre.
Des chercheurs de plusieurs pays se sont réunis pour explorer la russophobie et les réactions qu'elle provoque. Il y a même eu une enquête sur les phénomènes russophobes au sein de l'intelligentsia russe. Un autre article a abordé la démodernisation ethno-nationaliste de plusieurs anciennes républiques soviétiques, qui qualifiaient "les Russes" - un vestige de la population multiethnique soviétique plutôt que les Russes ethniques proprement dits - d'étrangers. En Estonie voisine, ils sont souvent appelés "occupants". Plutôt que de construire un nationalisme civil inclusif, les autorités baltes cultivent les questions d'appartenance ethnique, ce qui tend à renforcer la russophobie. Cela résulte également du positionnement des républiques baltes en tant qu'États de première ligne de l'OTAN aux frontières de la Russie.
La russophobie est un phénomène occidental. Une enquête menée dans le monde entier en 2024 posait la question "Quelle est votre perception globale de la Russie ?". Les résultats ont montré la position exceptionnelle de l'Occident politique. Alors que la plupart des pays européens et des pays de peuplement européens affichent des attitudes négatives, les pays du Sud - de l'Égypte et du Nigeria à la Chine et à l'Inde - affichent une prédominance de sentiments positifs envers la Russie.
La conférence a également discuté des réactions à la russophobie. Plusieurs orateurs ont montré que la russophobie peut provoquer des attitudes anti-occidentales et, à son tour, conduire à l'isolationnisme et à la démodernisation culturelle. La conférence a démontré un large éventail de points de vue débattus en Russie alors qu'elle fait face aux sanctions occidentales qui lui sont imposées depuis 2014 et en particulier depuis 2022.
L'idée de séparer l'Europe de la Russie et de la Chine est éminemment rationnelle dans le cadre des théories géopolitiques de Sir Halford Mackinder. Mais pour le vendre, les puissances occidentales ont utilisé des arguments émotionnels, le contrôle de l'information et la punition de la dissidence. Cela a conduit les Européens à croire en leur propre récit pharisaïque. L'interdiction des échanges culturels avec la Russie, le boycott des chanteurs d'opéra, l'interdiction des conférences sur Dostoïevski ou des concerts comprenant des pièces de Rachmaninov ont été normalisés. L'U.E. a rompu les liaisons ferroviaires et aériennes avec la Russie, alors que celles-ci fonctionnaient malgré les tensions politiques sous Staline et tout au long du reste de la guerre froide. Être obligé de transiter par Istanbul pour voler de Saint-Pétersbourg à Helsinki - un vol qui dure 40 minutes - est un véritable signe de démodernisation.
Ainsi, la russophobie, comme tout racisme, peut virer à l'absurde. Un sommet sur la paix en Ukraine convoqué en Suisse en 2014 a exclu la Russie, l'un des belligérants. Les organisateurs jugeraient une invitation en Russie impensable et un geste qui "mettrait la Russie et l'Europe au même niveau".
La russophobie en tant que manifestation de la démodernisation coïncide avec la réhabilitation du colonialisme, qui repose sur l'exclusion et la déshumanisation de l'Autre. Il y a quelques années, un président français a appelé ses compatriotes à être fiers des réalisations que la France avait apportées à ses anciennes colonies. Et lors de la conférence sur la sécurité de 2026 à Munich, le secrétaire d'État étasunien Rubio a salué la colonisation européenne de l'Amérique comme étant "un héritage sacré". Il a également appelé les Européens à être "sans honte et fiers face à cet héritage commun". Comparer l'Europe à un jardin au milieu d'une jungle comme l'a fait Josep Borrell, alors à la tête de la Commission européenne, correspond à la même tendance.
Le regretté Grand rabbin de Grande-Bretagne, Jonathan Sacks, a un jour observé que "la justice et l'autosatisfaction s'excluent mutuellement". La russophobie enveloppée dans des revendications de supériorité morale augmente les chances d'une guerre nucléaire. Il en va de même pour le mouvement naissant de rejet de tout ce qui est occidental en Russie. Les deux sont des manifestations de démodernisation. Les deux constituent une menace existentielle pour l'humanité.
Yakov M. Rabkin
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.